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Faucher Alain
Le comportement des chrétiens de confessions différentes face à la Bible
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Dans la suite du synode des évêques qui s’est tenu à Rome en octobre 2008, la revue de formation pastorale de l’Église catholique de MontréalHaute Fidélité (volume 127, n° 1, 2009) a désiré faire le point sur la diffusion de la Bible et sa place dans les relations œcuméniques. D’un côté de l’Atlantique à l’autre, nul doute que les personnes de la « vieille France » sauront retrouver des analogies. Entretien publié avec l’aimable autorisation de la revue.

 Entretien avec Alain Faucher, prêtre, professeur titulaire en exégèse biblique. Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval (Montréal)


Haute Fidélité :
À partir de votre expérience, comment se comportent des chrétiens de confessions différentes face à la Bible ?


Alain Faucher : Mon engagement au sein de la Société biblique canadienne (SBC) comme membre du Bureau des gouverneurs me permet de côtoyer des délégués d'une grande variété de confessions chrétiennes, de partout au Canada. Ils ont en commun de considérer la Bible comme centrale dans leur vie et leur foi, mais les attitudes et les émotions varient d'un groupe à l'autre.

J'ai connu un évêque anglican qui avait le don fantastique de prier avec la Bible en lien avec les événements de notre vie. Il faisait des rapprochements éclairants entre la Bible et la vie de foi. Il m'a appris que la Bible change la vie.

Je pense aussi à un pentecôtiste, qui représente une culture fonceuse et dynamique. Les pentecôtistes développent pastorale biblique en explorant des créneaux inattendus. Les gens de confession baptiste sont des enthousiastes : lorsqu'ils ouvrent la Bible, c'est clair pour eux qu'ils peuvent y rencontrer Dieu. C'est fascinant devoir cette certitude d'un rapport à Dieu sans complexité.

Il y a aussi un journaliste appartenant à une petite église de mouvance évangélique. Il fait des liens avec plein de nouveaux projets de communication, créatifs et actuels. J'admire l'immense respect qu'il manifeste pour le nom de Jésus. Il termine toujours ses lectures bibliques et ses prières par une phrase telle que « en l'honneur du nom très précieux de Jésus ». C'est un choc culturel, à côté des sacres et blasphèmes qui polluent même le langage des médias au Québec !

H.F. : Quelles distinctions majeures percevez-vous entre les catholiques et d'autres traditions chrétiennes dans leur rapport à la Bible ?

A.F. : Lorsque je regarde la tradition catholique, j'ai l'impression que la Bible est noyée ou perdue dans l'immense diversité des familles et des options spirituelles dans lesquelles nous pouvons choisir de nous insérer. Je Pense que nous perdons souvent de vue la Bible au milieu de cette diversité, alors qu'elle devrait toutes les fédérer.

Du côté des autres confessions chrétiennes, les variétés spirituelles au sein d'une même Église sont parfois moins perceptibles, et la Bible est alors beaucoup plus centrale et visible dans leurs interventions. Ils font vraiment la promotion de la Bible, dans le sens d'un marketing intelligent.

Comme catholiques, nous avons besoin de redécouvrir la place de la Bible dans notre tradition et nos rites. La réforme liturgique de Vatican II a mis en évidence la place centrale de la Bible dans nos célébrations. Nous lisons la Bible à la Table de la Parole (l'ambon), qui devrait être, physiquement parlant, le pendant de la Table du Pain consacré (l'autel). Mais allez voir dans nos églises... le lieu de la Parole est encore trop souvent un petit lutrin banal.

H.F. : Le Synode sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l'Église, à l'automne 2008, a rappelé que la Bible n'est pas encore traduite dans les langues de milliers de peuples. Comment la Société biblique canadienne contribue-t-elle à relever ce défi ?

