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Gounelle Rémi
Conclusion : les apocryphes aujourd'hui
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Il n'est pas besoin de lire beaucoup d'apocryphes pour percevoir leur grande diversité théologique...
 

Il n’est pas besoin de lire beaucoup d’apocryphes pour percevoir leur grande diversité théologique : un abîme sépare les évangiles judéo-chrétiens du IIe s., la collection du Pseudo-Abdias et les dialogues plus tardifs, d’origine anglaise, entre Salomon et Saturne : les premiers, centrés sur Jésus, reflètent des croyances antérieures à la relative uniformisation doctrinale du IVe s., le second atteste l’importance accordée aux apôtres dans le Moyen Âge occidental, tandis que les troisièmes laissent transparaître un imaginaire propre aux Îles britanniques, tant d’un point de vue littéraire que théologique. Les auteurs de ces textes étaient tous chrétiens, mais ils ont produit des ouvrages très différents par leurs ampleurs, leurs visées et leurs orientations théologiques.

Que des œuvres si dissemblables soient toutes regroupées sous la même appellation de littérature apocryphe est le résultat du travail d’érudition mené depuis le XVIe s., non sans a priori confessionnels. Le résultat en a été dramatique : des textes issus de milieux très divers ont été lus les uns à la lumière des autres sous prétexte qu’ils appartenaient à la collection des apocryphes.

Des jugements souvent trop globaux
Le plus souvent, le sens dépréciatif que le terme « apocryphe » a pris dès le IIe s. est appliqué à l’ensemble de la littérature apocryphe : il n’est pas rare d’entendre dire que tous les apocryphes seraient de pâles copies des écrits canoniques – des « miettes qui ne remplacent pas le pain évangélique » pour reprendre les termes de France Quéré – et ce, quand bien même une série de textes comme les dialogues du Ressuscité ou les « Oracles sibyllins » n’ont pas de parallèles dans le N. T. et qu’ils reflètent une réflexion théologique généralement de bonne tenue. Certains vont jusqu’à dire que les apocryphes sont hérétiques ou frisent l’hérésie, pourtant un certain nombre de textes sont de tonalité tout à fait orthodoxe ; que l’on songe, par exemple, à l’ « Évangile du Pseudo-Matthieu, » aux « Actes de Pilate » ou à l’ « Apocalypse de Paul ».

Mais il arrive aussi que les textes apocryphes soient brandis contre le canon, comme des textes plus authentiques, transmettant une vérité supérieure. Divers adeptes des nouvelles spiritualités qui se sont développées au XXe s. affirment ainsi tenir en haute estime les apocryphes ; ils se réclament souvent explicitement de l’ « Évangile selon Thomas » ou des « Actes de Jean », des textes de tonalité spiritualisante, mais il arrive aussi qu’ils utilisent des œuvres qui le sont moins.

Qu’ils soient positifs ou négatifs, de tels jugements de valeur pèchent par leur caractère général : la littérature apocryphe est trop diverse pour que l’on puisse éprouver un sentiment unilatéral à son égard.

Des textes dangereux ?
La lecture des extraits du présent Supplément aura probablement montré que les textes apocryphes sont moins sulfureux que certains ne le prétendent : ils ne permettent pas d’alimenter une machine de guerre contre l’institution ecclésiastique, ni de restaurer un prétendu christianisme originel qui aurait été trahi par la suite.

• Apocryphes et institution ecclésiastique. Certains textes peuvent, il est vrai, rapporter des traditions très anciennes sur la vie et les paroles de Jésus – au moins aussi antiques que celles recueillies dans le N. T. –, mais ils se comptent sur les doigts d’une main : l’ « Évangile selon Pierre », l’ « Évangile selon Thomas » et quelques fragments mal identifiés. Quelques apocryphes comme l’ « Ascension d’Isaïe » ou l’ « Évangile de Judas » sont très critiques à l’égard de l’institution ecclésiastique, mais ils ne sont pas légion. Beaucoup plus nombreux sont les apocryphes qui ont nourri la piété et la liturgie chrétiennes jusqu’à une date récente. Certains d’entre eux ont même été au service de l’institution ecclésiastique. Les « Actes de Barnabé » n’ont-ils pas aidé l’Église de Chypre à gagner son autonomie ? La légende d’Abgar n’a-t-elle pas contribué au rayonnement du clergé d’Édesse ?

