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Jérémie
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Renouard Christine
Jérémie 2,1-13 : Entre souvenir et procès
Commentaire au fil du texte
 
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Après le chapitre 1, qui met en scène la vocation de Jérémie et précise sa mission...
 
Délimitation de la péricope
Après le chapitre 1, qui met en scène la vocation de Jérémie et précise sa mission, notre péricope commence clairement par la phrase “ Et il y a eu la parole de YHWH vers moi pour dire ”, qui apparaît pour la quatrième fois depuis le début du livre (1,4 ; 1,11 ; 1,13). Notons que dans la Septante le v.1 débute par un simple “ Et il dit ” qui le relie au chapitre précédent, alors que, selon le texte massorétique, la collection d’oracles des chapitres 2 à 6 est indépendante.

Il est plus difficile de trouver des marqueurs formels permettant de délimiter la fin de cette péricope. Nous proposons de voir dans le v.13, dont l’expression “ ils m’ont abandonné ” résonne comme un écho négatif au “ je me souviens de toi ” du v.2, une sorte de conclusion au procès fait à Israël, sous la forme d’une récapitulation métaphorique des thèmes de l’accusation.

La formule “ oracle de YHWH ” (v.3, 9, 12) est un marqueur rhétorique qui nous permet de distinguer trois parties principales dans ce texte (I : v.2-3 ; II : v.4-9 ; III : v.10-12), assorties d’une introduction (v.1) et d’une conclusion (v.13). Chacune des trois grandes parties commence par un ordre de YHWH, d’abord adressé à Jérémie : “ va ! ” (v.2) puis à Jacob-Israël : “ écoutez ! ” (v.4) et “ passez ! ” (v.10).

Entre les deux injonctions à Jacob-Israël se déroule le procès proprement dit (v.5 à 9), qui s’étend d’un “ vos pères ” au v.5 à un “ les fils de vos fils ” au v.9.

Dans cette partie centrale (v.5 à 9) se déploient deux chefs d’accusation, construits symétriquement :

- marcher derrière du néant (v.5 et 8)

- ne pas poser la question “ où est YHWH ? ” (v.6 et 8)

Entre les deux occurrences de la question “ Où est YHWH ? ” (v.6 et 8) se trouve le cœur du texte, autour de la confession de l’identité de YHWH comme celui qui “ fait monter ”, qui “ fait marcher ”, qui “ fait entrer ”, donc qui agit, et de la question du pays, qui lui est intimement liée.


 Analyse littéraire du texte
Les v.2-3, où YHWH évoque avec nostalgie une sorte d’âge d’or de sa relation avec Israël, se distinguent de la suite du texte tant par leur fond que par leur style. La métaphore du mariage (qui n’est pas sans faire penser à Os 2,17) rappelle que la fidélité à YHWH est possible même dans des conditions difficiles (le désert) et hors du pays. Celle des prémices, premiers fruits de la récolte réservés à YHWH, tout comme le terme “ saint ” qui désigne ce qui appartient à la sphère de YHWH, redit la spécificité de la relation entre YHWH et Israël, le caractère indéfectible du lien qui les unit. On pourrait ne voir dans les v.2-3 que l’expression de la loyauté des deux partenaires d’une alliance : tu obéis, je te protège. Mais la beauté des images convoquées, la poésie du texte touchent le cœur, parlent d’amour.

Il est difficile de dire avec certitude si le v.3 se réfère à une situation définitivement révolue ou non. J’ai fait le choix de le traduire au présent, contrairement à d’autres traductions de la Bible, car les formes verbales utilisées en hébreu, participe et inaccompli, n’indiquent pas en soi si l’action est présente ou passée, mais soulignent plutôt son aspect itératif. Ainsi peut-on mieux rendre compte de la complexité du rapport au passé chez Jérémie : on est certes déjà dans le temps de la rupture, mais on peut en même temps relire l’histoire des débuts d’Israël comme toujours possible. Le statut particulier et privilégié d’Israël aux yeux de YHWH laisse entrevoir un retour possible à un état idéal, un état d’avant la séparation. Cette vue idyllique du comportement d’Israël dans le désert contraste avec la pensée deutéronomiste qui voit la période du désert comme celle d’une profonde apostasie. De même, les livres d’Ex à Nb présentent la traversée du désert comme une constante rébellion contre YHWH. Si ces approches sont si différentes, c’est parce qu’elles ont une visée théologique différente, dit Carroll : “ La vision négative de la période du désert souligne la faiblesse inhérente à la communauté, tandis que la vision positive porte une promesse pour le futur ”[1].

