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Christianisme primitif
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Ecriture (L')
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Interprétation spirituelle
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Shéridan Mark
L'interprétation spirituelle de l'Écriture dans le christianisme primitif : de Paul à Origène
Théologie
 
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Origène d'Alexandrie est le représentant le plus prestigieux et le plus fécond de l'exégèse patristique...
 
Origène d’Alexandrie, le représentant le plus prestigieux et le plus fécond de l’exégèse patristique, considérait son travail exégétique comme le prolongement de celui que Paul avait entrepris sur l’Ancien Testament et pensait utiliser exactement les mêmes règles d’exégèse que lui. Au début de sa cinquième homélie sur l’Exode, Origène affirme que Paul a «enseigné à l’Église qu’il a rassemblée des nations comment il fallait interpréter les livres de la Loi» (Hom. in Ex. 5,1.).

D’après Origène, Paul se rendait compte que les convertis venus du paganisme risquaient d’interpréter les livres de la Loi de façon erronée, car ils n’étaient pas habitués à ce genre d’écrits. Le danger du point de vue de Paul (et d’Origène) était que les convertis de la Gentilité interprètent littéralement les livres de la       Loi comme l’avaient fait les Juifs.

«C’est pourquoi, dit Origène, (Paul) donne quelques exemples d’interprétation afin que nous puissions utiliser la même méthode pour le reste de l’Écriture et que nous n’allions pas nous croire devenus les disciples des Juifs à cause de la similitude du texte et du document. Il veut donc que les disciples du Christ se distinguent de ceux de la Synagogue par leur façon d’interpréter la Loi. Les Juifs, en la comprenant mal, ont rejeté le Christ. Nous, de par notre compréhension spirituelle de la Loi, montrons qu’elle a été donnée à juste titre pour l’instruction de l’Église.»

Dans cette citation, deux expressions méritent d’être tout particulièrement relevées : «exemples d’interprétation», et «compréhension spirituelle de la Loi». De l’avis d’Origène, Paul a donné des exemples sur la manière d’interpréter les Écritures.

Il nous revient donc d’analyser ces exemples et de reprendre les règles et les méthodes dont Paul s’est servi pour, à notre tour, poursuivre le travail d’interprétation des Écritures. En outre, ce programme d’interprétation peut être qualifié de «compréhension spirituelle de la Loi». Les deux idées se retrouvent associées de façon similaire un peu plus loin dans la même homélie, lorsque Origène parle des  «semences de l’intelligence spirituelle reçues du bienheureux apôtre Paul». C’est quand ce programme est mené à bien que les Écritures apparaissent dans leur vraie lumière, comme «données pour l’instruction de l’Église». De fait, elles ne peuvent absolument pas être considérées comme un livre juif, elles sont un livre chrétien puisqu’elles ont été données «pour nous». Cette dernière idée   est fondamentale. C’est le principe qui guide tout le processus de l’interprétation spirituelle. Origène affirme trouver des règles d’exégèse formellement établies par Paul; il dit aussi que Paul a donné des exemples d’interprétation que nous devons suivre. Parmi les exemples le plus souvent cités par Origène se trouvent 1 Co 10,1-11; 2 Co 3,6-18; Ga 4,21-24; He 8,5 et He 10,1. Tous ces textes comportent une interprétation «spirituelle» ou allégorique des Écritures.

Un des textes de Paul le plus fréquemment repris par Origène, non seulement comme exemple d’exégèse paulinienne mais quasiment comme programme d’interprétation, est 2 Co 3,7-18. Dans son commentaire sur Exode 34,33-34 qui mentionne le voile recouvrant le visage rayonnant de gloire de Moise, Origène qualifie de «magnifique» (Hom. in Ex. 12, 1) l’interprétation de Paul. Puis il poursuit, s’arrêtant tout spécialement sur la signification du «voile» et la façon dont  il peut être enlevé. Ce n’est qu’en menant une vie supérieure à celle de la foule que nous pouvons contempler la gloire sur le visage de Moïse. Moïse parle encore avec un visage de gloire, mais nous ne pouvons le    voir en raison de notre manque de zèle. Le voile demeure sur la lettre de l’Ancien Testament (2 Co 3,14). C’est quand on se convertit au Seigneur que le voile tombe (2 Co 3,16). Origène explique alors que ce voile peut être interprété au sens des préoccupations relatives aux affaires de ce monde : argent, convoitise des richesses. Se convertir au Seigneur signifie tourner le dos à tout cela et se consacrer à l’étude de la Parole de Dieu, en méditant sa Loi jour et nuit (Ps 1). Il note que les parents désireux de donner à leurs enfants une culture classique font tout leur possible pour trouver les professeurs, les livres, etc., et ne regardent pas à la dépense pour atteindre leur but. Nous devrions agir ainsi pour connaître les Écritures. Quant à ceux qui ne se soucient même pas de les écouter mais engagent de vaines conversations dans les coins les plus reculés de l’église pendant les lectures, ce n’est pas seulement un voile qui est posé sur leur cœur mais un mur (Hom. in Ex. 12, 1).

