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Jeanlin Françoise
Pour l'Église orthodoxe : lire la Bible hébraïque ou la Septante ?
Théologie
 
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Les Bibles françaises (ou européennes) d'utilisation usuelle sont pratiquement toutes traduites sur l'hébreu pour l'Ancien Testament...
 

Les Bibles françaises, aujourd’hui, sont pratiquement toutes traduites à partir du texte hébreu pour l’Ancien Testament. Cela ne va pas sans poser problème à l’Église Orthodoxe qui, dans sa réflexion théologique et surtout dans sa liturgie, est toujours partie de la Septante. D’où cette question pour nombre d’orthodoxes français aujourd’hui : faut-il lire l’Ancien Testament dans nos Bibles modernes traduites de l’hébreu ou seulement dans la Septante ?

Nous abordons un problème qui existe non seulement à l'Institut Saint-Serge mais chez nombre d'orthodoxes français : faut-il lire l'Ancien Testament dans nos Bibles modernes ou seulement dans la Septante ?

Les Bibles françaises (ou européennes) d'utilisation usuelle sont pratiquement toutes traduites sur l'hébreu pour l'Ancien Testament, alors que l'Église Orthodoxe s'est basée de tout temps sur la Bible grecque pour son expression théologique et surtout pour sa liturgie : tropaires divers, odes des matines, versets psalmiques, cantiques et lectures bibliques... - la Septante fut alors traduite dans les langues anciennes des pays orthodoxes.

Cette Bible grecque, la Septante, est actuellement en cours de traduction française (Collection « La Bible d'Alexandrie » aux éditons du Cerf, Paris), mais elle n'est pas le texte communément lu par les chrétiens de toutes confessions et les chercheurs. C'est le texte hébraïque que traduit en français la TOB, la Bible de Jérusalem, Segond... Ce qui pose problème, car ce sont les seules Bibles complètes dans nos langues modernes les plus courantes et peu sont capables de lire couramment la Septante en grec ancien ou en slavon. Et, de plus, comment assumer le fait que, pour la majorité des orthodoxes, seule la Septante est la Bible chrétienne authentique au détriment du texte hébreu...

Y a-t-il vraiment deux blocs ? La Septante « sainte » et cette autre que nous sommes obligés de lire, puisque c'est la seule Bible complète traduite en français et celle dont tout le monde se sert ?

Essayons de nuancer les différences et de montrer ce que chacune peut apporter.

Rappel historique

À la fin du 1er siècle de notre ère en Palestine, lors de la reconstruction du Judaïsme après la destruction du Temple en 70, les docteurs juifs vont choisir et stabiliser un type de texte biblique. Plus tard, du 6e au 9e siècle, les Massorètes en fixeront la lecture et le sens définitif en mettant en place un système de vocalisation et de ponctuation (d'après un usage oral ancien que les Massorètes ont voulu préserver). C'est pourquoi, à l'époque moderne, il sera appelé le Texte Massorétique (TM). Mais le texte du 1er siècle, encore consonantique, n'est pas exactement la forme textuelle hébraïque qui avait été traduite en grec à partir du 3e siècle av. J.-C : la Septante (LXX), dont on a pu noter les différences, les écarts d'avec le texte hébreu standard, ce texte reçu par la Synagogue au 1er siècle, le futur TM. De là viennent toutes nos difficultés !

1. La  Septante et ses versions révisées

On sait également que la Septante fut très tôt révisée, dès avant notre ère. Puis, alors qu'elle était en faveur chez les Juifs de langue grecque, elle devint suspecte auprès des autorités juives palestiniennes pour plusieurs raisons : le mauvais état du texte causés par la transmission manuscrite ; une hellénisation supposée de la Bible hébraïque lors de son passage à la langue grecque ; peut-être aussi à cause du renouveau des études bibliques hébraïques de l'époque (la LXX contenait en plus des livres bibliques postérieurs à l'ère prophétique) ; mais cette méfiance fut surtout favorisée par l'utilisation doctrinale qu'en faisait la jeune Église chrétienne. Le Judaïsme dut se défendre. Donc, pour rendre le texte grec plus conforme au texte hébreu d'usage officiel, des lettrés juifs de langue grecque furent chargés de réviser le texte traduit et de l'aligner sur l'hébreu officiel. Les réviseurs les mieux connus sont ceux des 1er et 2e siècles : je les cite chronologiquement : Théodotion, Aquila, Symmaque.