 Quels sont les destinataires du discours (v.4) ? Le nom “ maison d’Israël ” et son synonyme poétique “ maison de Jacob ”, qui évoquent le royaume du Nord, sont en fait fréquemment repris pour désigner le royaume de Juda après la chute d’Israël en 722 et ne permettent donc pas de dater le texte.

Sous la forme d’une question rhétorique, le v.5, avec le mot “ tort ”, que l’on retrouve dans le cantique de Moïse en Dt 32,4 (“ il n’y a pas de tort en lui, il est juste et droit ”), inaugure un changement de style : nous trouvons à partir d’ici une terminologie juridique, confirmée par le terme profane “ procès ” du v.9 (voir aussi Mi 6,1-8). Selon une procédure juridique classique, YHWH, qui a ici la particularité d’être à la fois plaignant et juge, adresse des questions rhétoriques à la défense, rappelle ses propres actes, accuse, en appelle à des témoins.

L’accusation des v.5 et 8, “ marcher derrière du néant ”, soulève deux questions intéressantes. Tout d’abord, qui sont les autres dieux, ont-ils seulement une réalité ? Selon le prophète, tout autre dieu que YHWH n’est que “ néant ”, il “ ne sert à rien ”, ce qui laisse penser que l’on est ici à un stade déjà avancé de la polémique contre les autres dieux. Ensuite, que deviennent ceux qui adorent du néant ? Ils deviennent eux-mêmes néant, affirme Jérémie (voir aussi dans ce sens 2R 17,15). Cette similitude entre l’homme et ce qu’il adore (que l’on trouve déjà en Os 9,10) n’est pas sans faire penser à 2 Co 3,18, où l’homme qui reflète la gloire du Seigneur est transfiguré en cette image.

Le deuxième reproche consiste à ne pas avoir posé la question “ Où est YHWH ? ”. Ce n’est pas le seul texte où Jérémie dénonce les affirmations hâtives, qui masquent les vraies questions. En 7,4, il fustigera de même ceux qui affirment de façon quasi superstitieuse “ temple du Seigneur, temple du Seigneur, temple du Seigneur, il est ici ! ”. La question “ Où est YHWH ? ” n’est pas ironique ; l’auteur invite à une vraie réflexion que manquent ceux qui croient tout savoir. YHWH est un Dieu qu’il faut toujours chercher, jamais on ne peut avoir la mainmise sur lui.

Dans tous les cas, les fautes d’Israël concernent sa relation avec YHWH ; il n’est pas question ici d’entorses à l’ordre social.

L’identité de YHWH se dit par une formule qui pourrait bien être déjà liturgique ou catéchétique : “ YHWH, qui nous a fait monter du pays d’Égypte ”. Par sa longue description du désert comme un lieu inaccessible à l’homme et inhospitalier (v.6), c’est en fait la puissance de YHWH que présente habilement le prophète : sous la conduite du Seigneur, “ l’impossible s’est produit ”[2], comme le dit Holladay. Le contraste avec les autres dieux, qui ne sont que néant, n’en est que plus frappant. L’emploi des participes en hébreu (“ qui fait monter ”, “ qui fait marcher ”, v.6) ne réduit pas l’action salvifique de YHWH au passé mais lui confère une constante possibilité.

Le pays (v.7), contrairement à la pensée deutéronomiste, n’a pas été donné à Israël. Il reste le pays de YHWH : “ mon pays ”, “ mon héritage ”.

Qui sont les accusés ? L’accusation concernait d’abord “ vos pères ” (v.5), mais le procès descend à un “ vous ” contemporain de l’oracle et menace finalement “ les fils de vos fils ” (v.9). Faut-il voir dans les trois générations mises en procès les trois générations qui connurent la domination babylonienne, comme le pense Carroll ? Je pense plutôt que cette énumération indique que la liste n’est pas close. Même si la responsabilité incombe en premier lieu aux dirigeants du peuple, dûment désignés, c’est contre un “ vous ” indiquant la responsabilité de chacun que se fait le procès, qui risque toujours de se reproduire (“ je ferai encore un procès ”, v.9). YHWH se souvient, et chaque homme est appelé à vivre dans le souvenir de cet amour. YHWH juge, et chaque homme porte la culpabilité du refus de cet amour.