Toutefois, lorsque le voile est enlevé, le Christ se révèle déjà là, présent dans tout l’Ancien Testament. Dans son commentaire du Cantique, Origène applique à l’interprétation des Écritures le verset dans lequel l’Époux est dépeint comme «sautant sur les montagnes, bondissant sur les collines» (Ct 2,8) : «Cette prophétie que nous lisons dans l’Ancien Testament est cependant recouverte d’un voile; mais quand le voile est enlevé pour l’Épouse, c’est-à-dire pour l’Église qui s’est convertie à Dieu, elle Le voit soudain sautant sur ces montagnes, à savoir les livres de la Loi; et sur les collines des écrits prophétiques. Il est révélé de façon si claire et si évidente qu’il apparaît moins qu’ll ne surgit. En feuilletant une à une les pages des Prophètes par exemple, l’Épouse voit le Christ surgir d’elles et, maintenant que le voile qui les recouvrait auparavant a été ôté, elle Le découvre jaillissant avec force et émergeant de chaque passage dans une manifestation à présent évidente» (Comm. in Cant. 3 (2,8).).

Le «voile», selon l’interprétation d’Origène, est le plus souvent le simple récit historique dans sa littéralité ou la « lettre » (Pour les autres exemples d’utilisation de    ce texte, cf. Hom. in Gen. 2,3; 7,1; 12, 7; Hom. in Lev 1,1; Hom. in Num. 26,3.). La venue du Christ est indispensable pour que le voile tombe. En fait, Origène va jusqu’à dire que le «caractère divin» des écrits prophétiques et le sens spirituel de la loi de Moïse n’ont été révélés que par la venue du Christ. Auparavant, il était impossible de trouver des arguments convaincants en faveur de l’inspiration de l’A.T. La lumière déposée dans la loi de Moïse, recouverte par un voile, resplendit avec la venue du Christ, quand le voile est enlevé; alors, il devient possible de «connaître les richesses dont la lettre contenait l’ombre» (P. Arch. 4, 1,6).

Origène pensait que son immense travail d’exégèse était un prolongement de celui que Paul avait commencé sans avoir eu le temps de l’achever. Toutefois, même si à peine plus d’un siècle et demi les sépare, il existe des différences importantes tout autant que des similitudes entre leurs travaux. Indiquons-en  quelques-unes. Tant pour Paul que pour Origène, le Christ est certainement la clé herméneutique qui ouvre à l’intelligence des Écritures. Pour Paul, le fait que le Christ se soit révélé à lui comme le Ressuscité, était la preuve que la fin des temps était advenue. Il scrutait les Écritures pour y trouver la confirmation et l’explication de son expérience du Seigneur ressuscité.

Pour lui, les Écritures témoignaient de la fin des temps, de l’ «aujourd’hui» dans lequel lui et les autres disciples de Jésus se trouvaient alors. Paul avait déjà reconnu la Loi et les Prophètes comme «Écriture» avant sa conversion. Pour Origène par contre, la Loi et les Prophètes sont des réalités plus lointaines qu’il n’est licite de considérer comme «Écriture» que dans la mesure où elles peuvent être interprétées en référence au Christ. Alors que Paul estimait probablement avoir donné l’essentiel en matière d’exégèse scripturaire et attendait le prochain retour du Christ en cette fin des temps déjà inaugurée, Origène appartient à une Église qui s’est installée dans une longue attente, une Église dans laquelle les Écritures vétérotestamentaires jouent un rôle important rendant nécessaire un travail exégétique de grande ampleur qui permette de transmettre l’enseignement du Maître dont la venue a été différée. Les «Écritures» de Paul sont devenues l’Ancien Testament de l’Église qui, maintenant, a un Nouveau Testament auquel elle accorde une valeur supérieure, le considérant comme l’accomplissement ou l’achèvement de l’Ancien. De fait, l’interprétation d’Origène s’efforce surtout de découvrir sous le voile de l’Ancien Testament l’enseignement du Nouveau Testament.

© Mark Shéridan, FPF / SBEV, Bulletin Information Biblique n° 56 (juin  2001) p. 20..

 
 
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