Les Pères grecs et latins connaissaient les versions grecques révisées et s'en sont servis pour leur doctrine, mais ils les ont aussi critiquées quand celles-ci s'opposaient à la tradition chrétienne. Car, en même temps, les réviseurs avaient retraduit autrement certains mots grecs de la LXX pour en limiter la portée messianique chrétienne. Par exemple, Aquila remplace « christos » (oint) par « eleimmenos » ; « parthenos », vierge (cf. Is 7,14 cité par Matthieu 1,23), fut retraduit par « neanis », jeune fille, par Aquila et Theodotion, une traduction plus proche de l'almah hébraïque correspondante. Certains Pères comme Irénée ou Justin exprimeront leur mécontentement. Irénée fustige les deux réviseurs : « Elle n'est donc pas vraie, la version de certains traducteurs qui osent traduire ainsi l'Écriture [...] détruisant [...] l'économie divine et réduisant à néant le témoignage des prophètes, qui est l'œuvre de Dieu » (Contre les hérésies, III, 21, 1). Justin s'élève à l'égard de « ceux qui ne reconnaissent point exacte la traduction (des) soixante-dix vieillards [...] et  (qui) essayent de faire eux-mêmes leur traduction [...] dénaturant les interprétations des anciens » (Dialogue avec Thryphon, § 71 et 84).

Mais il n'en demeure pas moins que les Pères se sont montrés très libres vis-à-vis de ces versions grecques révisées et s'en sont indifféremment servies quand elles pouvaient appuyer leur doctrine.

C'est ce qu'a fait Saint Irénée : il va même mettre ensemble les deux variantes d'un seul texte à l'appui de sa christologie pour démontrer la divinité du Messie.

Il utilise un exemple significatif à cet égard, celui d'Isaïe 9,5 qui annonce la naissance du Roi Messie, c'est-à-dire du roi israélite et en définitive celle du Christ. Le texte a deux variantes et Saint  Irénée va les utiliser l'une et l'autre pour son commentaire.

Le TM dit : « Et son nom est appelé : Merveilleux conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix ». Ces quatre titres royaux traduisent les capacités du futur roi pour gouverner, faire la guerre et instaurer la paix pour le peuple, dont il est le père. Ces quatre titres du roi davidique sont curieusement « divinisants », même en hébreu.

La LXX ne connaît qu'un seul titre : « Et son nom est appelé l'Ange (= envoyé, messager) du grand Conseil... paix et santé à lui », ce qui traduit une influence royale hellénistique - c'est l'époque de la traduction en grec des prophètes - dans l'expression des qualités de ce futur roi issu de David.

Irénée se sert de l'appellation « Ange du Grand Conseil » pour exprimer que le Fils de Dieu est issu humainement de David : « Un seul et même "Fils de Dieu, Jésus-Christ ", annoncé par les prophètes, issu du fruit des entrailles de David, "l'Emmanuel", le Messager du Grand Conseil du Père [...] par qui Dieu a fait se lever sur la maison de David le « Soleil levant »... (qui) est aussi Fils de David » (Contre les hérésies, III, 16, 3).

Et, quelques dizaines de pages plus loin, Saint Irénée utilise l'autre variante provenant du grec révisé pour exprimer la nature divine du Christ : « D'une part il est "homme", "sans gloire", "soumis à la souffrance" (cf. Is 53, 2-3) [...] D'autre part, il est le "Seigneur Saint", "Admirable", "conseiller [...] "Dieu fort" » (Contre les hérésies, III, 19, 2, 3).

Dans sa Démonstration de la prédication apostolique, saint Irénée cite également les deux formes du texte d'Isaïe pour exprimer les deux natures du Christ. « (Isaïe) l'appelle "admirable conseiller" d'abord du Père. C'est par son conseil que le Père fait tout en commun avec lui, comme il est dit [...] "faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance" (Gn 1,27)... mais il est aussi notre conseiller demeurant avec nous, nous donnant des avis, sans nous faire violence comme nous, lui qui est cependant le Dieu fort » (Démonstration de la Prédication apostolique, § 55). Il est remarquable que les deux variantes, citées successivement, permettent à Saint Irénée de montrer ici la continuité de l'œuvre du Christ, de la création de l'homme à l'Incarnation.

Origène aussi connaissait ces variantes et les avaient notées en mettant en parallèles texte hébreu,  LXX et versions révisées dans ses Hexaples.

Il montre l'importance de ces variantes : pour lui, « une prophétie qui ne se trouve pas chez les LXX... mais qui figure dans l'hébreu (est) pleine d'enseignement nécessaire, qui peut [...] convertir notre âme » (Homélies sur Jérémie 16,10). S'il existe deux leçons, « il faut à la fois expliquer la leçon ordinaire qui a cours dans les églises et ne pas laisser inexpliquée celle qui vient de l'hébreu » (14,3 ; 15,5). Il faisait donc des commentaires spirituels sur les variantes elles-mêmes.

