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Histoire
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Nouveau Testament
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Tradition
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Dumortier Francis
Le Nouveau Testament : un livre, une bibliothèque
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Un livre fruit d'une longue histoire...
 

Les groupes bibliques et leurs animateurs sont souvent à la recherche d’outils simples et sérieux pour présenter la Bible. Francis Dumortier a relevé le pari en proposant, pour un large public, cette excellente introduction générale au N.T.


I - Un livre fruit d’une longue histoire

Habitués à prendre un livre comme une œuvre voulue par ses auteurs comme un tout, nous estimons que le Nouveau Testament a été voulu dès le départ comme un texte achevé, de la première à la dernière ligne. De fait, il n’a pris la configuration que nous lui connaissons que plusieurs siècles après la rédaction de ses différentes sections.

1) La Bible des premiers chrétiens

Les premiers chrétiens avaient comme « Bible » la Bible juive. En ouvrant l’Évangile de Matthieu (et cela est vrai pour les autres ouvrages du Nouveau Testament), on s’aperçoit tout de suite que les seuls passages considérés comme « Parole de Dieu » sont des extraits de l’Ancien Testament. En procédant ainsi, les auteurs de ces textes, à la suite des premiers prédicateurs itinérants que furent Pierre, Philippe ou Paul, ne faisaient que suivre les pratiques de leur « maître » Jésus qui avait enseigné dans les synagogues de Galilée en se référant aux « Écritures ».

Très vite situés dans les cités où on parlait le grec, les groupes chrétiens ont utilisé le texte de la « Septante » (1), traduction grecque de la Bible juive. Les citations de l’Ancien Testament que nous trouvons dans le Nouveau sont presque toutes empruntées à cette version-là de la Bible.

2) Le canon du Nouveau Testament

•  Les premiers regroupements

Les premiers textes rédigés par des chrétiens sont avant tout des lettres destinées à conforter les jeunes communautés ou à répondre à de nouvelles questions. L’habitude semble s’être prise de les échanger entre communautés qui se réclamaient du même apôtre (Col 4, 16). Recopiées pour être envoyées, elles ont été regroupées comme l’indique la deuxième lettre de Pierre qui fait allusion à un recueil de lettres de Paul (3, 15-16). La disparition des témoins qui avaient connu Jésus de son vivant entraîna la rédaction de « vies de Jésus » (les Évangiles) au cours du dernier tiers du premier siècle. Ce phénomène littéraire indique que la tradition « orale » ne suffisait plus et que la nécessité se fit sentir de se référer à des textes écrits.

Ce travail éditorial se réalisa dans des communautés éparpillées dans l’Empire romain qui ne se connaissaient pas ou peu. Au début du deuxième siècle, presque toutes ne disposaient que de quelques textes attribués à leurs fondateurs (Pierre, Paul, Jacques, Matthieu, Jean…) ou à l’un de leurs disciples prestigieux (Marc, Luc…).

• Une période critique

Dans le courant du deuxième siècle, cette diversité des textes reçus s’avéra dangereuse. Des chrétiens qui se disaient initiés à une « connaissance » révélée voulurent éliminer l’Ancien Testament qu’ils considéraient comme voué à un dieu (le « démiurge ») qu’ils considéraient comme inférieur au dieu chrétien (le Dieu d’amour). Dans le même mouve-ment, ils sélectionnèrent parmi les textes « chrétiens » ceux qui correspondaient à leur doctrine : un seul Évangile (Luc, ou Jean, expurgé des références à l’Ancien Testament), quelques lettres de Paul.

Une crise énorme, appelée « gnostique », secoua les Églises durant plus de cinquante ans. Des hommes, comme Irénée de Lyon vers 180 après J.-C., relevèrent le défi et plaidèrent pour une soumission à la tradition des premières communautés. L’Ancien Testament, Bible des chrétiens des origines, fait partie intégrante de la Bible chrétienne. Les écrits apostoliques doivent être préservés dans leur diversité, de même que les Évangiles, sous les quatre formes que nous possédons.

