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Jésus
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Marie Madeleine
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Burnet Régis
Le baiser de Jésus à Marie-Madeleine
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Un texte a fait couler beaucoup d'encre depuis qu'un roman à succès s'en est emparé...
 


Le “Da Vinci Code” (le roman et le film) a suscité de vifs débats sur le personnage évangélique de Marie-Madeleine. Présente lors de la crucifixion de Jésus, celle-ci est l’une des premières à témoigner de la Résurrection. Le Supplément aux Cahiers Évangile n° 138 (décembre 2006) lui est entièrement consacré. Dans l'un des chapitres de ce Supplément, Régis Burnet analyse la place du personnage dans la littérature apocryphe et gnostique et cite de nombreux extraits de l’Évangile de Thomas, de l’Évangile selon Marie et de l’Évangile selon Philippe. Il développe ici pour nous un point qu’il n’a pu traiter à loisir dans sa contribution : les relations de Marie-Madeleine et de Jésus telles qu’elles apparaissent dans l’Évangile selon Philippe, écrit qui pourrait remonter au 2e siècle et dont un exemplaire a été retrouvé à Nag Hammadi (Égypte) en 1945. Par l’exemple, on a là une bonne introduction à cette littérature difficile. Il apparaît aussi que certains l’ont lu beaucoup trop vite et que le fameux “baiser sur la bouche” n’est nullement la preuve d’une relation amoureuse…


Le texte suivant a fait couler beaucoup d’encre depuis qu’un roman à succès s’en est emparé : l’épisode dit « du baiser sur la bouche » extrait de l’Évangile selon Philippe : La Sagesse, qui est appelée stérile, est la Mère des anges. Et la compagne (koinonós) du Fils est Marie-Madeleine. Le Seigneur aimait Marie plus que les autres disciples et il l’embrassait souvent sur la bouche. Les autres disciples le virent aimant Marie, ils lui dirent : « Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? » Le Sauveur répondit, il leur dit : « Comment se fait-il que je ne vous aime pas autant qu’elle ? »

Pour la majorité des amateurs de mystère, l’affaire est entendue. Ce texte prouve « parfaitement » que Jésus et Marie-Madeleine ont eu des relations sexuelles : s’embrasseraient-ils sur la bouche s’ils n’étaient pas amants ? En réalité, le passage est extrêmement complexe et pose des difficultés considérables.

Difficultés de traduction 

Le papyrus copte, qui a été trouvé à Nag Hammadi, n’a pas été conservé dans son intégralité et pose de considérables difficultés d’édition et de traduction. Il suffit de regarder sa reconstitution pour s’en apercevoir (voir encadré). 

La traduction, on peut le constater, se fait au prix de beaucoup d’hypothèses. Si l’identification à Marie Madeleine ne pose pas vraiment de problèmes (il ne manque finalement que trois lettres, gda), la question du baiser sur la bouche n’est pas très claire car le mot manque dans son entier. De même, le reproche des femmes pourrait être celui des disciples : à part l’espacement des caractères qui rend difficile l’hypothèse de lire mathètès, (« disciple » en grec), rien n’indique qu’il s’agit des autres femmes.

 Difficultés sur le statut du texte

L’Évangile selon Philippe est davantage une anthologie qu’un texte construit. On dénombre en effet plus d’une centaine de courts extraits tirés d’œuvres à tendances gnostiques. À l’heure actuelle, aucune des sources de ces extraits n’a pu être identifiée de manière définitive : tous ces textes n’ont apparemment pas survécu. On doit se contenter de les classer par genres, à partir de leur style : sermons, traités, collection d’aphorismes, épîtres philosophiques. À cause de leur brièveté et de l’absence de tout contexte d’interprétation, on doit se borner à admettre qu’il s’agit de textes produits par une tendance particulière de la gnose, la gnose valentinienne et il se peut que certains de ces textes remontent à Valentin lui-même (actif à Rome vers 138-158), tout en constatant que certains textes sont dépourvus de tout trait gnostique. Certains extraits utilisent des étymologies à partir du syriaque, un dialecte de l’araméen en usage à Édesse : cela permet peut-être de localiser le lieu de composition de l’anthologie. Un de traducteurs anglais de l’Évangile selon Philippe, Wesley Isenberg, explique cette anthologie comme une catéchèse sur les sacrements : elle aurait pour but d’expliquer la signification de l’initiation gnostique, le sens des noms divins, le déroulement de la vie de l’initié. Le livre comprend des interprétations de passages bibliques (tirés en particulier de la Genèse) et utilise de manière extensive la typologie, à l’instar d’autres catéchismes, orthodoxes ou non, en usage dans les premiers siècles de l’ère chrétienne.

