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Jérémie
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Prieto Christine
Jérémie 15,10-21 : Plainte du prophète et oracle sur Juda
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La complainte s'insère entre deux annonces de destruction de Juda...
 

La complainte s’insère entre deux annonces de destruction de Juda (15,1-9 et 16,1-13), prononcées par YHWH et transmises par Jérémie (15,1). L’ensemble se situe dans la collection des “paroles de Jérémie” (ch.1-25), première grande partie du livre.

En 15,10-21, deux prises de parole de Jérémie (v.10 et v.15-18) et deux prises de parole de YHWH (v.11-14 et v.19-21) alternent, entrecroisées. L’identité des locuteurs n’est pas toujours explicite, il faut alors la deviner à travers les propos.

a) Les deux plaintes de Jérémie (v.10 et 15-18)
La première plainte (v.10) s’ouvre par une formule d’introduction d’oracle prophétique (malheur à) : le locuteur prophétise contre lui-même, indirectement en interpellant rhétoriquement sa mère pour lui reprocher son existence. Une rhétorique du même ordre apparaît en Jb 3, lorsque Job maudit le jour de sa naissance.

On notera que rien dans le verset ne permet d’identifier le locuteur comme étant Jérémie. C’est seulement le contexte général - et notamment les v.15-16 sur la fonction prophétique - qui permet de poser l’hypothèse que l’homme qui exprime sa souffrance aux v.10 et 15-18 est Jérémie.

Selon 1,5, l’élection de Jérémie commence dès le ventre de sa mère : c’est toute sa vie de prophète qu’il condamne (de même en 20,14-18). Le prophète dénonce son statut dans le pays du fait de sa fonction prophétique : sa mise à part par YHWH pour porter une parole dure à entendre fait qu’il est mis à l’écart par son peuple qui le hait. Il se compare à un prêteur à intérêt (interdit par la Loi : Dt 23,20 ; Lv 25,35-37) dont le métier engendre l’hostilité. Néanmoins, il ne rend pas la haine à ses adversaires, mais il la retourne contre lui-même : le fait d’être rejeté par la communauté l’amène à nier la valeur de sa vie.

La deuxième apostrophe de Jérémie (v.15-18) marque une progression puisque le prophète interpelle YHWH directement, comme en un procès contre ses persécuteurs. Le propos fait alterner plusieurs sentiments : honte (15c), désir de vengeance (15a-b), joie (16), colère (17), et vive souffrance qui va jusqu’à une violente remise en question de la fiabilité de YHWH (18).

La situation de faiblesse et d’incompréhension que vit le prophète le pousse à demander justice à Dieu, contre ceux qui le persécutent injustement (15). C’est pourquoi l’apostrophe “toi tu sais” ouvre la plainte : elle rappelle et restaure le lien privilégié entre Jérémie et YHWH, et se prolonge par le v.16 qui rappelle le passé de cette relation : la joie de l’élection première (ton nom fut prononcé sur moi[1]), la nourriture que représente les paroles de Dieu (“manger les paroles” évoque 1,9, où YHWH a mis ses paroles dans la bouche de Jérémie[2]).

La finale du v.18 est d’autant plus violente : le présent est marqué par le rejet de YHWH, considéré finalement comme un piège pour le prophète, comme la source et le responsable d’une incurable souffrance. La fonction prophétique a entraîné de l’ostracisme de la part du peuple, et n’a pas apporté le bonheur et la reconnaissance sociale.

Malgré la haine de son existence, Jérémie implore YHWH pour échapper à sa colère et ne pas mourir (15). Pourquoi ? En implorant YHWH plutôt que ses ennemis (qui représentent pour lui le vrai danger), Jérémie affirme que rien de ce qui lui arrive ne se fait sans Dieu. Le prophète est persécuté à cause de Dieu, et s’il devait mourir ce serait encore le fait de Dieu. Ainsi, Jérémie affirme sa foi en YHWH qui peut encore le sauver de sa situation, malgré la puissance de ses ennemis.

Contrastant avec la douceur du v.16, le v.17 évoque le fanatisme ou le radicalisme qui ont saisi Jérémie dans sa vocation. Il est entré dans la colère, il s’est retiré de la compagnie des hommes, il a méprisé les assemblées joyeuses. Il est comme en deuil de sa propre vie. Pourquoi une telle violence dans le vécu de la fonction prophétique ? Jérémie n’en donne qu’une cause : l’emprise de la main de YHWH sur sa vie. L’expression “à cause de ta main” laisse entendre que le prophète n’est pas son propre maître, mais que sa vocation prophétique conduit sa vie, vécue dans une séparation du monde. Cette expression apparaît fréquemment pour dire l’assujettissement des prophètes à YHWH.[3] Ainsi, l’ostracisme n’est pas que le fait des hommes, mais il correspond à une démarche d’isolement de Jérémie. Fureur et bonheur se mêlent, liés seulement à l’élection de YHWH : la haine des hommes est contrebalancée par l’amour de YHWH. Son rapport à YHWH est pris entre espoir et déception, entre attente et rejet.