Au début du troisième siècle, un livre comportant la Bible juive et la quasi-totalité des vingt-sept œuvres du Nouveau Testament s’imposa comme Parole de Dieu à l’ensemble des Églises. D’autres textes chrétiens, attribués eux aussi à des apôtres, furent rejetés comme « apocryphes » (2).

• Le regroupement définitif

L’agencement du Nouveau Testament dans son ensemble, tel qu’il nous est donné de le lire, n’est pas entièrement dû au hasard, même s’il demeure contingent.

Les Évangiles ont été placés comme première partie du livre, parce que la référence à l’histoire de Jésus était devenue essentielle à une époque où les témoins oculaires étaient disparus depuis longtemps. L’Évangile de Matthieu ouvre la série, parce qu’il était particulièrement apprécié par les Églises les plus influentes du troisième siècle, notamment en raison de son éthique et de son ecclésiologie. Cette position n’a rien à voir avec sa date d’édition.

Les Actes des Apôtres ont été volontairement séparés de l’Évangile de Luc avec lequel ils constituaient un seul livre en deux tomes (Ac 1, 1-3). Cette décision a sans doute été prise pour rassembler les quatre Évangiles considérés comme les œuvres fondamentales du Christianisme naissant.

Les Lettres ont été regroupées par familles suivant leurs auteurs présumés (Paul, Pierre, Jean) en tenant compte de leur longueur et non de leur date de production. Ainsi la lettre aux Romains, rédigée après la première lettre aux Corinthiens, la précède dans nos Bibles.

L’Apocalypse, qui a eu des difficultés à s’imposer dans le N.T., a été placée en conclusion du volume. Cette position lui confère un statut particulier : la conclusion d’une œuvre livre souvent le message ultime du groupe auteur. Ici, le groupe qui a rassemblé les œuvres qui forment le Nouveau Testament voulait faire passer comme essentielle l’attente ardente du retour de l’agneau immolé qui ouvrira les temps nouveaux et la défaite des puissances maléfiques incarnées par la « bête » (Ap 13)… 

Quand le Christianisme sera devenu religion officielle de l’Empire Romain, l’Église entérinera les choix qui s’étaient imposés. Une expression est alors utilisée pour caractériser la clôture qui entoure les   27 écrits qui composent définitivement le Nou-veau Testament : celle de « canon ». 

3) Des choix   essentiels

Au cours de cette histoire, l’Église a progressive-ment reconnu le caractère unique et l’autorité indépassable d’un texte pluriel auquel elle doit se soumettre. Désormais la Bible est la référence fondatrice pour toutes les générations de chrétiens et toutes les communautés ecclésiales. Ce statut n’oriente en rien la lecture que les chrétiens sont amenés à effectuer. Chaque génération est invitée à se construire comme chrétienne en utilisant les manières de lire que la société où elle vit propose. C’est ce qui s’est passé au cours des âges.

Dans le monde scientifique et sécularisé où elle se situe aujourd’hui, l’Église ne peut qu’intégrer les outils de lecture fournis par les sciences historiques (représentations mentales, culture, données archéologiques…) et les sciences humaines (linguistique, sociologie…). Leur emploi permet de lire les Écritures en cohérence avec notre humanité actuelle. Même si ces « lectures plurielles » éveillent parfois le soupçon, elles ouvrent de nouvelles pistes pour proposer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ à nos contemporains.

II - Une multiplicité d’œuvres

Les 27 Écrits du Nouveau Testament ont été composés sans que leurs rédacteurs aient conscience de les rédiger pour les regrouper en un seul recueil. Ils différent par leurs auteurs, leur datation et leur genre littéraire.

1) Les auteurs

Les titres donnés aujourd’hui aux différents textes du Nouveau Testament se réfèrent à la tradition. Mais ils sont trompeurs parce que les manuscrits anciens n’en comportent pas.

• Les Évangiles

Aucun évangile n’est signé. Leur attribution à Matthieu, Marc, Luc et Jean n’est attestée qu’à la fin du deuxième siècle. Elle s’enracine dans la tradition orale, certes, mais elle dépend vraisemblablement d’un phénomène littéraire en vogue dans l’antiquité, aujourd’hui disparu : la pseudonymie (3).