Les textes qui ont disparu. Dans le cas d’apocryphes perdus, il est tentant de suspecter qu’ils auraient été éliminés parce qu’ils auraient contenu des traditions incompatibles avec l’institution ecclésiastique. Mais en fait, un texte n’avait pas besoin d’être hérétique ou controversé pour disparaître. L’œuvre du vigoureux réfutateur de la gnose qu’était Irénée de Lyon en est un bon exemple : son traité « Contre les hérésies », composé en grec, n’est intégralement conservé qu’en latin ; sa « Démonstration de la foi apostolique » n’a été redécouverte qu’au début du XXe s. et seulement en arménien ; de ses autres œuvres, ne subsistent que des fragments. Ses écrits ont disparu en grec, sans avoir subi quelque condamnation que ce soit, probablement parce qu’ils ne semblaient plus très utiles une fois l’orthodoxie doctrinale mise en place. Que l’œuvre d’une haute figure comme Irénée, évêque de Lyon, soit si mal conservée est une sévère mise en garde contre ceux qui affirment que l’Église aurait veillé à conserver les textes qui lui étaient favorables et à soustraire aux regards les textes qui auraient été dangereux pour elle : elle n’a même pas réussi à conserver toutes les œuvres qui lui étaient favorables ! L’aurait-elle voulu qu’elle ne l’aurait pu : les institutions ecclésiastiques des premiers siècles n’avaient aucune commune mesure avec ce que seront l’Inquisition ou les archives du Vatican, objets de tant de fantasmes.

Les apocryphes du IIe s. Il n’en est pas moins vrai que les textes du IIe s. reflètent des constructions théologiques qui semblent mettre en cause les fondements même de la foi chrétienne : alors que l’incarnation du Christ joue un rôle majeur dans les théologies chrétiennes actuelles, certains apocryphes, tels les « Actes de Jean », présentent Jésus comme un être spirituel dont l’humanité semble bien secondaire ; d’autres œuvres, tel l’ « Évangile des Ébionites », laissent entendre que Jésus est né de façon tout à fait normale et n’est devenu messie qu’après coup, tandis que certains textes, tel le « Protévangile de Jacques », n’hésitent pas à parler de frères de Jésus selon la chair. En outre, la passion et la résurrection du Christ ne jouent guère de rôle dans les « Actes d’André » ou l’ « Évangile selon Thomas », pour se limiter à ces deux exemples. En faisant réapparaître des formes de théologie mal connues par ailleurs, la littérature apocryphe ouvre, pour le croyant comme pour l’incroyant, de surprenantes fenêtres sur la foi des chrétiens d’autrefois. Rejeter ces textes anciens au nom de la théologie contemporaine est s’aveugler. Leur donner une importance démesurée ne fait que révéler un mal-être par rapport aux institutions ecclésiastiques actuelles. Plutôt que de tomber dans ces deux attitudes stériles, croyants comme incroyants doivent apprendre à connaître l’histoire du christianisme. Ils ont tout intérêt à comprendre ces courants doctrinaux appelés à disparaître, sans y chercher une prétendue foi originelle ou une déviation inadmissible de l’orthodoxie ; et il leur faut se demander comment la prodigieuse diversité du christianisme des premiers siècles s’est réduite au fil du temps. Ce faisant, ils pourront prendre conscience que l’orthodoxie n’est ni plus pure, ni plus frelatée que les autres formes du christianisme qu’elle a repoussées dans la marge.

Une lecture attentive et informée des apocryphes peut aider les chrétiens à accepter l’histoire de leurs croyances et usages, et les adeptes de mouvements ésotériques ou anti-ecclésiastiques à renoncer à des polémiques sans intérêt. Les uns comme les autres doivent se débarrasser de nombre d’idées reçues, souvent sources d’aigreurs et de fantasmes. Alors le dialogue pourra porter ses fruits.

Le canon : une réalité longtemps perméable
Parmi les idées reçues à relativiser figure la conviction que les frontières du canon ont été de tout temps identiques : certains textes auraient toujours figuré dans le canon, d’autres non. Canoniques et apocryphes formeraient alors deux catégories étanches de textes, que l’on pourrait dresser l’une contre l’autre.