Pour se faire une idée des difficultés d’interprétation du texte, il suffit de citer quelques extraits.

18. Certains disent que Marie a conçu grâce à l’Esprit saint. Ils se trompent eux-mêmes : ils ne savent pas ce qu’ils disent. Quand est-ce que la femme concevrait grâce à une femme ? Marie est la vierge qui n’est souillée par aucun pouvoir (dynamis), grand anathème pour les Hébreux qui sont les apôtres (apostolos) et pour les apostoliques (apostolikos). Quiconque parmi les pouvoirs souille cette vierge, ils […]. Les pouvoirs se souillent eux-mêmes. Et le Seigneur n’aurait pas dit « mon Père qui es aux cieux », s’il n’avait un autre père, il aurait simplement dit « mon père ». 
19. Le Seigneur dit aux disciples : […], en vérité entrez dans la maison du Père mais ne prenez rien et, de même, n’emportez rien de la maison du Père.
20 « Yeshua » est un nom caché, « le Christ » un nom manifesté. Aussi [même si] « Yeshua » n’apparaît-il pas dans toutes les langues, on l’appelle toujours par le nom de « Yeshua ». D’autre part, le nom du Christ est messias en syriaque et christos en ionien [un dialecte grec]. En somme tous les autres le possèdent conformément à leur propre langue. Le Nazaréen ce qui est révélé de ce qui est secret. 
21. Le Christ possède tout en lui-même, que ce soit homme, ange, mystère, et le Père. 
22. Ceux qui disent que le Seigneur est d’abord mort puis ressuscité se trompent, car il est ressuscité avant de mourir. Si quelqu’un n’acquiert pas d’abord la résurrection, il ne mourra pas, il vit, aussi vrai que Dieu est vivant, il ne mourra pas.
23. Personne ne cache un grand objet de valeur dans un grand vase, mais souvent on place des sommes que des milliers ne peuvent compter dans un vase d’un sou. Il en va de même pour l’âme. C’est une chose précieuse qui en est venue à se trouver dans un humble corps.
24. Il y en a qui craignent de ressusciter nus. C’est pourquoi ils veulent ressusciter dans la chair, et ils ne savent pas que c’est ceux qui portent une chair qui sont nus. Ceux qui se [se sont fait lumière] en se déshabillant au point de se mettre nus, ceux-là ne seront pas nus. 

Ces extraits donnent une bonne image des thèmes, du style et des difficultés de l’évangile. 

La sentence 18 rejette la conception virginale par opération de l’Esprit saint. En effet, l’Esprit, chez les gnostiques, est un principe féminin qui ne peut donc pas concevoir avec une femme. La suite est plus difficile à interpréter, en particulier la distinction entre « apôtres » et « apostoliques » (il pourrait s’agir des successeurs des apôtres, c’est-à-dire les leaders de la communauté gnostique) et le fait que Marie soit restée vierge. En revanche, on comprend que l’auteur sous-entend que Jésus a eu deux pères : son père qui est aux cieux et un deuxième père, probablement Joseph. 

La sentence 19 doit être comprise de manière métaphorique : la maison du Père est l’âme, parcelle de divin enfermée dans la matière. Il convient donc de ne rien lui dérober, pour l’emporter dans notre monde car ce serait poursuivre l’adultère dont a parlé l’Évangile selon Marie, mais il convient aussi de ne rien apporter de notre monde car cela la souillerait. La réconciliation du gnostique avec son âme doit se faire en lui-même, dans le silence. 

La sentence 20 reprend une étymologie syriaque, qui permet de situer le texte dans la sphère orientale. Jésus est le véritable nom, tandis que « Christ » et « Messie » se traduisent dans toutes les langues. Jésus est donc le nom secret, pour les initiés, tandis que « Christ » ou « Messie » sont des noms pour la foule. À l’inverse, « Nazaréen » (Nazarênos) paraît être le nom vulgaire qui masque un nom secret, peut-être « Nasoréen » (Nazôraios), le nom des initiés. La sentence 21 reprend l’idée de Plérôme : le Christ, absolue plénitude, rassemble tous les êtres et les rapporte au Père.