Les évangélistes avaient l’intention de « faire mémoire » de pratiques et de paroles de Jésus en les transfigurant par la foi en sa résurrection. Leurs œuvres témoignent donc du travail d’interprétation effectué par les communautés qui les ont engendrées et nous invitent à les recevoir de cette manière.

• Lettres de Paul

La paternité littéraire de certaines de ces lettres destinées à devenir publiques ne fait aucun doute. Sept d’entre elles ont été rédigées ou dictées par Paul : première lettre aux Thessaloniciens  (1 Th) ; première et deuxième lettres aux Corinthiens (1 et 2 Co) ; lettres aux Galates (Ga), aux Romains (Rm), aux Philippiens (Ph), et à Philémon (Phm). Il semble qu’il faille les placer dans cet ordre de rédaction et les dater des années 50 à 60. Ces lettres sont essentielles parce qu’elles permettent de percevoir la vie des premières communautés et d’évaluer l’élaboration progressive d’un discours chrétien et de pratiques chrétiennes dans le monde de grandes cités gréco-romaines comme Corinthe ou Philippes.

• Autres lettres attribuées à Paul

Des disciples se réclamant de Paul se sont inspirés des lettres de leur maître pour en rédiger de nouvelles, adaptées aux évolutions vécues dans des communautés affrontées à des situations différentes. Ainsi les lettres aux Colossiens (Col) et aux Éphésiens (Ep) ont été rédigées dans des communautés qui se querellaient sur la place qu’il fallait attribuer au Ressuscité dans la hiérarchie céleste, la deuxième lettre aux Thessaloniciens (2 Th) dans une Église où l’attente du retour de Jésus posait problème, les lettres à Timothée (1 et 2 Tm) et celle adressée à Tite (Tt) dans des Églises qui devaient gérer leur organisation interne.

• Lettres attribuées à Pierre, Jacques, Jean et Jude

- Des disciples de Pierre ont rédigé la première lettre de Pierre (1 P) pour redonner courage à des communautés devenues « étrangères » dans la société et, de ce fait, fragilisées. Plus tardivement d’autres disciples ont rédigé la deuxième (2 P) pour contrecarrer les pratiques de chrétiens déçus par le non-retour du Ressuscité. Pour des raisons analogues, des chrétiens s’identifiant à Jude ont rédigé la lettre qui porte son nom.

- Des chrétiens se réclamant de Jacques, le frère de Jésus assassiné à Jérusalem en 62, ont écrit la lettre qui porte son nom pour s’opposer à certaines thèses de disciples de Paul, notamment sur les rapports entre loi et foi. 

- De lointains disciples de Jean ont rédigé les trois lettres qui lui sont attribuées pour empêcher la progression de courants considérés comme hérétiques dans les communautés johanniques (1, 2 et 3 Jn) en reprenant des idées maîtresses développées dans le quatrième évangile.

• Autres écrits

- L’Épître aux Hébreux (He) n’est pas signée. Cet écrit, apparenté à un traité hellénistique, a été placé en appendice aux lettres pauliniennes. Mais il ne fait pas partie du « corpus paulinien ». S’y développe une théologie originale qui oppose le sacrifice définitif de Jésus au sacerdoce et aux sacrifices juifs. Au prix de sa vie, il scelle l’Alliance nouvelle et éternelle entre Dieu et les hommes.

- L’Apocalypse (Ap) est signée, puisqu’un certain Jean se nomme lui-même comme le voyant qui met par écrit les visions (Ap 1, 4.9 ; 22, 8-9). Tout indique qu’il ne s’agit pas de l’apôtre de Jésus, mais d’un chrétien dont la communauté subit les folies de l'empereur Domitien.

2) La datation

Aucun écrit du Nouveau Testament n’est daté. Leur écriture se situe de fait entre 50 et 120 après J.-C. Les 7 lettres « authentiques » de Paul ont été rédigées entre 50 et 60 après J.-C. Cette datation est aujourd’hui unanimement acceptée, notamment en raison de renseignements fournis par les Actes des apôtres et par les lettres de Paul, recoupés par les renseignements historiques que nous connaissons.

