La Pentecôte dans Les météores de Michel Tournier
 
 
Ce roman est d'abord un roman de météorologie...
 
Lire ce roman, surprenant, agaçant, voire scandaleux, en y recherchant le thème de la Pentecôte, c’est entrer dans la logique et l’imagination d’un auteur qui noue une intertextualité forte avec les textes bibliques pour créer son propre univers. La survivance de la Bible dans notre temps passe par les lec-tures instituées (exégèse, liturgie, théologie), mais aussi par l’utilisation qu’en font les écrivains et les artistes.

Ce roman est d’abord un roman de météorologie, comme son titre l’indique (les météores, un des personnages le rappelle, sont tout phénomène qui touche à l’air). Cette dimension éolienne traverse le roman et conduit même à de véritables leçons de choses (voir, par exemple, la visite de l’oncle Alexandre à une station météorologique de Venise, p. 444-447).

 Thèmes : gémellité et homosexualité

À la dimension météorologique s’ajoute une dimension géographique puisque les jumeaux Jean et Paul, qu’on appelle Jean-Paul, se livrent, dans la seconde partie du roman, à un jeu de fugue, Jean fuyant Paul et Paul recherchant Jean. Le lecteur est ainsi conduit à Venise, à Djerba, en Islande, au Japon, à Vancouver, à Montréal et à Berlin. L’enjeu de cette recherche de Jean par son « frère-pareil » Paul, est la reconstitution désirée par Paul de la cellule gémellaire que Jean cherche à fuir en s’appariant à une femme, puis, cette union hétérosexuelle ayant échoué, en fuyant toujours plus loin.

Au thème gémellaire, vient s’arrimer le thème de la sexualité. On voit l’un des jumeaux, Paul, rester fidèle à la communion séminale entre frères-pareils, tandis que l’autre, Jean, essaie d’entrer, sans grand succès, dans le monde hétérosexuel en épousant Sophie. C’est aussi sous le signe de l’homosexualité que se construit le personnage de l’oncle Alexandre, entrepreneur en traitement des décharges citadines, « le dandy de la gadoue ».

Du ressassement de ces thèmes, une vision du monde se met en place : les jumeaux constituent une exception, une sorte d’accident. Ce statut les rend difficilement adaptables au langage d’un monde fait d’individus dits normaux, c’est-à-dire « sans-pareil ». La cellule gémellaire qu’ils constituent est constamment menacée par le monde fait par et pour les « sans-pareil ». Loin de la langue sociale, il est alors une langue qui n’appartient qu’à eux, la « cryptophasie », qu’on appelle aussi l’éolien (par antiphrase, car il s’agit d’une langue lourde, qui se différencie de la langue sociale, légère et superficielle, sans poids).

La nostalgie du paradis perdu

Selon Tournier, jumeaux et homosexuels se savent doués pour des choses supérieures, mais ils se savent aussi inadaptés à une société avilie qui a inversé les valeurs. Le mythe du paradis perdu travaille Les météores. Les mythes de la création, de Caïn et Abel sont explicitement mentionnés dans les considérations de plusieurs personnages tels le docteur Larouet, sœur Béatrice ou sœur Gotama, le père Seelos, etc. Le paradis est perdu, il s’est évanoui dans l’organisation concrète de nos sociétés.


Mais justement, ce temps paradisiaque, cette langue d’avant les langues, ce point matrice de toute chose, se repère maintenant dans certains phénomènes considérés comme marginaux par le monde des « sans-pareil ». Il y a les jumeaux et leur langue asociale, la « cryptophasie »; il y a les débiles mentaux, dont les langages sont peut-être un écho d’avant la détermination des langues ; il y a le corps tatoué des sauvages, qui témoigne d’un stade de l’existence ou l’écrit et le corps ne sont pas séparés. Le langage de certains individus peut donc garder trace de l’origine. Ainsi le docteur Larouet, qui étudie les cris et les sons des débiles mentaux, en arrive à penser qu’ils ont gardé le capital phonétique non d’une langue ancienne, mais de la matrice de toutes les langues. Et sœur Béatrice en arrive même à penser qu’ils parlent la langue du paradis terrestre, celle que parlaient Adam, Ève, le Serpent et Jéhovah.

La Pentecôte, remède au paradis perdu

C’est dans le cadre de cette problématique du paradis perdu qu’il faut situer le motif littéraire de la Pentecôte dans Les météores. Il apparaît comme la sémantisation d’un possible but, celui d’atteindre à quelque chose de divin. Sous quelles figures se donne ce « quelque chose de divin » ?