La sentence 22 montre la résistance des gnostiques à l’idée de résurrection. Le Christ n’a pas besoin de ressusciter, il remonte directement au Père. Souvent d’ailleurs, les gnostiques partagent des croyances docètes : le Christ aurait fait « semblant » de mourir sur une croix, ou bien c’est un double qui a été crucifié. La vraie résurrection est spirituelle, elle provient de la connaissance ou bien peut-être d’un sacrement d’initiation gnostique. 

La sentence 23 exprime clairement la doctrine de la chute de l’âme : l’âme est prisonnière d’un corps qui l’emprisonne et ne vaut rien.

La sentence 24 va dans le même sens et reprend l’image classique du corps, vêtement de l’âme. Pour se sauver, il convient de se débarrasser de la chair pour se revêtir d’un autre vêtement que l’auteur exprime par l’expression (reconstituée par les savants) « se faire lumière », c’est-à-dire, acquérir la connaissance qui sauve. 

Difficulté sur l’interprétation du texte

La lecture sexuelle du texte constitue un contresens complet. En effet, l’Évangile selon Philippe appartient clairement à une forme ascétique de la gnose. Pour comprendre pourquoi il faut lier gnose et ascétisme, il convient de faire un peu retour sur la doctrine de cette tendance particulière du christianisme.

Toutes les gnoses (et pas forcément les gnoses chrétiennes) reposent sur une série de principes identiques : 
 

1° un dualisme strict. – Le monde du Bien et le monde du Mal sont en guerre permanente sans qu’il y ait vraie supériorité de l’un sur l’autre (ce qui est précisément le contraire du christianisme).  

2° une narration de chute et de salut par la connaissance. – Un jour, le Mal réussit à arracher au bien une parcelle de lui-même. Il l’enferma dans une prison dorée : la matière. Un démiurge mauvais créa en effet ce monde comme autant de prisons concentriques : les différents cieux, le monde terrestre, la prison du corps. Il plongea ainsi les parcelles de bien enfermées dans les corps, petites âmes vacillantes, dans une sorte de sommeil qui leur fit oublier leur vraie nature. Heureusement, un messager (dans les gnoses chrétiennes, il s’agit évidemment du Christ) réussit à tromper la vigilance des gardiens des différents cieux pour proclamer aux âmes un message de libération, un savoir (en grec gnôsis), une gnose. Le but du gnostique est donc de transmettre ce savoir et de se libérer lui-même par la connaissance.  

3° un pessimisme vis-à-vis du monde. – Ce monde n’a donc rien de l’œuvre bonne – « Et Dieu vit que cela était bon » – d’un créateur bienveillant. Nous vivons dans un univers d’apparence, une prison dorée, dont le but est de nous faire oublier à notre âme sa vraie nature : être une parcelle du bien. 

Dès lors, on comprend bien que toute relation sexuelle doit être bannie : faire des enfants, c’est collaborer dans le mensonge, c’est enfermer des parcelles de bien dans autant de prisons. Jésus et Marie-Madeleine ne pouvaient donc pas avoir des enfants. L’ascétisme strict de l’évangile se trouve d’ailleurs dans la mise en avant d’un sacrement proprement gnostique, la « chambre nuptiale », dont il faut également parler car il a souvent été repris par les sectateurs plus ou moins new age des gnoses contemporaines. 

64. Voici comment quelqu’un arrive à exister : dans le sacrement. Grand est le sacrement du mariage. Car le monde (kosmos) est complexe : la persistance (sustasis) du monde, c’est l’homme, et la persistance de l’homme est le mariage (gamos). Contemplez la relation (koinonia) qui n’est pas souillée car elle possède une grande force (dynamis). Son image (eikôn) consiste à souiller les corps. 

Le texte oppose clairement le mariage, qui permet la persistance du cosmos actuel, corrompu, et une nouvelle relation, la koinonia, qui n’est pas souillée par les relations sexuelles : au contraire, elle souille le corps, elle le méprise. 