Tous les autres écrits ont été rédigés à des dates postérieures, et la presque totalité d’entre eux après 70, c’est-à-dire après la disparition des témoins oculaires. C’est aussi une époque où la situation des chrétiens se fragilise dans l’Empire romain, notamment en raison de la guerre juive (66–70 ap. J.-C.) et de ses conséquences. Le Judaïsme se recompose peu à peu autour des synagogues en privilégiant les rites identitaires (circoncision, rites de pureté, prescriptions alimentaires) et rejette les « hérétiques ». 

La rédaction des Évangiles s’étage dans le dernier tiers du premier siècle. Marc vers 70 ap. J.-C. ; Matthieu et Luc vers 85, à une époque où la rupture avec la synagogue est en train de s’opérer ; Jean vers 95, date où cette rupture est accomplie. Les Juifs dans leur ensemble deviennent les ennemis de Jésus qui prédit à ses disciples qu’ils seront chassés des synagogues.

Les 6 lettres qui portent le nom de Paul (2 Th ; Col ; Ep ; 1 et 2 Tm ; Tt), l’Épître aux Hébreux, la première lettre de Pierre et celle de Jacques sont rédigées entre 70 et 100 après J.-C. 

L’Apocalypse est, semble-t-il, composée vers 90, sous Domitien, cet empereur fou qui exigeait de ses sujets un culte impérial, et à une époque où les communautés ont tendance à s’affadir, comme en témoignent les « lettres aux Églises » des chapitres 2 et 3 du livre. 

La deuxième lettre de Pierre, les lettres de Jean et celle de Jude sont publiées entre 90 et 120.

3) Genres littéraires

Les écrits du Nouveau Testament utilisent comme genres littéraires : la lettre, les « vies de Jésus », le récit historique, l’apocalypse.

• La lettre

C’est le genre littéraire le plus utilisé par les auteurs du Nouveau Testament : 21 textes sur les 27. Ils empruntent ce genre littéraire aux habitudes du monde gréco-romain qui depuis longtemps utilisait la « lettre » aussi bien pour des raisons administratives ou personnelles que pour transmettre des idées philosophiques ou religieuses.

Paul et les auteurs chrétiens reprennent ce genre littéraire parce qu’il leur permet de répondre à des questions posées (1 Co 1, 11 ; 5, 1 ; 7, 1), à des pratiques qui posent problème, comme la consommation de viandes immolées (1 Co 8 – 10), ou à des situations de crise (Ga ; 1 Th ; 1 P). 

En utilisant ce procédé, un auteur communique avec une ou plusieurs communautés avec lesquelles il est en relation. Ses correspondants peuvent l’interroger pour connaître son avis (1 Co 7, 1) et le dialogue s’établit. 

• Les « vies de Jésus »

Les Évangiles sont sans doute l’invention littéraire la plus remarquable et la plus originale des premières communautés. Leur nom, qui signifie « bonne nouvelle », leur vient de la tradition, puisque aucun d’entre eux n’a de titre.

Comme les vies d’hommes célèbres de la littérature gréco-romaine, les Évangiles racontent des épisodes de la vie du héros. Mais leur écriture est « transfigurée » par la foi au crucifié-ressuscité. En cela ils impriment leur totale originalité : 

– Les Évangiles s’intéressent à l’itinéraire vécu par Jésus, à ses gestes ou à ses paroles dans la mesure où ce retour sur le passé appelle les lecteurs à « suivre » le chemin ouvert par leur maître et à attendre sa venue en confessant qu’il est ressuscité.

– En agissant de cette manière, ils reprennent à l’Ancien Testament un de ses éléments fondamentaux : le « faire mémoire ». Les événements où autrefois Yahvé s’est révélé sauveur (sortie d’Égypte, vie au désert…) mais aussi les « vies » de grandes figures du passé (Abraham, Moïse, David, Jérémie…) sont racontés pour inciter le lecteur à les vivre dans un présent parfois très obscur et à se projeter dans l’avenir.

