625
Notes dans les bibles
543
Traduction de la Bible
3
Billon Gérard
Peut-on lire la Bible sans explications jointes ?
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Pour faire bref, on peut les répartir en deux catégories : les bibles de travail et les bibles à usage pastoral...
 

En 1997, La Bible pastorale de Maredsous était remise à jour, suivie, en 1998, de la Bible de Jérusalem. En 2000, paraissait la Bible, parole de Vie (en français fondamental). 2001 a vu l’événement de La Bible, nouvelle traduction et 2002 celui de La Nouvelle Bible Segond. En 2003, nouvelle édition du Pentateuque TOB. En 2004, succès de La Bible Expliquée. On annonce d’ici deux à trois ans l’intégralité de La Traduction Liturgique de la Bible. L’École biblique et archéologique française de Jérusalem a engagé un énorme chantier (sans date pour l’instant) : traduction neuve et commentaires tenant compte de la critique textuelle, de l’histoire mais aussi de la réception dans la théologie, l’art, la culture. Passionnante est enfin l’entreprise en cours de La Bible d’Alexandrie (traduction et annotation de tous les livres de la Septante) ; et on attend une édition des textes bibliques lus à Qoumrân. Toutes ces éditions poursuivent-elles le même but ?

Le savoir et la saveur 

Pour faire bref, on peut les répartir en deux catégories : les bibles de travail et les bibles à usage pastoral. 

Ainsi la Traduction Liturgique de la Bible se place résolument sur le terrain pastoral, mais d’une autre manière que la Bible pastorale de Maredsous. Il existe une « édition d’étude » de la Nouvelle Bible Segond comprenant des notes abondantes, des cartes, des encadrés. Idem pour la Traduction Œcuménique de la Bible, édition intégrale, ou La Bible de Jérusalem dans diverses éditions (« major », « compacte » ou « de travail »). La Bible d’Alexandrie, très érudite, est une merveilleuse invitation à plonger dans le monde antique, le rabbinisme et le premier âge chrétien.

La Bible s’étudie. Elle est source de savoir. Et c’est pour la facilité du travail – compréhension, commentaires, discussions – qu’a été inventée au Moyen âge la division en chapitre et en versets. Aujourd’hui, la plupart des bibles se présentent, en plus, avec un texte découpé en unités de sens, précédées de titres (parfois de sous-titres) et accompagnées de notes. Cet appareillage n’est pas spécifique des chrétiens, les bibles juives comprenant une « massore » (annotations marginales) mais sans titres ni commentaires développés.

La Bible demande des efforts. L’ampleur de sa bibliothèque, la variété des styles, les écarts culturels entre son monde et le nôtre font partie des difficultés – sans parler des langues. Nos éditions actuelles, surtout celles qui se revendiquent « d’étude », ont donc multiplié des aides à la lecture… parfois décourageantes, le commentaire semblant prendre le pas sur le texte lui-même.

Je me souviens d’un de mes professeurs de théologie qui rêvait d’une édition de la Bible qui se contenterait de la division en chapitres et versets, supprimant titres et notes (ou les rejetant en fin de volume) afin de ne pas brider l’intelligence du lecteur. Avoir en face de soi un texte qui se déroulerait dans sa continuité sans barrières, même légères ! Un texte dont le découpage ne serait pas donné d’avance ! La Bible, nouvelle traduction parue en 2001, désormais disponible en « poche », a peut-être répondu à cette attente. L’une de ses audaces a été de refuser les titres intermédiaires et de ne pas arrêter la coulée du texte.

Quelles que soient ses limites, elle a paru comme un souffle d’air frais. Ni bible d’étude, ni bible pastorale, elle est utile et pour l’étude et pour la pastorale. J’aime l’utiliser, sans exclusivité, dans des conférences comme dans la prière personnelle. Pour l’office liturgique des Heures, si la traduction œcuménique des Psaumes reste pour moi une référence habituelle, il m’arrive de louer sur les rythmes proposés par Cadiot. Plaisir du texte. Rencontre de la Parole de Dieu dans les paroles d’aujourd’hui.