A.F. : La Bible est une trace privilégiée de la Parole de Dieu. À la SBC, nous voulons faciliter l'accès à cette Parole dans d'autres langues, notamment les langues amérindiennes. Depuis1998, la SBC a réalisé cinq projets de traduction pour des langues amérindiennes du Québec, parmi la dizaine en usage : l'algonquin, le micmac, le cri de l'Est (ou Eastern James Bay Cree), le naskapi, et l'atikamek. Pour beaucoup de communautés autochtones de par le monde, la Bible est un des rares livres qu'ils pourront avoir dans leur langue. L'impact de la traduction de la Bible est fascinant. Pendant longtemps, la traduction puis l'impression de la Bible ont servi à stabiliser la langue, comme dans le cas de la traduction allemande de Martin Luther. Aujourd'hui, notre travail de chrétiens aide peut-être les langues amérindiennes à durer.

Par rapport au Synode, plus généralement, je suis d'avis que les 55 propositions démontrent un enthousiasme renouvelé pour la pastorale biblique. J'ai cru percevoir quelquefois l'intention de démarrer de nouvelles initiatives, pour la traduction de la Bible par exemple. Avant de commencer quoi que ce soit, il faudrait bien étudier les initiatives existantes. Ce serait dommage que comme catholiques, on dédouble des projets qui sont menés depuis des années, avec grande compétence, par des chrétiens de toutes confessions qui travaillent dans l'unité.

J'espère aussi que les suites du Synode vont nous conduire à mieux valoriser et à intégrer ce qui se fait localement. Je pense à SOCABI, un organisme qui innove en matière de projets bibliques pour le grand public, et qui peine à financer et diffuser ses projets. Est-ce qu'on ne pourrait pas lui faire systématiquement une place dans nos stratégies diocésaines de pastorale biblique ? C'est courant, dans les organisations catholiques au Québec, de fonctionner par « boîtes séparées », mais cela nous désavantage souvent. Au lieu de travailler ensemble pour promouvoir une dimension centrale à la foi, comme la Bible, on abandonne la tâche à un petit groupe qui se démène seul... Le travail en équipe et en concertation donne pourtant lieu à des projets formidables, comme le site d'InterBible.

H.F. : Comment voyez-vous l'avenir de l'Église du Québec en lien avec la Bible ?

A.F. : La situation actuelle et le dernier Synode nous invitent à nous poser une question très puissante : qu'est-ce que les gens perçoivent de ce qu'offre l'Église ? En termes de marketing, quel est le produit que l'Église catholique a à offrir ? Il faut montrer que tout ce que nous faisons et disons est lié à la Bible et à Jésus, et que c'est encore pertinent aujourd'hui.

Un exemple ? Les sources bibliques et le judéo-christianisme sont à l'origine de ce que nous avons de plus précieux : les droits et libertés de la personne. Ce n'est aucunement cette dimension que reflètent les médias. Ce problème est le nôtre, dans la mesure où nous ne réussissons pas à faire émerger le centre de notre message. Nous avons un travail de décapage à mener et une construction de langage à revisiter. J'ose ajouter que cette situation nous renvoie à un autre problème : la fonction des communications de nos Églises n'est pas assez réfléchie. Il ne s'agit pas seulement d'un rôle d'attaché de presse de l'évêque. Comme organisation, c'est toute l'Église qui doit être communicatrice. Il faut donner à voir que l'Église est multiple, pleine de personnes qui vivent des expériences constructives et qui se trouvent des points communs, tout en acceptant une certaine diversité.

La promotion d'une pastorale biblique d'ensemble doit s'enraciner dans une ferme « volonté politique ». Il faut que le plus grand nombre possible de personnes engagées en Église décident que cet aspect biblique est important pour la mission.

Il est urgent de remettre la Bible en évidence et de promouvoir des formes d'engagement local, des groupes d'étude ou de partage bibliques à tous les âges.

Actuellement, la Bible en tant que dimension essentielle de la vie chrétienne est pauvrement démontrée. À mon avis, c'est pourtant elle qui génère les autres dimensions : la célébration, l'engagement, la fraternité. Se retrouver autour de la Bible, en grands groupes ou en petits groupes, va nous aider à durer, comme Église. Il ne s'agit pas de « faire Église autrement », mais de faire Église, tout simplement.

Bulletin Information Biblique n° 73 (décembre 2009) p. 8.
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org