– L’Évangile de Jean est celui qui explicite le plus clairement cette originalité en affirmant dans sa première conclusion : « Jésus a opéré bien d’autres signes qui ne sont pas dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu » (20,  30-31). Le projet est donc fondamentalement orienté vers la communication de la foi en Jésus ressuscité.  D’ailleurs, même si cet Évangile continue à raconter les événements de la vie de Jésus, il en fait des « signes » (2, 11) d’une réalité toute autre qui ne peut qu’être révélée. Il s’apparente donc plus à un livre de révélation qu’à un récit biographique. 

En tissant à jamais dans l’écriture de leur texte souvenir et implication du lecteur, les Évangiles invitent les lecteurs à confesser Jésus comme un être unique et indépassable. Ces lecteurs sont appelés à suivre dans leur monde le chemin qu’il a suivi en confessant qu’il est ressuscité, et à attendre la venue de son Royaume.

• L’histoire 

La seule œuvre à prétention véritablement historique du Nouveau Testament se trouve être celle de Luc qui associe une « histoire de Jésus » avec une « histoire du christianisme » (les Actes des apôtres). Dans le prologue qui ouvre son Évangile (Lc 1, 1-4), et qu'il reprend en introduction des Actes (1, 1-3), il fait part à son lecteur du projet qui est le sien : faire un « récit ordonné » des événements « transmis par des témoins oculaires », après « s’être informé soigneusement ». Il indique ainsi clairement son intention de faire œuvre historique comme le faisaient les historiens de son époque. 

En « bon » historien, Luc organise son récit en le structurant autour d’idées maîtresses : la montée vers Jérusalem (qui ne représente que deux chapitres chez Marc) est amplifiée en dix chapitres (9, 51 à 19, 28) pour valoriser le choix de Jésus d’y vivre son martyre. Les Actes des apôtres racontent le programme imposé à ses disciples par le Ressuscité : « Être ses témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, en Samarie, jusqu’aux extrémités du monde » c’est-à-dire à Rome (Ac 1, 8 ; Ac 28, 29).

En composant l’ensemble Évangile–Actes comme la « première histoire du Christianisme », Luc témoigne de la conscience qu’avaient les chrétiens de la fin du premier siècle de faire partie d’une religion nouvelle, suffisamment élaborée pour revendiquer une existence sociale. 

• L’Apocalypse

Le dernier livre de la Bible est, dans son entier, une œuvre de révélations octroyées à l’auteur du texte. Les cieux sont ouverts et le visionnaire contemple l’envers du décor ou, pour mieux dire, la véritable histoire qui se déroule dans le monde céleste. 

Dans certains courants du Judaïsme, la littérature apocalyptique est devenue incontournable comme le prouvent les textes retrouvés à Qûmran (premier livre d’Hénoch, Règles de la guerre, Testament des douze patriarches). Des communautés chrétiennes l’ont conservée et utilisée : la lettre de Jude (vv. 14-15) cite un passage d’Hénoch pour dire le Jugement dernier. Paul ou Marc décrivent la fin des temps dans les termes de l’apocalyptique juive (voir Mc 13 et      1 Th 4 – 5). 

L’Apocalypse de Jean met en scène une série de visions grandioses qui évoquent le combat eschatologique où opposent la bête immonde et les forces du Très-Haut qui assurent la victoire de l’Agneau immolé et de ses élus.

III - Des récits enracinés dans la tradition

Pour la majorité d’entre eux, les textes de Nouveau Testament ont été rédigés par les Chrétiens de la deuxième ou troisième génération. Ils ne sont pourtant pas pure fiction, car ils intègrent des traditions très anciennes.

1) L’œuvre de communautés situées

Les textes qui composent le Nouveau Testament ont été rédigés au sein de communautés peu nombreuses. Les chiffres donnés dans les Actes des Apôtres (3000 convertis le jour de la Pentecôte en Ac 2, 41, 5000 en Ac 4, 4) sont plus symboliques que réels, conformément aux habitudes littéraires de l’époque. De fait, les églises ne dépassaient guère une centaine de personnes : elles se rassemblaient dans des maisons particulières qui ne pouvaient en aucun cas contenir un plus grand nombre de fidèles (1 Cor 16, 19 ; Rm 16, 5 ; Phm 2 ; Col 4, 15).