Canoniques et apocryphes : des catégories étanches ? À lire des traités polémiques de l’Antiquité ou du Moyen Âge, on pourrait croire qu’une telle opposition est ancienne. Mais il est rare que la controverse donne une image exacte de la réalité. En fait, les chrétiens n’ont cessé de lire des ouvrages qui n’étaient pas canoniques et à en produire de nouveaux. Certains apocryphes, comme l’Apocalypse de Pierre, ont été lus dans le culte même s’ils ne faisaient pas à proprement parler partie du N. T. D’autres sont entrés dans les grandes compilations dominicaines qui leur ont permis de féconder la prédication médiévale. Divers textes, tels la « Lettre de Paul aux Laodicéens » ou la « Troisième Lettre de Paul aux Corinthiens » et les « Actes de Pilate », ont été copiés dans des manuscrits de la Bible, sans coup férir, par des copistes qui les appréciaient ; ils n’y sont pas toujours distingués des textes canoniques par une mise en page particulière.

La sélection des textes du N. T. Pouvait-il en aller autrement ? La sélection des textes du N. T. ne s’est pas faite avec tous les textes sur la table. Aucun évêque de l’Antiquité ne pouvait en effet prétendre connaître l’ensemble des écrits sur Jésus et les apôtres en circulation de son temps… et encore moins les textes qui seraient composés plus tard. Les chefs de communauté n’ont donc pas soupesé les qualités et les déficiences de chaque texte en les comparant les uns aux autres. Durant les quatre premiers siècles, la sélection s’est plutôt faite progressivement et un peu au hasard des circonstances : des œuvres ont été occasionnellement soumises pour examen par des fidèles à un évêque qui les a jaugées à l’aune des traditions alors en vigueur dans sa communauté. Certaines œuvres étaient dépréciées parce qu’elles étaient lues par des hérétiques ; certains écrits sont tombés dans l’oubli faute de lecteurs, etc. Lorsque, dans le courant du IVe s., des conciles régionaux et des évêques se sont mis à préciser les contours du N. T., bien des textes étaient déjà marginalisés ou avaient déjà disparu. Ces conciles et ces évêques se sont contentés de sanctionner des usages qui s’étaient imposés d’eux-mêmes. Aucun bûcher ou condamnations retentissantes n’ont accompagné ce processus de tri. Les textes qui se sont imposés sont ceux qui étaient les plus conformes au courant devenu majoritaire – ce qu’on appelle l’orthodoxie. Mais cela ne voulait pas dire que les autres œuvres étaient pour autant entièrement irrecevables, même si certains évêques intransigeants, de Rome et d’ailleurs, n’ont pas manqué de l’affirmer.

• Des frontières qui se sont durcies. Le malaise que nombre de chrétiens éprouvent aujourd’hui à l’égard de la littérature apocryphe est dû au durcissement des frontières du N. T. Cette évolution s’explique par la généralisation de l’imprimerie qui a permis au contenu du N. T. de se stabiliser, mais aussi par les controverses issues de la Réforme. Ces dernières ont en effet conduit l’Église catholique et, dans son sillage, l’Église orthodoxe, à fixer le contenu du N. T. lors de conciles généraux. Pour l’Église catholique, c’est un décret promulgué en 1546, lors du concile de Trente, qui a défini le canon biblique et en a implicitement exclu un certain nombre de textes introduits au fil du temps, dont la « Lettre de Paul aux Laodicéens » ; cela fixait une frontière claire entre textes canoniques et apocryphes, du moins pour le N. T. L’activité des missionnaires n’a pas été non plus pour rien dans ce processus de durcissement : en imposant leur canon biblique dans les contrées où ils se sont rendus, parfois au mépris des usages locaux, ils ont donné l’impression trompeuse que le canon du N. T. était exactement le même partout. En imprimant par exemple des bibles arméniennes selon le canon occidental, ils ont gommé le fait que les chrétiens d’Arménie disposaient d’un N. T. extensible, contenant plusieurs œuvres apocryphes. Seuls les spécialistes sont aujourd’hui conscients que les frontières du N. T. ont été très longtemps poreuses.