Y a-t-il un précédent ? Les peuples marchands que sont les Chypriotes et la tribu de Qédar (v.10) sont convoqués pour renforcer le poids de l’accusation : même eux, spécialistes du troc et de l’échange, n’ont jamais agi ainsi. Le comportement du peuple est tout simplement inimaginable. Le texte hébreu sur lequel nous travaillons est d’ailleurs une version déjà corrigée par les massorètes eux-mêmes, qui ont transformé la formule initiale “ ma gloire ” (v.11), qui supposait un échange de YHWH lui-même contre d’autres dieux, par “ sa gloire ”, sans doute plus acceptable.

Au v.7, YHWH est celui qui a réalisé l’impossible, faire franchir aux pères le désert le plus inhospitalier, le désert de la soif, le désert de la non-vie. Cette action de YHWH, déjà présentée là comme potentiellement reproductible, ainsi que nous l’avons noté, est élevée par le v.13 au rang de métaphore : YHWH devient la “ source d’eau vive ”. Et d’un même geste, les stratagèmes imaginés par les hommes pour s’entourer eux-mêmes de garanties sont qualifiés de “ citernes fissurées ”. Sans savoir exactement à quoi Jérémie fait référence ici, nous pouvons supposer qu’il condamne les cultes idolâtres, la vénération des Baals, ou bien encore des alliances politiques hasardeuses. Or, ceci est critiquable pour deux raisons. Tout d’abord, un amour tel que celui décrit aux v.2-3 ne peut se contenter de demi-mesure ni tolérer de compromission, il ne peut être qu’exclusif : l’exigence de YHWH est à la mesure de cet amour-là. Ensuite, face à la puissance de YHWH, tous les moyens de salut qu’invente l’homme sont forcément dérisoires, ridicules. Le v.13 souligne donc à la fois l’ingratitude du peuple – abandonner YHWH – et son action irréfléchie – creuser des citernes fissurées. En lui rappelant son amour passé, YHWH parle au cœur de son peuple. En lui démontrant l’inanité de son comportement, il parle à sa raison.


© Christine Renouard,
FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 58 (Juin 2002) p. 3.
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[1] R.P. CARROLL, Jeremiah. A Commentary ; London : SCM Press Ltd, 1986 (Old Testament Library). p. 121.

[2] W. L. HOLLADAY, Jeremiah 1 ; Philadelphie : Fortress press, 1986 (Hermeneia - A critical and Historical Commentary on the Bible). p. 87.
 
Jr 2,1-13
1La parole du SEIGNEUR s'adressa à moi :
2Va clamer aux oreilles de Jérusalem : Ainsi parle le SEIGNEUR  : Je te rappelle ton attachement, du temps de ta jeunesse, ton amour de jeune mariée ; tu me suivais au désert, dans une terre inculte.
3Israël était chose réservée au SEIGNEUR, prémices qui lui reviennent ; quiconque en mangeait devait l'expier : le malheur venait à sa rencontre - oracle du SEIGNEUR.
4Ecoutez la parole du SEIGNEUR, vous, la communauté de Jacob avec toutes les familles de la communauté d'Israël :
5Ainsi parle le SEIGNEUR  : En quoi vos pères m'ont-ils trouvé en défaut pour qu'ils se soient éloignés de moi ? Ils ont couru après des riens et les voilà réduits à rien.
6Ils n'ont pas dit : « Où est le SEIGNEUR qui nous a fait monter du pays d'Egypte, qui fut notre guide au désert, au pays des steppes et des pièges, pays de la sécheresse et de l'ombre mortelle, pays où nul ne passe, où personne ne réside ? »
7Je vous ai fait entrer au pays des vergers pour que vous en goûtiez les fruits et la beauté. Mais en y pénétrant, vous avez souillé mon pays et vous avez fait de mon patrimoine une horreur.
8Les prêtres ne disent pas : « Où est le SEIGNEUR  ? » Ceux qui détiennent les directives divines ne me connaissent pas. Les bergers se révoltent contre moi. Les prophètes prophétisent au nom de Baal et ils courent après ceux qui ne servent à rien.
9Aussi vais-je encore plaider contre vous - oracle du SEIGNEUR  - et plaider contre les fils de vos fils.
10Passez donc aux rives des Kittim et regardez ; envoyez à Qédar et informez-vous bien ; regardez si pareille chose est arrivée :
11une nation change-t-elle de dieux ? - et pourtant ce ne sont pas des dieux ! Mon peuple, lui, échange sa gloire contre ce qui ne sert à rien.
12De cela soyez stupéfaits, vous, les cieux, soyez-en horrifiés, profondément navrés - oracle du SEIGNEUR  !
13Oui, il est double, le méfait commis par mon peuple : ils m'abandonnent, moi, la source d'eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l'eau.
Jr 2,1-13
 
Vidéo
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