Les textes rassemblés dans le Nouveau Testament témoignent pourtant de la vitalité du christianisme naissant. Des communautés sans légitimité juridique, sans existence sociale reconnue, affrontées à des tensions internes et des difficultés externes, ont été assez motivées pour créer une littérature abondante.

Pour être évalué à sa juste valeur, ce constat doit être replacé dans l’environnement culturel du monde gréco-romain : 

– La majorité de la population (surtout dans les cités) sait lire et écrire en raison de la généralisation de l’enseignement 

– Les Juifs, dans leur diversité, sont devenus un peuple qui lit et écrit. Sans exagérer, on peut dire qu’ils sont devenus « le peuple du livre ». 

Jésus et ses premiers disciples savaient lire et écrire. Paul, quant à lui, connaissait les techniques oratoires et rédigeait avec bonheur. Même si tous les textes du Nouveau Testament n’ont pas la même valeur littéraire, ils témoignent de l’intérêt que portaient les chrétiens aux textes écrits.

2) Des écrits respectueux de la tradition 

Les auteurs du Nouveau Testament se sont inscrits dans la tradition de la chaîne des croyants qui les avaient précédés et avaient déjà exprimé leur foi. 

• Une volonté de « faire mémoire »

Les expressions les plus précises de cette volonté délibérée de « faire mémoire » se trouvent dans la première lettre de Paul aux Corinthiens. Deux passages de la lettre (11, 23-26 et 15, 3-5) sont introduits en articulant les deux verbes « recevoir » et « transmettre  » : « Voici ce que j’ai reçu du Seigneur et ce que je vous ai transmis » (1 Cor 11, 23) ; « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même » (1 Cor 15, 3). Les rabbins utilisaient la formule pour introduire les traditions les plus vénérables et souligner leur authenticité. Paul rappelle ainsi qu’il se réfère à des traditions antiques et assurées : ce que Jésus a fait et dit lors du dernier repas, une confession de foi en Jésus mort et ressuscité bien antérieure aux années 50 après J.-C.

Paul et les auteurs d’autres lettres recourent à la tradition en utilisant des hymnes repris au patrimoine liturgique des communautés auxquelles ils appartiennent. Les plus célèbres sont l’hymne aux Philippiens  (Ph 2, 6-11), celui de la première lettre de Pierre (1 P 2, 23-24). Beaucoup d’autres méritent de retenir l’attention, en particulier les hymnes qui se trouvent dans les lettres pastorales (1 Tm 2, 5-6 ; 3, 16 ; 2 Tm 2, 11-13). Une autre manière de « faire mémoire » se trouve dans les Actes des Apôtres. Luc y met en valeur les figures de Pierre, Étienne, Philippe, Jacques et Paul. Il témoigne ainsi de sa volonté d’inscrire l’histoire qu’il raconte dans la tradition antérieure, une tradition demeurée vivante et sur laquelle il s’est « soigneusement informé » (Lc 1, 3).

• La « préhistoire » des Évangiles 

Les auteurs des Évangiles ne citent jamais leurs sources. Tout indique qu’ils reprennent, retravaillent les traditions qu’ils ont reçues.

- L’Évangile de Marc. Marc construit son Évangile en superposant  plusieurs structures qui ont chacune leur incidence théologique : 

En opposant la « Galilée des nations » à Jérusalem, il évoque le passage de la Bonne Nouvelle aux païens, le chapitre 10 opérant la transition entre ces deux volets. 

Il déroule son récit comme la révélation progressive du mystère de Jésus. Là aussi un texte majeur, la confession de Pierre au ch. 8, joue un rôle-charnière.

Ce travail d’écriture qui est sa marque propre s’appuie sur des traditions déjà en partie écrites, qui regroupaient des séries de miracles (Mc 1 et 2), de paraboles (Mc 4), ou de discussions avec les autorités juives (Mc 3). 