Les Pères reconnaissaient donc cette pluralité textuelle : ils citaient la LXX, les versions révisées et accordaient donc une certaine valeur à l'hébreu officiel sous-jacent.

On peut donner un autre exemples : les « non messianismes » de la Septante, c'est-à-dire le coup d'arrêt donné par la tradition grecque à l'interprétation messianique du texte hébreu.

Si le texte de la Septante a favorisé réellement une lecture messianique chrétienne - on peut faire toute une liste de versets en grecs annonçant le Messie chrétien, d'autres textes révèlent au contraire un non messianisme au bénéfice de l'équivalent hébreu. Par exemple, quand Matthieu (2,15) veut justifier le retour d'Égypte de Jésus et de sa famille qui avait fui Hérode, il cite le prophète Osée (11,1) qui dit à propos d'Israël : « Quand Israël était jeune, je l'ai aimé, et d'Égypte, j'ai appelé mon fils ». Alors que la LXX dit : « Parce qu'Israël (était) en bas âge, moi aussi je l'ai aimé et, d'Égypte, j'ai appelé ses enfants », ce qui ne pouvait pas être utilisé par l'Evangéliste comme lecture messianique typologique du Christ : seul « mon fils » peut désigner Jésus. Matthieu utilise-t-il un autre modèle grec proche du texte hébreu standard ? Ce sera en tout cas la future lecture massorétique d'Osée 11,1.

Ces variantes ont donc pénétré dans le Nouveau Testament et dans l'Église chrétienne. Dès les écrits rédigés en grec que l'on réunira sous ce nom, les citations de l'Ancien Testament y sont faites selon le grec de la Septante, et parfois sous une forme révisée sur l'hébreu : Jn 19,37 cite Za 12,10 selon Théodotion : « Celui qu'ils ont transpercé », et non selon la LXX : « Parce qu'ils ont dansé autour de lui avec dérision ».

Et même dans les grands manuscrits en onciales des 4e et 5e siècles, qui nous ont transmis le texte de la LXX, les formes révisées sont abondantes : c'est le Daniel de Théodotion qui se trouve inséré dans le Vaticanus, et non le Daniel LXX ; le Qohelet, vraisemblablement, est celui d'Aquila.

Si nous insistons sur les versions grecques révisées de la LXX et sur le modèle hébreu standard, c'est pour montrer qu'ils étaient passés dans les écrits du Nouveau Testament et dans la doctrine chrétienne. Donc des chrétiens préférèrent parfois - via la langue grecque - la forme hébraïsée du texte à la forme de la Septante ancienne.

Ce qui nous amène au point suivant : souligner en quelques mots l'importance de la langue grecque.

2. La Septante et la langue grecque

Il est indéniable que la traduction des Saintes Écritures de l'hébreu en grec fut très importante pour le christianisme. La version grecque des livres écrits en hébreu ne pouvait pas être un pur décalque. On est passé d'une langue sémitique à la langue de la civilisation hellénique, qui ouvrira la voie au christianisme, c'est-à-dire d'une langue concrète à une langue capable d'abstraction, et pouvant exprimer une philosophie. Cependant l'usage de mots grecs, issus parfois de la philosophie grecque, n'entraîna pas une hellénisation de la Bible. Le sens biblique fut préservé. Les Pères de l'Église ne s'y sont pas trompés, qui utilisèrent la langue grecque pour leur exégèse patristique (à la suite de Philon d'Alexandrie) et leurs commentaires à visée théologique.

La Septante a fourni aux premiers chrétiens leur langue religieuse. Déjà l'unité de langue établit plus nettement l'unité des deux Testaments. La foi en la Résurrection des morts, essentielle pour les chrétiens, fut soulignée davantage par la Septante (et contribua à en développer le thème pour les juifs). De plus, les grandes affirmations théologiques sur le Dieu unique, sur sa Parole (Logos), sur son Esprit (Pneuma), sur le salut apporté aux nations, sur l'image (eikôn)  prennent appui sur les formules de la Septante.

Au cours des quatre premiers siècles, les Pères grecs, fondateurs des doctrines et de la piété chrétiennes orthodoxes, n'ont pas connu d'autres sources bibliques que la Septante dans sa pluralité textuelle acceptée.

Ce qui nous fait signaler au passage une difficulté supplémentaire : il n'y a pas qu'une seule Septante, en ce sens qu'elle n'a pas été standardisée comme le texte hébreu massorétique. Mais, de plus, après les réviseurs juifs, il y eut des recenseurs chrétiens. Par exemple, la Septante que les orthodoxes utilisent n'est pas celle de Rahlfs, la plus communément admise actuellement, mais la « LXX de l'Eglise grecque ». C'est une Septante qui est souvent marquée par la présence de doublets : à côté du texte de la Septante ancienne est insérée la leçon hébraïsante. C'est le cas en Is 9,5 où les deux variantes sont placées à la suite l'une de l'autre. La Bible slavonne est semblable. Cette Septante dépendrait de la tradition lucianique ou antiochienne (mais l'existence même de cette dernière est controversée).

