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Analyse narrative
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Billon Gérard
L'analyse narrative : pas évidente, 3
Fiche de travail
 
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Il y a les règles et il y a les oeuvres...
 

Il y a les règles et il y a les œuvres. Dans les récits bibliques, l’analyse narrative dévoile au lecteur le jeu subtil, véritablement artistique et profondément théologique, entre les règles de composition (conscientes ou non) et les œuvres achevées. Mais, parce qu’il est subtil, ce jeu ne s’impose pas par l’évidence. Ainsi en est-il des phénomènes du temps narratif et de la voix du narrateur en Gn 22, 1-19. Voir BIB 62 ([_REF:9769] › › › Pour lire cet article) et 63 ([_REF:972] › › › Pour lire cet article).

De façon délibérée, le récit impose un rythme fait d’accélérations, de bonds en avant et de ralentis. Cela participe de l’atmosphère étrange de l’épisode. Y participe aussi le silence du narrateur sur les débats intérieurs des personnages (voir BIB 62, p. 12). Le lecteur ne sort pas indemne d’un tel récit. 

Temps de l’histoire, temps du récit

À partir du moment où une parole est rapportée, on peut penser que le temps du récit (ou temps « racontant ») est égal à celui de l’histoire (ou temps « raconté ») : le lecteur mettrait autant de temps à lire que les personnages à parler : v. 1b-2, v. 5, v. 7-8b, v. 11-12 et v. 16-18. Ce n’est pas tout à fait vrai, car les paroles ne sont pas des enregistrements (elles n’ont aucun réalisme) ; elles sont ciselées et disposées avec soin : voir les échos entre l’appel du v. 1 et celui du v. 11, entre l’ordre du v. 2 et celui du v. 12, voir aussi l’ambiguïté de la réponse d’Abraham au v. 8. 

Au v. 4, le lecteur prend conscience d’un bond dans le temps. Que s’est-il passé entre le départ et le moment où Abraham voit la montagne « de loin » ? Même remarque pour le trajet du retour (v. 19b). C’est moins net mais tout aussi vrai pour la montée – avec un dialogue très composé (v. 6-8) –  et la descente de la montagne (très rapide, v. 19a). Ces ellipses contrastent avec le magnifique « ralenti » du v. 10 sur la main d’Abraham saisissant le couteau, comme une résistance du personnage à effectuer ce qui lui est demandé ! 

Au v. 7-8, Isaac questionne sur l’absence de victime et Abraham répond de façon ambiguë : « Dieu saura voir l’agneau pour l’holocauste mon fils ». Cette réponse qui évite de dire « L’agneau, c’est toi, mon fils » ouvre aussi sur une possible espérance d’Abraham et montre sa confiance dans l’incompréhension. Volontairement, Abraham anticipe sur le dénouement, tout en ignorant le « comment » de ce dénouement. Nous avons là une « prolepse » qui se réalisera aux v. 11-14. Or, une deuxième prolepse est mise dans la bouche de l’Ange aux v. 16-18. Quand se réalisera-t-elle ? L’attention du lecteur est sollicitée pour trouver, dans la suite du livre de la Genèse – et, s’il le faut, dans la Bible en son entier –, des indices de réalisation. 

La voix narrative

L’opacité des personnages est étonnante. À aucun moment, nous n’avons accès à leurs sentiments intérieurs. Tout juste peut-on les inférer de leurs actions… avec le risque – inévitable – d’interprétations contestables (par exemple, certains peuvent discuter ce que j’ai dit plus haut du « ralenti » du v. 10). Il y a chez le narrateur une volonté délibérée de faire appel à la coopération de son lecteur. 

Autre exemple d’appel à la coopération du lecteur : la mention du « troisième jour » (v. 4). L’indice temporel suscite la question : qu’est-ce qui a pu se passer pendant le voyage ? Mais ce n’est pas tout. Le lecteur habitué à parcourir la Bible établit des liens avec d’autres passages. Ainsi, en Osée 6, 1-2, la formule  le « troisième jour », qui signifie d’abord « en peu de temps » se charge au cours des siècles d’une signification eschatologique : il s’agit du jour de la résurrection des morts. On pressent ce que les commentaires juifs et chrétiens ont pu faire d’une telle interprétation. 

Autres exemples : les jeux de mots sur les verbes « voir » et « offrir [en holocauste] ». Pour « voir », il y a les yeux de chair, par ex. au v. 4 et au v. 13 ; il y a les yeux de la foi, par ex. au v. 8 ou au v. 14 ; le jeu des significations est résumé par Morîyâ, le nom de la montagne, où le Seigneur voit et est vu. Quant à « offrir [en holocauste] », il fait partie du vocabulaire sacrificiel mais, littéralement, il ne signifie rien de plus que « faire monter ». Pour la psychanalyste Marie Balmary, Dieu n’a pas demandé à Abraham de sacrifier son fils mais seulement de le faire monter sur la montagne – quiproquo tragique ! 