Ce sacrement est bien davantage qu’une simple absence de relation sexuelle : elle permet à la fois de maîtriser les esprits impurs qui poussent à commettre l’acte de chair (sortes d’incubes et des succubes à la solde des puissances mauvaises qui maintiennent l’homme dans ce monde d’apparence) et d’unir ensemble l’esprit et l’ange. En effet, dans la gnose valentinienne, chaque individu (l’image) a un alter ego angélique auquel il sera réuni ultimement. Aussi le sacrement de mariage spirituel, l’union des esprits féminins et masculins, permet-il une union invisible entre l’esprit et l’ange. Le mariage spirituel de l’homme et de la femme dans le rituel de la chambre nuptiale permet l’unification de chacun avec son ange. 

65. Parmi les esprits impurs, il y en a de masculins et de féminins. Les masculins s’unissent aux âmes qui habitent une forme (schéma) féminine, et les féminins sont ceux qui s’unissent aux âmes qui ont une forme masculine, parce qu’elles sont inégales. Et personne ne peut y échapper lorsqu’ils le tiennent, à moins de recevoir une force à la fois masculine et féminine, la force du fiancé et de la fiancée. Or on la reçoit dans la chambre nuptiale (nymphon), qui est une image (eikon). Quand les femmes insensées voient un homme assis seul, elles se jettent sur lui, jouent avec lui et le souillent. De même les hommes insensés s’ils voient une jolie femme assise seule, ils la séduisent ou lui font violence car ils désirent la souiller. Mais s’ils voient l’homme et sa femme assis l’un à côté de l’autre, les femmes ne peuvent aller vers l’homme, ni les hommes vers la femme. Ainsi s’unissent l’image (eikon) et l’ange (angelos), personne n’osera ni ne pourra aller vers l’homme ou la femme. Celui qui sort du monde (cosmos), ils ne peuvent plus le retenir comme il était dans le monde car il est supérieur au désir (épithymia) et de la crainte. Il est maître du désir, il est au-dessus de l’envie. Si la multitude [de ces forces] arrive, le tient et l’étouffe, comment n’y échapperait-il pas grâce au salut de Dieu ? Comment aurait-il peur d’elles ? 

Quel sens donner alors au fameux baiser christique ? On l’a vu dans les textes précédents, le salut gnostique passe par une réconciliation du masculin et du féminin dans un « devenir homme ». Comme le suggère le terme grec koinonós, Marie n’est pas l’amante de Jésus, mais son compagnon (le mot est au masculin), son alter ego. Elle forme une sorte de consortium spirituel avec lui. Et de même qu’il y a équilibre des principes féminin et masculin dans le cosmos, de même qu’il y avait un couple originel homme-femme, de même, il est nécessaire qu’il y ait un couple salvifique au terme de la création : en couple Adam et Ève ont provoqué la chute, en couple Jésus et Marie-Madeleine apporteront le salut. 

Dans ce passage hautement conjectural, l’Évangile selon Philippe ne fait qu’expliquer quelle place revient à Marie-Madeleine : celle d’alter ego de Jésus, d’initiée par excellence. Et le baiser illustre ce propos : en s’embrassant à pleine bouche, Jésus et Marie-Madeleine échangent leur haleine, leur souffle spirituel. Le baiser est l’image du souffle de connaissance que Jésus place en Marie-Madeleine pour qu’elle devienne son relais, le nouveau messager de sa gnose. 

Elle acquiert donc un nouveau statut, qui se retrouve dans un autre passage.

32. Trois marchaient toujours avec le Seigneur : Marie sa Mère, sa sœur et Madeleine qui est appelée sa compagne (koinonós). Car Marie est sa sœur, sa mère et sa compagne.  

Ce dernier texte joue sur l’ambiguïté du prénom Marie qui est porté par trois personnes qui accompagnaient le Christ : la Vierge Marie, Marie-Salomé (décrite ici comme la sœur de la Vierge) et Marie-Madeleine. Mais finalement, cette dernière assume les trois rôles. Elle est tout à la fois 1) la compagne du Christ car elle a part à sa vérité, 2) sa sœur  car elle enseigne à sa place et 3) finalement, elle est sa mère, car elle le rejoint dans le couple primitif honoré par gnostiques Sophia/Sôter, la Sagesse et le Sauveur qui sont à l’origine de tout, les père et mère tout ce qui existe. 


© Régis Burnet, docteur de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 67 (décembre 2006), p, 15. 

 

 
 
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