Le v.18b expose le doute au sujet de YHWH sous forme d’une accusation violente (un ruisseau trompeur), qui contraste avec les questions de 18a. L’eau évoque 2,13 où YHWH est qualifié de “source d’eau vive” pour son peuple. Ici, l’eau est devenue imbuvable pour le prophète, c’est sa foi même qui est remise en cause. Le prophète n’aurait-il poursuivi qu’une chimère ? La religion ne serait-elle qu’une illusion ? En dépit de l’appel du v.15, son extrême souffrance l’amène à perdre confiance. Seule l’intervention de YHWH pourra rétablir la relation.

b) Les deux paroles de YHWH (v.11-14 et 19-21)
Deux paroles de YHWH alternent avec les paroles de Jérémie. Elles se détachent clairement grâce à leur formule introductive : “YHWH dit” et “c’est pourquoi, ainsi parle YHWH”. Néanmoins, les destinataires des paroles ne sont pas explicites. Au v.11, on a tout d’abord l’impression que YHWH répond à Jérémie, mais il apparaît ensuite (v.13-14) qu’il s’agit plutôt d’Israël. Au v.19, le destinataire est plus clairement le prophète, mais le début de 19 pourrait aussi s’adresser au peuple.

Aux v.11-12, YHWH interpelle le peuple dans son ensemble (tu) par trois questions (qui mettent en parallèle passé et futur), suivies de deux prophéties pour l’avenir (13-14), liées au passé (“à cause de” et “car”). Il y a donc un va-et-vient signifiant entre passé, présent et avenir.

Les deux premières questions (v.11) sont un rappel du passé fondateur d’Israël, de l’affranchissement de l’esclavage d’Égypte, de la victoire sur ses ennemis. Il n’y a pas d’intermédiaire évoqué (Moïse, Josué) : c’est YHWH seul qui a agi pour le bien de son peuple, qui a libéré et donné la victoire. La force d’Israël est seulement dans son Dieu (“temps de détresse” : cf. aussi 14,8 ; 30,7). Ce passé devrait fonder le présent d’Israël, mais le fait que YHWH doive le remémorer montre que ce n’est pas le cas : Israël a oublié qui est son libérateur.

La troisième question (v.12) est une question rhétorique du discours de sagesse, qui appelle une réponse négative. Les termes en sont mystérieux et peuvent trouver plusieurs interprétations. Nous pensons que l’expression “le fer du nord et le bronze” désigne un agent extérieur, en l’occurrence un ennemi d’Israël qui menace celui-ci de destruction. C’est ainsi qu’en 1,14, YHWH décrit l’ennemi qui va fondre du nord sur Israël. En 28,13-14, il s’agit de Babylone. Par comparaison avec cette puissance militaire invincible, Israël n’est que du fer, faible par rapport au bronze, et incapable de lui résister. Seul celui qui est soutenu par YHWH peut devenir lui-même bronze indestructible : c’est le cas du prophète au v.20.

YHWH compare le passé fondateur au présent de la rébellion, et celui-ci déclenche sa colère (14), semblable à un feu qui prendra la forme de la guerre. L’erreur d’Israël est d’avoir cru que son passé garantissait son avenir. Le châtiment de Dieu est annoncé à travers la terminologie des v.13-14, qui inverse les données de l’Exode : YHWH distribue les biens de Juda (alors que les Hébreux ont quitté l’Égypte avec un butin et ont hérité de Canaan) ; les Israélites “passent” pour l’Exil (et non plus hors d’Égypte) ; “avec ton ennemi” (qui n’est plus vaincu mais vainqueur) ; “dans un pays” (qui n’est plus donné mais terre d’exil). “Tous les péchés” de Juda sont d’avoir rompu l’alliance par une rébellion contre YHWH, qui a rendu vain le pacte de l’Exode. YHWH est alors en droit d’abandonner le peuple à lui-même. Cet oracle annonce l’Exil de 587, comme inversion complète de la sortie d’Égypte.

Aux v.19-21, le ton est différent : YHWH prend la parole et interpelle le prophète. Cette partie est offerte comme une solution aux souffrances de Jérémie.

Le v.19a pourrait s’appliquer à Juda, comme une suite du v.14, où Dieu proposerait à Israël de réinstaurer l’alliance par la conversion et le discernement. Mais 19b laisse penser qu’il s’agit plus directement de Jérémie, appelé à reprendre sa place devant YHWH. Le v.19 est alors proposé en réponse aux questions de 18 : non pas une explication terme à terme, mais l’offre d’une attitude, d’une réflexion, d’une persévérance dans la prophétie, et aussi la garantie de la protection divine.