Dernier exemple d’une voix narrative qui murmure une chose pour (peut-être) en faire entendre une autre : alors qu’Isaac s’interroge sur l’absence d’agneau (v. 7), c’est un bélier qu’Abraham va voir emmêlé dans un buisson (v. 13). Pourquoi ce changement d’animal ? On passe d’un jeune animal (image du fils ?) à un animal adulte (image du père ?)… 

Les paradoxes ne manquent pas au long de ce bref récit et ils ne sont pas toujours évidents à interpréter. Le premier concerne Dieu et sa parole : après avoir sorti Abram de Harrân et, selon la promesse, lui avoir donné un héritier et un pays, plus une alliance et  un nouveau nom (Abraham), Dieu semble vouloir tout reprendre (sans Isaac, tout s’effondre). Un second concerne Abraham : il aime son fils (v. 2) mais aussi, comme il l’a montré précédemment, Le Seigneur ; ce double attachement explique son attitude, ses paroles, ses silences. Par ailleurs, relisant ce qui précède, le lecteur n’oublie pas qu’il y a déjà eu l’autre fils d’Abraham en danger de mort et que Le Seigneur l’avait sauvé in extremis : Ismaël (Gn 21,9-21). Et dans la suite du livre de la Genèse, le lecteur verra que l’amour d’un père pour son fils et la nécessité d’un détachement va se reproduire avec Jacob et Benjamin (Gn 42-45). L’épisode de Gn 22 sert de modèle narratif pour d’autres histoires, dans le livre… et dans la vie. 

Le texte et son lecteur 

Y a-t-il de « bons » et de « mauvais » lecteurs ? Un « bon » lecteur est, au minimum, celui qui ne cherche pas à « forcer » le texte, à lui imposer ses idées, mais qui accepte de se laisser conduire par lui. Les pistes suggérées par l’analyse narrative sont, de ce point de vue, utiles. Car tout récit donne des indications pour être reçu et compris : clôture, temps, espace, personnages, intrigue. De plus, la voix du narrateur suggère des indices. Le rôle du lecteur est de cheminer entre tous ces éléments. 

Le début du texte enclenche son cheminement. « Après ces événements… » Comment ne pas penser à tout l’itinéraire d’Abraham depuis le départ de Harrân, à la façon dont s’est noué entre Dieu et son ami un lien unique ? Mais aussi à des épisodes plus proches : perte d’Ismaël et alliance avec Abimélek ? 

La fin du texte ne clôt pas l’activité de lecture. D’une part, il y a l’énigme de la « disparition » narrative d’Isaac et sa réapparition en Gn 24, après la mort de Sara, pour son mariage avec Rébecca. Il y a aussi la question de son âge. Bien des peintres et des sculpteurs proposent un Isaac enfant ou adolescent. Mais une tradition juive affirme qu’il avait 37 ans ! De fait, selon le texte biblique, Sara a 90 ans un peu avant l’épisode de Mamré (Gn 17, 17) et 127 ans lors de sa mort (Gn 23, 1). La lettre du texte et son esprit, sinon son imaginaire, se confrontent. 

Le texte, avec son vocabulaire choisi, sa construction élaborée, ses renvois au contexte littéraire de la Genèse (toute la geste d’Abraham, mais aussi, fugitivement, celle de Jacob), ses ellipses et ses silences, conduit ses lecteurs d’un ordre (« Va, prends ton fils… et offre-le… ») à un deuxième (« N’étends pas la main sur le jeune homme… »). Toutes les lectures naviguent entre ces deux paroles divines. En exergue à une remarquable étude, André Wénin a mis un propos de Robert Musil : « Nous n’avons pas à prendre Dieu au mot, nous-mêmes devons déchiffrer la solution qu’il nous propose1 ». En effet. Mais la solution n’est pas toujours claire…

 

© Gérard Billon, SBEV / FPF, Bulletin Information Biblique n° 64 (juin 2005), p, 8.

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Gn 22,1-19
1Après ces événements, il arriva que Dieu mit Abraham à l'épreuve. Il lui dit : « Abraham » ; il répondit : « Me voici. »
2Il reprit : « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai. »
3Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l'holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué.
4Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu.
5Abraham dit aux jeunes gens : « Demeurez ici, vous, avec l'âne ; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous. »
6Abraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac ; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble.
7Isaac parla à son père Abraham : « Mon père », dit-il, et Abraham répondit : « Me voici, mon fils. » Il reprit : « Voici le feu et les bûches ; où est l'agneau pour l'holocauste ? »
8Abraham répondit : « Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils. » Tous deux continuèrent à aller ensemble.
9Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel au-dessus des bûches.
10Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils.
11Alors l'ange du SEIGNEUR l'appela du ciel et cria : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici. »
12Il reprit : « N'étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n'as pas épargné ton fils unique pour moi. »
13Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu'un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l'offrir en holocauste à la place de son fils.
14Abraham nomma ce lieu « le SEIGNEUR voit » ; aussi dit-on aujourd'hui : « C'est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu. »
15L'ange du SEIGNEUR appela Abraham du ciel une seconde fois
16et dit : « Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR. Parce que tu as fait cela et n'as pas épargné ton fils unique,
17je m'engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Ta descendance occupera la Porte de ses ennemis  ;
18c'est en elle que se béniront toutes les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix. »
19Abraham revint vers les jeunes gens ; ils se levèrent et partirent ensemble pour Béer-Shéva. Abraham habita à Béer-Shéva.
Gn 22,1-19
 
Vidéo
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