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Jérémie
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Révérend Frédéric
Jérémie 44,15-23
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Ce dialogue met en scène d'une manière aigüe un malentendu ou conflit récurent entre Dieu et Israël...
 

Commentaire de Jérémie 44: 15-23

Ce dialogue met en scène d'une manière aigüe un malentendu ou conflit récurent entre Dieu et Israël. Il convient, pour commencer d'essayer de reprendre et d'analyser les éléments de cette dispute.

Qui est YHWH?

YHWH: un Dieu qui refuse d'être assigné par l'homme à la simple qualité d'être un dieu, c’est-à-dire à une représentation fixe (image taillée), manipulable par des rites, dont on évalue l'efficience et le degré d'existence et cohabitant sans privilège d'exclusivité au milieu des autres. Or YHWH refuse d'être pris pour un dieu de cette sorte, à laquelle Israël aimerait sans doute pouvoir le réduire. Pourquoi? Pas seulement par un juste sentiment de sa qualité.

Comment est YHWH?

YHWH déclare être Dieu. Et YHWH est peut-être justement Dieu, parce que l'addition des autres dieux ne l'est pas, ne fait jamais le compte, reste une somme arithmétique, ne transcende rien. C'est peut-être par le refus des dieux, qu'Israël peut accéder à Dieu. C'est dans cette force iconoclaste et divine, que l'homme peut refonder l'homme, se libérer des dieux, pour réserver sa place à Dieu.

Les rituels qu'impose YHWH sont toujours historicisés, ils sont anamnèse, remémoration. Ils ne renvoient qu'à l'Histoire de YHWH avec Israël. Lorsque tu te désespéreras "Mais c'était tellement mieux autrefois, en Égypte!", les rites de Moïse répondront: "souviens-toi que je t'y ai retiré de la mort et de l'esclavage".

YHWH ne se définit  que par sa relation historique avec Israël

Concurrence de la Reine du Ciel

Ce texte trahit l'importance réelle des pratiques non YHWHistes au sein du peuple d'Israël et notamment la concurrence d'une déesse féminine, ici surnommée la Reine du Ciel.

- Concurrence théologique déjà, car, elle aussi, n'aime pas être explicitement citée par un nom (Ishtar, Anat, Astarté etc.) mais ici par un titre, quasi équivalent du titre Seigneur (Adonaï).

Cette appellation par un titre ou surnom permet en outre le regroupement des divinités, dont les noms particuliers même conservés sont anecdotisés, localisés.

Othmar Keel a réuni et analysé une documentation abondante concernant les divinités féminines. Il semble que YHWH ait été, de façon persistante, flanqué d'une parèdre, Asherah, dont le Canon biblique paraît avoir expurgé presque toute trace.

- Concurrence de résultats, car cette déesse, qu'elle soit mère féconde, nourricière des hommes, ou de leur désir, est sans doute plus facilement contrôlable que le YHWH masculin, "pater incertus", imprévisible: du ventre des femmes sortent les enfants, de la terre pousse les récoltes... La relation d'échange entre la Déesse et ses fidèles paraît-elle plus claire, plus identifiable, plus "réelle", l'amour pour une mère plus "naturel"?

Et dans ce cas, il s'agit presque de la prolongation du commerce entre les petits et les grands. L'image que se fait le peuple de ou des instances divines est analogue à celle d'un roi, ou d'une reine, capable de générosité comme caprice ou de fureur, avec lequel il faut savoir traiter.

Négocier avec YHWH

Le peuple d'Israël réclame des aménagements dans les modalités de son commerce avec YHWH, il demande de l'assouplissement dans la réglementation reçue de Moïse, il souhaite pouvoir commercer avec les autres, et avec les dieux des autres. Pouvoir épouser des femmes étrangères, bénéficier de nouveaux miracles, d'autres alliances, être soigné dans d'autres lieux sacrés, par d'autres pratiques, trouver sa place au milieu des autres peuples. Sa survie physiologique et sociale semble à ce prix.

Or qu'est-ce qu'est Israël? un individu dont la famille-tribu-nation a été choisie par YHWH pour parler en son nom à toute autre famille-tribu-nation du monde.

Sortir... de la Bible?

Ce statut même est la garantie de son existence en tant qu'identité propre. Si Israël abandonne YHWH, Israël n'existe plus. Les hommes et les femmes dépériront spirituellement et (menace concrète allusive)physiquement, car même si leur descendance est absorbée par d'autres nations elle ne fera plus partie d'Israël.

Ce qui est donc en jeu ici, c'est la survie d'Israël en tant qu'il fonde sa dignité et son image de lui-même dans le rôle que YHWH lui confère.

Dans l'assemblée de dissidents évoquée par ce texte, beaucoup d'Hébreux, et particulièrement ceux soumis aux tribulations de nouveaux exils (les réfugiés en Égypte), aspirent sans doute à sortir de l'Histoire, aspirent à la fin de cette longue aventure entamée par YHWH avec eux.

Ils n'y ont pas trouvé autre chose, disent-ils, qu'un bonheur incomplet, quand ils n'ont pas le plus souvent rencontré la famine, la peur, la mort, l'isolement.

Alors s'ils reconnaissent encore la nécessité de ce dialogue, les hésitations sur son principe même se font jour, "nous ne recevrons pas ta parole" disent-ils à Jérémie.

