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Jérémie
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Couprie Florence
Jérémie 35 : la fidélité des Rékabites au service de cérémonies religieuses
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Nous explorerons trois points :

1) Les deux modes d’expression de Jérémie
Lorsque Yhwh demande à Jérémie de parler, d’agir avec les Rékabites, nous constatons qu’il y a trois interlocuteurs : Yhwh, Jérémie, la maison des Rékabites (que nous considèrerons comme une seule et même personne). Ainsi, au verset 5, Jérémie dit : “ et JE dis à eux ”. De même, au verset 18, c’est Jérémie qui parle à la maison des Rékabites.

Lorsque Yhwh demande à Jérémie de parler à son peuple, nous remarquons alors que Jérémie est la voix de Yhwh. Il n’est pas alors, uniquement, un porteur de message. Il est habité par Yhwh et c’est Yhwh lui-même qui parle à son peuple. Le prophète n’existe plus, en lui-même ; seule la voix de Yhwh rejoint ceux qui ont des oreilles pour entendre. Le discours de Yhwh, à partir du verset 12, est tout en “ JE ” et “ VOUS ”, interpellant directement le peuple. C’est un discours direct, accompagné par la formule habituelle : ‘oracle de Yhwh’. Cependant, il est dit au dernier verset, lors du jugement de Yhwh à propos de la maison de Rékab, et lui étant destiné : “ A cause de cela, ainsi a parlé Yhwh des armées, Dieu d’Israël : il ne sera retranché aucun homme de Jonadab se tenant devant ma face tous les jours. ” Ici, Yhwh parle lui-même aux Rékabites. Cette intervention est une promesse de Dieu à ces hommes. En tant que Parole de Dieu à ceux-ci, elle l’engage personnellement et Il se fait connaître à travers la voix du prophète. Le mode d’expression de Jérémie pour la maison de Rékab, redevient alors, celui du prophète habité par la Parole de Yhwh.

2) Les différences entre les ordres donnés par Jonadab, fils de Rékab à ses descendants et la Parole de Yhwh adressée à son peuple
Il est clairement dit, à plusieurs reprises dans le texte, que les Rékabites obéissent à des commandements, des ordres qui leur ont été donnés (versets 6, 8,14, 16 et 18). Les termes qui indiquent la réponse à ces ordres sont : écouter (8, 10, 18), obéir (18), exécuter (14, 16). Les ordres viennent d’hommes : les ancêtres des Rékabites que Jérémie doit convoquer dans la maison de Yhwh. Nulle part, dans le Premier Testament, il n’est écrit que ces indications auraient été données par Yhwh à l’un de leurs pères. Sans doute, peut-on envisager qu’elles sont des interprétations de la Loi que Moïse a transmise, qu’elles sont une compréhension de la volonté de Yhwh et la décision de s’y conformer, après avoir reçu en partage la Terre Promise ? Boire du vin est une possible perte de contrôle de soi, une incapacité à réagir autrement que selon le seul besoin d’assouvir ses désirs. C’est donc une voie de corruption éventuelle. Ne pas planter, ne posséder pour soi ni vigne, ni autre plantation, ne pas se fixer dans une maison pourrait être un choix de vie selon l’idée que la terre est confiée au peuple, mais ne lui appartient pas (cf. Lv 25, 23). Elle est et reste propriété de Yhwh. Ces commandements, fidèlement observés par les fils de Rékab, ne sont pas critiqués par Yhwh, ni leur origine ou leur but, et le fait que les Rékabites y aient dérogé pour vivre à l’intérieur de Jérusalem sous la pression de l’ennemi ne pose aucun problème. Seule leur fidélité à des ordres, donnés par leurs ancêtres il y a bien longtemps, fidélité constatée une fois encore par Jérémie, est mise en relief par Yhwh. Et ceci pour porter au grand jour l’échec de la relation entre Yhwh et son peuple. Car, dans cette relation, les mots ‘ordres’, ‘commandement’, ‘obéir’, ‘exécuter’ n’apparaissent pas. Yhwh parle avec son peuple ; inlassablement Il utilise la demande, lI prodigue le conseil. A chaque instant, dès le matin de toute nouvelle journée, Il manifeste sa parole pour que son peuple rende habitable, pour tous, la terre que ses pères ont reçue de Lui. Il est question de favoriser l’existence de chacun, de n’abuser de personne, d’assurer la vie des malheureux et des veuves, de respecter l’étranger, de rendre libres les esclaves juifs. Il y a moins de privations ou de contraintes à ne pas vivre corrompu et à ne pas servir des idoles qu’à se plier à la vie menée par les Rékabites ! De plus, vivre selon la demande de Yhwh assure le soin du peuple tout entier, alors que la maison de Rékab est tournée vers elle seule. Mais nul n’entend, n’écoute Yhwh (le verbe ‘écouter’ est sans cesse repris). Aussi patientes furent sa supplication à son peuple et l’attente de sa réponse, aussi violente et sans appel est sa colère. La fidélité des Rékabites à des ordres donnés par leurs pères (des hommes), il y a si longtemps, devient le révélateur de l’infidélité du peuple et de son incapacité à accepter la vie selon la logique de l’amour de son Dieu, Yhwh.