Il s’inspire également de récits déjà regroupés comme la marche sur les eaux liée à la multiplication des pains (Mc 6, 30-52) ou le récit de la Passion, de Gethsémani à la découverte du tombeau vide : ces deux ensembles se retrouvent dans l’Évangile de Jean qui, manifestement, n’a pas connu les synoptiques. Tous deux ont très probablement eu accès à des recueils déjà rédigés avant eux. 

• Les Évangiles de Matthieu et Luc. Très différents dans leur architecture, ces Évangiles utilisent comme trame de leur « biographie » de Jésus  l’Évangile de Marc qui faisait donc déjà partie de la tradition. D’ailleurs la presque totalité des versets de Marc se retrouvent dans leur texte. Les biblistes parlent alors de triple tradition.

Les séquences intégrées dans la trame de Marc sont, pour la majorité d’entre elles, communes à Matthieu et à Luc, alors que tout indique qu’ils ne connaissaient pas l’œuvre rédigée par l’autre évangéliste. Cette « double tradition » amène les biblistes à postuler qu’ils se réfèrent à un texte auquel tous deux ont eu accès, la « source Q » (4). 

Matthieu a utilisé massivement cette source pour composer le discours qui ouvre son Évangile : le sermon sur la montagne (Mt 5 – 7). Il en a dispersé d’autres séquences en suivant le déroulement de   l’Évangile de Marc. 

Luc, quant à lui, a regroupé ses emprunts à cette source essentiellement dans la partie qui lui et originale : la montée vers Jérusalem, notamment dans les chapitre 10 à 13. À la lecture de ces chapitres, on perçoit que cette tradition rassemble des paroles prononcées par Jésus qui insistent sur le radicalisme de l’agir chrétien.

• L’Évangile de Jean. Les traditions qui ont servi à la première rédaction de l’Évangile de Jean sont plus difficiles à cerner. 

Elles sont de toute façon originales par rapport à celles qui ont été utilisées par les synoptiques, mais elles s’enracinent dans un terreau similaire, puisque les quatre Évangiles ont en commun : une prédication du Baptiste (1, 19-34), un appel des premiers disciples (1, 35-51), une expulsion des vendeurs du temple (2, 13-22), une multiplication des pains suivie d’une marche sur les eaux (6, 1-21), l’onction à Béthanie (12, 1-11), l’entrée triomphale à Jérusalem (12, 12-19) et le récit de la passion qui se termine par l’épisode du tombeau vide (18 à 20). 

Même si, dans son état actuel, l’Évangile de Jean est le plus tardif, il nous renseigne sur des aspects de la vie de Jésus qui ont de grandes incidences historiques. 

Selon l’évangile de Jean, en effet, Jésus a recruté ses premiers disciples parmi ceux de Jean-Baptiste, il a baptisé au début de sa vie publique (3, 22-24) et il est monté plusieurs fois à Jérusalem pour y célébrer la fête de Pâques (2, 23-25 ; 5, 1-2 ; 10, 22), si bien que sa vie publique aurait donc duré de deux à trois ans et non moins d’un an comme le laissent entendre les synoptiques. 

Des traditions orales et écrites faisaient partie du bien commun de communautés qui les ont relues de façons très différentes en conjuguant leurs expressions de foi et les événements qu’elles vivaient.

IV - Perspectives

Dans sa diversité, et en raison même de cette diver-sité, Le Nouveau Testament est une œuvre passion-nante et unique pour tous ceux et celles qui cherchent à vivre en disciples du Ressuscité.

• Un témoin privilégié de l’extraordinaire vitalité et créativité des églises du premier siècle.

Les églises du premier siècle auraient dû disparaître comme la quasi-totalité des communautés juives après les deux guerres juives de 70 et de 132 après Jésus-Christ ou se dissoudre dans la religiosité syncrétiste des religions gréco-romaines comme les groupes gnostiques. En composant leurs propres Écrits, elles ont affirmé de façon toujours plus nette leur originalité. Elles furent ainsi porteuses de la « Bonne Nouvelle » inscrite dans les pratiques et paroles de Jésus transfigurées par la foi en sa résurrection. 