L’importance des histoires
Une autre idée reçue mérite discussion : on part souvent du principe que les apocryphes sont nécessairement antérieurs à la clôture du canon du N. T., à la fin du IVe s., et on s’intéresse peu aux œuvres plus tardives. Or, les chrétiens ont continué par la suite à écrire des textes qui sont devenus apocryphes – les récits sur la mort de Marie et de Joseph en sont un bon exemple – ou à réviser des récits antérieurs – comme le « Protévangile de Jacques ». Pourquoi la production de textes sur les personnages fondateurs du christianisme n’a-t-elle pas tari à la fin du IVe s. ?

Des réponses aux besoins identitaires des chrétiens. Répondre à cette question impose de s’interroger sur la fonction, pour les chrétiens, des histoires sur Jésus, sa famille, ses disciples et ses devanciers. Pour ce faire, il n’est pas inutile de prendre connaissance d’acquis de la sociologie : les récits et légendes ne sont pas des aspects secondaires de l’identité religieuse, au contraire, ils enrôlent le fidèle dans une histoire collective qui les dépasse largement et leur donne la possibilité de s’y inscrire ; ils fondent la possibilité, pour le croyant, de communiquer avec son Dieu ; ils lui donnent une identité en l’inscrivant dans une tradition. Nombre d’apocryphes permettent de percevoir à l’œuvre ce processus de construction symbolique. Ainsi, la présence de chrétiens dans des contrées non visitées par Jésus posait problème ; il y avait une solution de continuité entre les chrétiens d’Arménie, de Gaule ou d’Inde et leur fondateur. Les actes apocryphes des apôtres ont permis de trouver le lien manquant et d’inscrire ces fidèles dans la geste chrétienne. De façon similaire, les récits de la fuite de la sainte famille en Égypte ont permis au christianisme égyptien de trouver une identité dont il vit toujours. L’ « Évangile du Pseudo-Matthieu », qui fait de Marie la mère des moniales, peut aussi être perçu comme une construction symbolique permettant au monachisme bénédictin de s’inscrire dans l’histoire fondatrice des chrétiens.

Un travail toujours à refaire en fonction des circonstances. Ce travail de construction symbolique n’avait aucune raison de s’arrêter à la fin du IVe s. Au contraire même, car à cette époque le christianisme change de visage : avec l’empereur Constantin, mais surtout avec Théodose (mort en 395), une certaine forme de christianisme – l’orthodoxie – devient religion officielle de l’Empire ; le rapport au pouvoir est devenu moins conflictuel ; le rapport au judaïsme s’est durci, tandis que le paganisme ne semble désormais plus dangereux. De tels changements ont nécessité l’adaptation de textes plus anciens pour leur permettre de s’inscrire dans les nouveaux systèmes symboliques qui se mettaient alors en place, et les aider à se développer. Certains textes ont ainsi subi de très nombreuses réécritures au fil du temps ; ils ont permis à des communautés chrétiennes à la fois de trouver une cohésion sociale et religieuse, et de les faire évoluer. C’est par exemple le cas des « Actes de Pilate » : ce texte qui remonte au IVe s. a été constamment révisé jusqu’au début du XXe s., avant de tomber dans l’oubli. La production de nouveaux textes, explicable par les nouvelles identités qui se mettent en place au cours du temps, n’est pas non plus un phénomène propre à l’Antiquité et au Moyen Âge : le faux, produit à la fin du XIXe s. pour prouver le prétendu voyage de Jésus en Inde, a pour but de situer le christianisme dans la continuité des religions orientales, sources de tant de fascination. Longtemps nourri par les apocryphes, le travail symbolique ne s’est pas arrêté. Il se poursuit aujourd’hui au niveau de la société dans de multiples romans, bandes dessinées et films qui n’hésitent souvent pas à proposer une contre-histoire du christianisme, faite de complots et de secrets. Pas plus que les apocryphes, les fictions qui y sont proposées sont à lire, non comme de pures fantasmagories sans intérêt, mais bel et bien comme des porteurs et des marqueurs d’identité – une identité qui se construit désormais souvent à côté ou contre les institutions ecclésiastiques.


© R. Gounelle, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 148 (juin 2009), "Lire dans le texte les apocryphes chrétiens", p. 171-175.

 
 
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