Je ne peux en dire autant des traductions en français courant ou fondamental. Je comprends le mouvement, profondément pastoral, qui leur a donné naissance car j’ai été souvent témoin de la difficulté des gens de milieux populaires à entendre des passages tirés de la Bible de Jérusalem, de la Bible Segond ou de la Traduction Œcuménique de la Bible. Mais, mais… à simplifier le niveau de langage et à supprimer les métaphores, que reste-t-il des saveurs du texte ? « Les mots “savoir” et “saveur” qui ont la même origine latine, sapor, orientent notre entreprise de lecture vers une réconciliation du goût et du savoir : accepte-t-on de savoir pour goûter, et jusqu’où vont les savoirs humains pour donner de la saveur aux choses de la vie, et au goût des autres ? Une Bible en français courant, prétendant épargner au lecteur le laborieux exercice du savoir, sait-elle conduire, patiemment, à la saveur du texte ?

En ouverture de son article paru dernièrement dans le BIB, Jacques Nieuviarts rappelait la formule du Talmud : « Celui qui traduit littéralement est un faussaire ; celui qui ajoute quelque chose est un blasphémateur ». Ce propos me réjouit car il reconnaît le nécessaire travail d’interprétation : un mot-à-mot n’est pas une traduction. Le même propos me rend perplexe : que veut dire « ajouter » quand il s’agit de passer d’une langue, d’une culture, d’un public à un autre ?


Expliquée et forcément incomplète

C’est une volonté pastorale qui est à l’origine de La Bible Expliquée (Alliance biblique universelle, Paris 2004). L’horizon du projet, selon le liminaire, est le décalage culturel entre le texte d’hier et les lecteurs contemporains. La Bible, nouvelle traduction se plaçait, me semble-t-il, sur le même horizon mais la réponse est ici très différente. Elle ne porte plus sur le travail de la langue (par la traduction), mais sur ce qui l’entoure (le commentaire). Toujours selon le liminaire, des personnes intéressées par la Bible seraient aujourd’hui perdues au milieu de la variété des interprétations. Cette bible veut donc assumer un rôle de guide, proposant l’essentiel en un seul volume. Avec une gageure : « éviter de s’égarer dans de fausses interprétations » tout en invitant chacun « à formuler ses propres convictions et ses propres engagements ».

Parmi les multiples traductions, c’est La Bible en français courant qui a été choisie (édition 1982 révisée en 1997). Malgré ses limites (lire ci-dessus), pourquoi pas ? Ceci dit, l’existence des notes marginales le prouve : même une traduction qui se veut le plus immédiatement abordable se heurte à des obstacles.

Ces notes nécessaires, œuvre d’équipes interconfessionnelles, ont demandé sept ans de travail. Brèves, elles précèdent le lecteur dans les questions qu’il pourrait se poser sur le contexte culturel, éclairent une formule, résument les lignes de force d’un épisode (parfois au risque de la paraphrase), commentent l’action d’un personnage (parfois au risque de faire de la psychologie), avertissent d’un faux sens, replacent tel passage difficile dans l’ensemble du livre, font des liens d’un livre à l’autre. Avec plus ou moins de bonheur, certaines se livrent à une actualisation. C’est avec beaucoup de prudence que sont présentés les rapports entre Bible et Histoire, les auteurs préférant sans doute se taire en l’absence de consensus (le tableau chronologique p. 364-367 n’a pas cette discrétion, en particulier pour les patriarches !).

Dans l’optique choisie, le guide convainc néanmoins par son enthousiasme et j’apprécie son art de la formule pour les titres des notes. Mais le titre général est-il bien choisi ? En effet, toutes les questions ne sont pas résolues (c’est même le privilège d’une bonne lecture d’en soulever) et il sera nécessaire, contrairement au désir affiché par le liminaire, d’aller chercher ailleurs certains renseignements, commentaires ou canevas d’étude. La Bible n’est pas « expliquée ». Juste ouverte avec une passion communicative.

Détail important : la disposition graphique de l’ensemble est une réussite.

© Gérard Billon, directeur du Service biblique catholique "Evangile et Vie", Bulletin Information Biblique n° 64 (juin 2005), p, 21.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org