3) En tenant compte de la ponctuation massorétique, que nous avons gardée dans notre traduction, les remarques précédentes nous invitent à penser qu’un texte ainsi rédigé pouvait être destiné à un usage liturgique.
Ce texte est-il uniquement réservé à une lecture silencieuse et solitaire? Ne peut-on imaginer que par la forme de sa rédaction il ait été au service de lecteurs publics ou récitants qui pouvaient ainsi mieux interpeller leurs auditeurs ? Nous pensons ici que ce texte a pu être lu lors d’une cérémonie cultuelle.

Les pauses, introduites dans le texte massorétique, permettent de lire toutes les premières parties des versets (avant la pause principale qu’est l’atnah) à la suite selon un texte cohérent (en ne scindant, cependant, pas les versets 6 et 19). Nous imaginerions bien, une seconde voix, telle un répons, reprendre les deuxièmes parties des versets (après l’atnah) en une sorte d’écho appuyant et amplifiant le texte prononcé. La lecture de cette écriture transmise par les rédacteurs massorètes suggère, par ce travail d’audition, une liturgie du souvenir, faisant mémoire de la fidélité attendue par Yhwh ; fidélité non seulement à des commandements donnés, mais aussi à une éthique de vie respectant Sa Création et permettant d’habiter la terre ‘de nombreux jours’.

Une telle liturgie peut alors être célébrée à toute époque. Elle ne prône pas un retour à une vie d’ascète, mais elle entend rappeler les principes essentiels d’une vie en relation avec Dieu. C’est une relation basée sur l’écoute de la Parole de Dieu, sa compréhension et la réponse qu’exprime l’homme, au travers de sa vie. Une telle association entre le Créateur et sa créature permet à la vie de courir et rend la terre habitable, pour tous. Elle induit le tissage de liens solides entre les hommes, une solidarité et une attention répondant à l’exigence de Dieu : le souci de son frère et du plus malheureux, de l’exclu (orphelin, veuves, esclave).

Conclusion :
De ce texte, nous retiendrons la grande confiance qu’a Yhwh en l’homme. Que celui-ci, avec rigueur, suive des règles de vie draconiennes ne pose pas de problème : aucune critique ne lui en est adressée. Ce n’est pas l’interprétation, l’herméneutique qu’il fait des Paroles de Dieu qui importe, dès lors qu’elles ne provoquent pas l’exclusion ou la mort. Ce qui prend du sens, aux yeux de Yhwh, c’est la fidélité au message transmis intégralement, de génération en génération, favorisant la vie sur terre. C’est là que se situent l’écoute et la réponse aux inlassables supplications de Dieu à son peuple. Il attend d’eux un engagement à vivre de manière responsable, en toute fidélité à la relation qu’Il a établie avec leurs Pères.

D’autre part, nous inclinons à penser que les massorètes, en ponctuant les textes du Premier Testament, ont pu donner des indications quant à une possible utilisation liturgique qu’on en avait.


© Florence Couprie, FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 58 (Juin 2002) p. 12..
 
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