Cette parole, venue de YHWH est mise en doute, non pas quant à son existence, mais quant à son efficacité. Ces Hébreux aimeraient qu'on les laisse enfin tranquilles, en quelque sorte, qu'on ne parle plus d'eux dans la Bible! Honorer YHWH sans doute, suivre ses prescriptions, mais d'une façon enfin banale, quotidienne, comme les autres.

Ils croient avoir observé que lorsqu'on donnait régulièrement à boire (libations) à la Reine du Ciel, elle donnait à boire (pluie), que si on lui offrait de temps à autre des gâteaux, elle assurait toujours le pain. Le désert ne signifie plus pour eux le théâtre grandiose de la geste de Moïse, mais l'aridité et la difficulté de survivre, l'Égypte n'est plus ce pays honni, mais en fait un vieil état matriciel de la politique régionale, dont le Pharaon n'est pas forcément un ennemi et avec lequel on peut s'accommoder.

Les femmes, les hommes

Dans le service et la transmission d'une religion, le rôle des femmes, plus ou moins organisatrices du temps et de l'espace du foyer, jouent un rôle primordial et déjà reconnu dans l'Antiquité. On peut difficilement imaginer la survie d'une religion comme la religion de Moïse (avec, par exemple, ses interdits alimentaires) sans que les femmes n'en soient les gardiennes. Et quel rôle jouent, par ailleurs, les prêtres du temple à leur tour, sinon un rôle "féminin", celui de garantir et d'entretenir le foyer, la maison, de cuire, de nettoyer (purifier), d'allumer les bougies?...

Comment un Hébreu pourrait-il exécuter, dans sa vie courante, le commandement d'exclusivité de YHWH, si son épouse n'en fait pas de même?

On peut imaginer le compromis suivant: Les hommes d'Israël seraient tout à YWHW, comme celui-ci l'a exigé par la bouche de ses prophètes, ils n'adoreraient aucun autre dieu ni aucune autre déesse. En revanche, ils pourraient bénéficier des bienfaits des autres divinités par le biais de leurs épouses, lesquelles, sans existence sociale propre, ne seraient, en quelque sorte, pas comptées. YHWH ne les verrait pas, ne sentirait pas l'odeur des mets qu'elles préparent pour d'autres.

C'est à une proposition implicite de ce type, que va répondre Jérémie, en balayant la distinction homme et femme et en rejetant ce compromis.

Et après avoir conjoint hommes et femmes dans le même opprobre, il en revient aux hommes, désormais seuls cités, qui paieront le prix de la trahison: ils disparaîtront. Leurs femmes ne sont même plus mentionnées. Elles n'étaient presque là que comme bouclier provisoire face aux reproches de Jérémie: nous n'y sommes pour rien, ce sont nos femmes. Mais elles ont été plus loin dans leur déclaration: nous avons péché sans doute, mais avec l'assentiment de nos maris, elles ont "balancé" leurs complices les hommes. La véracité de cette déclaration est reconnue par le fait que Jérémie ne va pas les stigmatiser, et que la punition sera adressée aux hommes, donc, de fait indifférenciée et collective.


© Frédéric Révérend
, FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 58 (Juin 2002) p. 20..

 
Jr 44,15-23
15Les hommes qui savaient que leurs femmes brûlaient des offrandes à d'autres dieux, ainsi que les femmes qui étaient présentes en grande assemblée, tous les gens qui s'étaient établis dans le pays d'Egypte, à Patros, répondirent à Jérémie :
16« Bien que tu nous dises cela au nom du SEIGNEUR, nous ne t'écoutons pas.
17Nous allons faire tout ce que nous avons décidé : brûler des offrandes à la Reine du ciel, lui verser des libations, comme nous l'avons fait dans les villes de Juda et dans les ruelles de Jérusalem - nous-mêmes, nos pères, nos rois, nos ministres ; alors nous avions du pain à satiété et nous vivions heureux sans connaître de malheur.
18Depuis que nous avons cessé de brûler des offrandes à la Reine du ciel et de lui verser des libations, nous manquons de tout et nous périssons par l'épée et par la famine. »
19Les femmes ajoutèrent : « Et quand nous, nous brûlons des offrandes à la Reine du ciel et que nous lui versons des libations, est-ce sans la collaboration de nos maris que nous lui préparons des gâteaux qui la représentent, et que nous lui versons des libations ? »
20Alors Jérémie dit à tout le peuple - aux hommes, aux femmes, à toutes les personnes qui lui répondaient de cette manière :
21« Les offrandes que vous avez brûlées dans les villes de Juda et dans les ruelles de Jérusalem - vous, vos pères, vos rois, vos ministres et les bourgeois -, n'est-ce pas ce que le SEIGNEUR rappelle, ce qui lui est revenu à la mémoire ?
22Le SEIGNEUR ne pouvait plus supporter vos agissements pervers et les horreurs que vous commettiez, aussi votre pays est-il devenu un champ de ruines, une étendue désolée, il est passé au répertoire des malédictions ; il est vidé de ses habitants - c'est bien la situation actuelle  !
23Parce que vous avez brûlé des offrandes, que vous êtes fautifs envers le SEIGNEUR, n'ayant pas écouté sa voix ni suivi ses directives, ses principes et ses exigences, oui, pour cela, le malheur est venu à votre rencontre - c'est bien la situation actuelle ! »
Jr 44,15-23
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org