Le v.19 pose deux conditions dans le rapport Jérémie-YHWH, et les v.20-21 exposent trois promesses de YHWH à Jérémie, scellées par la formule “oracle de YHWH”.

La première condition du v.19 donne à Jérémie toute latitude d’action (le “je” de YHWH est encadré par un double “tu”). C’est Jérémie qui agit le premier et YHWH entérine la conversion en rendant sa place au prophète. YHWH va plus loin : on passe de “devant moi” à “comme ma bouche”. La proximité est complète, grâce aux paroles confiées et prononcées.

Enfin, tandis que le v.17 prenait acte d’une nécessaire séparation entre le prophète et les hommes, le v.19b invite au contraire à un rapprochement (revenir), mais sous le mode d’une conversion opérée par Juda. Ces hommes sont appelés à une conversion, tant envers Jérémie qu’envers YHWH (car Jérémie est la bouche de YHWH). Le cadre reste cependant polémique puisque Dieu annonce à Jérémie qu’il devra encore se battre contre le peuple (20) : on ignore s’il (con)vaincra, mais en tous cas, il ne sera pas écrasé (21).

La plainte de Jérémie révélait le fossé creusé entre lui et son Dieu, et remettait en doute la valeur de sa mission. En quelques mots, YHWH renouvelle l’élection et assure le prophète de son soutien. La vocation passe par un choix (extraire), une attitude (revenir, se tenir) et par la faculté de parler (comme ma bouche). Jérémie est assuré de son bon droit (19b). Enfin, dans un contexte de guerre annoncée, Jérémie dressé en mur de bronze (cf. 1,8.18-19) devient le symbole du juste soutenu par Dieu, sûr de l’emporter sur les méchants et les tyrans.

La construction du texte, qui fait alterner locuteurs et destinataires, tend à complexifier le discours, mais en même temps elle favorise les parallèles de sens : au malheur du prophète répond celui que YHWH envoie à Israël ; à l’élection du prophète, le rejet d’Israël. Et en même temps, le sort du prophète peut devenir paradigme pour tout Israël, ce dernier étant appelé à se convertir, à revenir à sa place devant Dieu, et à être finalement délivré de ses ennemis après une période de souffrance et de doute.


 
© Christine Prieto, FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 58 (Juin 2002) p. 8.

_________________________

[1] Comparer le nom invoqué sur Jérémie avec le nom invoqué sur le Temple en Jr 7,10s.

[2] Cf. aussi Dt 8,3 et Es 55,1-11.

[3] Élie (1 R 18,46) ; Élisée (2 R 3,15) ; Esaïe (Es 8,11) ; Ézéchiel (Ez 1,3 ; 3,14.22 ; 8,1 ; 33,22 ; 37,1 ; 40,1).

 
Jérusalem: l'esplanade des mosquées
Jr 15,10-21
10Quel malheur, ma mère, que tu m'aies enfanté, moi qui suis, pour tout le pays, l'homme contesté et contredit. Je n'ai ni prêté ni emprunté, et tous me maudissent.
11Le SEIGNEUR dit : Je le jure, ce qui reste de toi est pour le bonheur  ; je le jure, je ferai que l'ennemi te sollicite au moment du malheur et de l'angoisse.
12Peut-on briser le fer, le fer qui vient du nord, et le bronze ?
13Tes richesses, tes trésors, je les livre au pillage. Tel est le salaire de toutes tes fautes sur l'ensemble de ton territoire.
14Je t'asservis à tes ennemis dans un pays que tu ne connais pas. Le feu de ma colère jaillit, il brûle contre vous.
15Toi, tu sais ! SEIGNEUR, fais mention de moi, prends soin de moi, venge-moi de mes persécuteurs. Que je ne sois pas victime de ta patience ! C'est à cause de toi, sache-le, que je supporte l'insulte.
16Dès que je trouvais tes paroles, je les dévorais. Ta parole m'a réjoui, m'a rendu profondément heureux. Ton nom a été proclamé sur moi, SEIGNEUR, Dieu de l'univers.
17Je ne vais pas chercher ma joie en fréquentant ceux qui s'amusent. Contraint par ta main je reste à l'écart, car tu m'as rempli d'indignation.
18Pourquoi ma douleur est-elle devenue permanente, ma blessure incurable, rebelle aux soins ? Vraiment tu es devenu pour moi comme une source trompeuse au débit capricieux.
19Eh bien ! ainsi parle le SEIGNEUR  : Si tu reviens, moi te faisant revenir, tu te tiendras devant moi. Si, au lieu de paroles légères tu en prononces de valables, ta bouche sera la mienne. Ils reviendront vers toi ; et toi, tu n'auras pas à revenir vers eux.
20Face à ces gens, je fais de toi un mur de bronze inébranlable. Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi : je suis avec toi pour te sauver et te libérer - oracle du SEIGNEUR.
21Je te délivre de la main des méchants, je t'arrache à la poigne des violents.
Jr 15,10-21
 
Vidéo
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