• Une œuvre confiée par l’Église à toutes les communautés chrétiennes. 

En faisant de ce livre un livre unique parmi tous les livres, l’Église propose depuis le troisième siècle à tous les groupes chrétiens de le méditer et de l’interpréter en utilisant les outils de lecture de leur civilisation. Ainsi, depuis deux mille ans, se conjuguent fidélité aux expériences des premières communautés et invention. Ce travail de lecture est encore aujourd’hui incontournable pour vivre et proposer la Bonne Nouvelle dans la langue des hommes de notre temps. Il sera achevé lorsque tous les peuples et tous les groupes pourront célébrer les merveilles de Dieu dans leur propre langue (Ac 2)

• Un texte destiné à séduire toujours à nouveau ceux et celles qui le lisent. 

Il les implique et les appelle à « suivre » le chemin vécu par Jésus en luttant contre toutes les formes d’exclusion et en privilégiant la justice et la solidarité. Ce chemin passe par des épreuves et des morts, mais il ouvre sur la vie et la rencontre d’un Dieu deviné dans le crucifié. C’est de cette rencontre que nous sommes appelés à être les témoins.


© Francis Dumortier, Bulletin Information Biblique n° 64 (juin 2005), p, 11. 

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(1) Septante. Le nom de cette traduction de la Bible hébraïque est lié à une légende selon laquelle elle aurait été effectuée entre 300 et 200 avant J.C. par 72 maîtres versés dans les Écritures, venus de Jérusalem à Alexandrie sur l’ordre du roi d’Égypte, Ptolémée. Considérée comme inspirée au premier siècle de notre ère, cette traduction s’est répandue dans toutes les communautés juives réparties dans les grandes villes gréco-romaines. Au deuxième siècle, elle sera abandonnée par les Juifs qui la considéraient comme trop éloignée du texte hébraïque et contestaient son utilisation par les Chrétiens

(2) Apocryphes. Les écrits qui se voulaient apostoliques et qui n’ont pas été retenus comme canoniques sont bien plus nombreux que ceux de notre Nouveau Testament. Les plus célèbres sont : l’Évangile de Pierre, connu par les séquences consacrées à la passion et aux manifestations du Ressuscité, le Protévangile de Jacques, les Actes d’ André, de Pierre, de Jean… Celui qui retient le plus l’attention aujourd’hui est l’Évangile de Thomas découvert parmi les 45 œuvres d’une bibliothèque gnostique en Égypte. Dans sa forme actuelle, il ne remonte pas avant le milieu du deuxième siècle. Mais les spécialistes estiment que sa première édition est très ancienne.

(3) Pseudonymie. Un auteur, demeuré inconnu, rédigeait un texte en l’attribuant à un maître qu’il admirait et dont il revendiquait le statut de disciple. Il popularisait ainsi les idées de son maître tout en les adaptant à de nouvelles situations. Ce phénomène se retrouve aussi bien en monde gréco-romain où des textes sont édités sous la signature de Démosthène, Platon, Aristote, qu’en monde juif sous le patronage d’Hénoch, Esdras, Juda, Lévy, Philon… En agissant de cette manière, leurs rédacteurs n’estimaient pas être des faussaires. Ils se situaient en disciples « fidèles » à leurs maîtres.

(4) La source « Q ». Ce sont les biblistes allemands qui, les premiers, ont isolé cette tradition en lui donnant le signe « Q », première lettre du mot allemand « source » (« Quelle »). L’existence de ce document a parfois été remise en cause. Aujourd’hui elle retrouve toute sa légitimité, notamment en raison de la comparaison avec l’Évangile de Thomas, découvert en Égypte en 1948. Dans sa forme actuelle, ce texte  date du milieu du deuxième siècle. Mais beaucoup de paroles qui y sont prononcées par Jésus sont très proches, voire identiques, à celles qu’on trouve dans la source « Q ». Des collections de paroles attribuées à Jésus ont donc sans doute circulé très tôt dans les églises.

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org