3. La Septante et la Bible hébraïque : la modernité chrétienne

Pourtant, l'Ancien Testament, même traduit sur l'hébreu fait partie de la Bible chrétienne -  ce sont les mêmes récits, et il peut parfaitement être lu en référence au Nouveau Testament. Des notes en bas de page en indiquent les citations et allusions. C'est le cas de la plupart des Bibles catholique et protestante, même si elles n'ont pas la même organisation canonique des textes, en particulier pour Les deutérocanoniques..

De plus, l'Ancien Testament doit garder une valeur générale en tant que telle, et le lire, pour les chrétiens a une grande importance : les grands récits fondateurs du peuple d'Israël, le messianisme, le Royaume de Dieu, le salut, toute la thématique bibliques sont le cadre culturel et religieux, qui  permet de comprendre l'accomplissement des Écritures, et donc le message du Nouveau Testament. On peut le lire pour son profit personnel. Précisons d'ailleurs que même le monde du Nouveau Testament  renvoie essentiellement au contexte hébraïque, même si c'est à travers le contexte hellénistique ou romain.

La lecture de l'Ancien Testament permet de connaître également le milieu géographique et l'histoire du peuple hébreu que l'on peut confronter aux découvertes archéologiques. Elle ouvre ainsi la voie à toute l'exégèse, à l'énigme de la formation des textes, aux questions - et elles sont importantes actuellement - que  pose la véracité du texte inspiré quand on la confronte aux réalités du terrain.

De plus, les études actuelles sur le Judaïsme ancien éclairent le milieu de vie du Christ et même la genèse du Nouveau Testament. Le Christ fut façonné par son milieu de vie et profondément inséré dans l'histoire de son époque : Jésus a d'abord pris en charge l'espérance juive (P. grelot, L'Espérance juive à l'heure de Jésus, Paris, Desclée, 1978, p. 17) « pour la transformer de l'intérieur, non en la contredisant, mais en poussant à la limite certaines de ses virtualités latentes. Ensuite, il est devenu lui-même le centre d'une nouvelle forme d'espérance, qui relayait l'espérance juive en proclamant  son "accomplissement" ».

L'originalité de l'apport hébraïque ne doit pas se perdre et il est bon d'en retrouver le substrat dans les textes : les Septante n'ont pu reproduire à l'identique ni la syntaxe, ni le lexique, ni le rythme qui soutient le sens des phrases, ni les jeux de mot qui ont contribué à transmettre le message religieux.

Les mots hébreux ont été remplacés par des termes d'usage courant dans le monde hellénistique. Par exemple, dans le récit de la création, le chaos initial, vide et désert (« tohu wa bohu ») devint la matière « invisible et inorganisée » (et une source d'ennuis pour Origène). Le mot hébreu  « bara », créer, réservé au Seigneur, n'a pas de correspondant réel en grec (ce qui causa quelques problèmes dogmatiques). Les divers noms du Dieu des Hébreux : le Tétragramme imprononçable YHWH fut traduit par Kurios, Maître ; les différentes formes El, Eloah, Elohim devinrent toutes Theos ; les appellations El Shadday et Sabaoth furent traduites par Pantokratôr, effaçant leur origine - mais devenant une appellation de l'icône du Christ ! Gardons l'interprétation essentielle de la Tradition, mais aussi sa base, le sens hébraïque des mots bibliques.

La Septante grecque, dans sa pluralité de formes textuelles hébraïsantes ou non, ouvre plus directement sur le Nouveau Testament, base de la théologie orthodoxe et il est nécessaire de la connaître. La Septante finalement est complémentaire de la Bible hébraïque. On ne peut les opposer. Et il faut aussi vivre avec son époque,  prendre aux sérieux les questions bibliques actuelles et nos Bibles modernes, tout en n'empêchant pas une lecture orthodoxe, nous permettent de vivre à l'ère œcuménique et de rejoindre tous nos frères croyants.

 

© Madame Françoise Jeanlin, Maître de conférence en Ancien Testament à l'Institue Saint-Serge à Paris. Conférence donnée le 7 février 2008, lors du colloque : « Les Orthodoxes et la traduction de la Bible » à l'Institut Saint Serge. SBEV, Bulletin Information Biblique. n° 71 (décembre 2008), pages 8-11.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org