On trouve tout d’abord une tentative pour articuler les divers types de langage entre eux. Les réflexions sur la « cryptophasie » des jumeaux ou les sons inarticulés des innocents débouchent sur l’idée d’une sorte d’accomplissement possible dans le silence divin. Entre le mutisme de l’enfant et le silence divin, se situe l’apprentissage de la langue affectée de sociabilité. Cette langue légère, futile, dévoyée empêche certains enfants de passer du mutisme enfantin au silence divin. Mais, par le Vent-Esprit, se réaliserait l’accomplissement en silence divin des promesses enfouies dans le mutisme enfantin ou dans la cryptophasie des jumeaux.

La Pentecôte dans Les météores sémantise aussi la réunification de choses que le monde réel détermine comme séparées. L’Esprit est pensé, chez Tournier, au pied de la lettre. « L’Esprit-Saint est vent, tempête, souffle, il a un corps météorologique » (p. 158). Il n’y a donc pas lieu de séparer la science météorologique de la théologie, pas plus que le profane du sacré. Il faut retrouver les correspondances entre l’esprit et les corps, et l’on comprend qu’une sterne arctique voletant sur la tête du jumeau Paul, en Islande, lui rappelle soudain l’Esprit de Pentecôte (p. 511).


L’Esprit de Pentecôte, c’est aussi l’abolition de la distinction entre la chair d’une part et la parole d’autre part. « Mais que disait donc Thomas Koussek [un ami de collège devenu prêtre catholique] de l’Esprit-Saint ? » se demande l’oncle Alexandre, « Ne définissait-il pas le Sexe et la Parole comme ses deux attributs ? Et le vent, le souffle, comme sa seule matière ? » (p. 348). Cette réunion de la Parole et de la chair sous le signe de l’Esprit (c’est le même Esprit qui donne chair à l’enfant dans le ventre de Marie à l’Annonciation et qui donne le Verbe aux apôtres à la Pentecôte) ramène donc à des origines, où rien encore n’est distingué, séparé. Pour Marie, l’Esprit est semence, et pour les apôtres, il est parole. Parole supérieure à celle de Jésus qui parlait une langue limitée. La langue des apôtres est langue lourde et profonde.

Quand il étudie le texte de la Pentecôte, l’exégète se demande souvent quel rapport il faut faire avec Babel. Je ne pense pas que la Pentecôte des Actes efface Babel au bénéfice d’un retour à une langue unique, cette « monolingue » du début du récit de Babel où « toute la terre était lèvre unique » (Gn 11,1).


Par la fonction instauratrice du mythe, Babel instaure les déterminations du « polylinguisme », liées à la dispersion et la Pentecôte ne remet pas en cause ces déterminations, puisque chacun entend parler dans sa propre langue (Actes 2, 8). Mais Tournier, ou du moins son personnage Thomas Koussek, interprète autrement.

Le mythe du paradis perdu va montrer en fait que les apôtres parlent une langue unique, la langue lourde, celle d’avant les déterminations sociales, langue divine, langue que tout le monde comprend même si personne ne la parle. La diversité des langues ici est désamorcée au bénéfice d’une langue qui s’adresse à ce qu’il y a de divin dans le barbare. Telle est la Pentecôte : « Désormais les apôtres dispersés jusqu’aux confins de la terre deviennent nomades, et leur langue est intelligible à tous. Car la langue qu’ils parlent est une langue profonde, une langue lourde, c’est le logos divin dont les mots sont les semences des choses. Ces mots sont les choses en soi, les choses elles-mêmes, et non leur reflet plus ou moins par-tiel et menteur, comme le sont les mots du langage humain. Et parce que ce langage exprime le fonds com-mun de l’être et de l’humanité, les hommes de tous les pays le comprennent immédiatement si bien que, trompés par l’habitude et l’inattention, ils croient entendre leur propre langue. Or les apôtres ne parlent pas toutes les langues du monde, mais une seule langue que personne d’autre ne parle, bien que tout le monde la comprenne. Ainsi s’adressent-ils en chaque barbare à ce qu’il y a de divin en lui. Et c’est également cette langue que parlait l’archange de l’Annonciation, et dont les mots suffirent à engrosser Marie » (p. 155-160).


Un monde sans autrui

Gilles Deleuze a consacré une étude au roman de Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il y parle du monde sans autrui comme caractéristique du héros pervers (et les héros de Tournier, Robinson dans Vendredi, Abel Tiffauges du Roi des Aulnes, l’oncle Alexandre des météores sont tous des pervers). Le monde du pervers, écrit Deleuze, est celui d’un violent face à face, non médiatisé, entre le soleil et la terre. La conscience ne découvre pas dans le monde terrestre son autrui, mais un autre monde qui produit son double lumineux. Vendredi est, pour son maître, « tout autre qu’autrui » un double lumineux de Robinson, être terrien.

Au plan de la sexualité, Deleuze souligne un certain nombre de caractéristiques, dont celle-ci : le monde du pervers évite au désir le détour par un corps : « Instaurer le monde sans autrui, redresser le monde (comme Vendredi le fait, ou plutôt comme Robinson perçoit que Vendredi le fait), c’est éviter le détour. C’est séparer le désir de son objet, de son détour par un corps, pour le rapporter à une cause pure : les Éléments. “A disparu l’échafaudage d’institutions et de mythes qui permet au désir de prendre corps, au double sens du mot, c’est-à-dire de se donner une forme définie et de fondre sur un corps féminin”. Robinson ne peut plus s’appréhender lui-même, ou appréhender Vendredi, du point de vue d’un sexe différencié3 ».

Le traitement de la Pentecôte par divers personnages des météores reconduit les deux caractéristiques du pervers qui viennent d’être énoncées.

1 - Paul déclare certes que son jumeau Jean, qui lui ressemblait en tout point, lui faisait faire l’expérience de l’altérité, puisqu’il s’agissait de découvrir l’autre dans le même, en ne s’attachant pas aux détails accidents auxquels les non-jumeaux relient l’altérité. En fait, les pratiques des jumeaux, la communion séminale, la position tête-bêche qu’ils adoptent pour reconstituer l’œuf originel, reconduit quelque chose du même et du double, qui exclut l’altérité. Et quand Jean s’oriente en direction de l’hétérosexualité en épousant Sophie, Paul y voit une entreprise de trahison.

2 - Il y a dans ce roman un effacement de l’organicité du corps au bénéfice de ses éléments (la cuisse, la main, la nuque, les épaules sont souvent décrits comme pour eux-mêmes) ; il y a également un effacement de l’organicité du corps en direction des éléments du ciel. Le corps de Paul jumeau déparié (son frère a fui) et amputé de la partie gauche de son corps suite à un accident, c’est-à-dire ayant subi comme une double amputation de son corps charnel, compense cette perte par l’intégration non charnelle du corps de son frère : « Ce corps gauche qui remue, qui s’agite, qui pousse des prolongements fabuleux dans ma chambre, dans le jardin, bientôt peut-être sur la mer et au ciel, je le reconnais, c’est Jean, incorporé désor-mais à son frère-pareil, Jean-le-Fuyard, Jean-le-Nomade, Jean-le-Voyageur-invétéré » (p. 618).

Ce corps sans chair incorporé à Paul, est son double lumineux, élémentaire, qui s’ouvre à la sensation de communiquer avec le cosmos entier, d’être ce cosmos en bonne partie. Le monde de Paul ne débouche pas plus sur le monde d’autrui que celui de Robinson : il retrouve son double élémentaire et lumineux dans ce monde sans autrui dont Deleuze parle à propos de Robinson. Paul se dilate dans l’élément cosmique. On ne peut pas douter que pour Tournier ceci est une dimension accomplie de la Pentecôte.

Conclusion


Le motif littéraire de la Pentecôte est amplement présent dans Les météores. Il fournit une intertextualité forte qui permet au romancier de construire un monde, construction marquée par le mythe du paradis perdu, et par l’inversion ou le redressement des valeurs tenues pour positives par le commun des mortels et ceux qui les dirigent. Le poids de la langue sociale est ainsi réévalué à l’aune de la langue de l’Esprit de Pentecôte. Les caractéristiques des héros pervers, déjà présents dans les précédents romans de Tournier, se repèrent ici. Monde sans autrui, question du double aérien ou lumineux, rapport à l’élément. L’Esprit rapproché du vent et des phénomènes météorologiques fournit une figure de choix pour conduire le jumeau Paul vers la sublimation de son corps amputé par l’intégration de son double élémentaire qui l’intègre au cosmos.

 
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org