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Correspondance
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Paul (Saint)
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Sénèque
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Backus Iréna
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Gounelle Rémi
La Correspondance entre Paul et Sénèque
 
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Dès le IIIe s., Tertullien considère Sénèque, philosophe et poète romain, comme étant proche du christianisme...
 

Dès le IIIe s., Tertullien (« De l’âme », 20,1) considère Sénèque, philosophe et poète romain (mort vers 65), comme étant proche du christianisme. La légende d’un Sénèque pro-chrétien, ami de Paul, explique la genèse de la « Correspondance entre Paul et Sénèque » et sa large diffusion en Occident dès le VIIIe s. (édition d’Alcuin).

Cette correspondance, qui a vu le jour probablement entre 325 et 392, comporte six lettres de Paul à Sénèque et huit de Sénèque à Paul. Augustin (« Lettres », 153,14) la considère comme authentique, tout comme Jérôme ; la notice que ce dernier a consacrée à Sénèque (« Des Hommes illustres », 12) se trouve d’ailleurs au début de l’échange dans la grande majorité des manuscrits et lui sert de caution.

Jérôme, Des hommes illustres, 12 : Prologue de la Correspondance

Lucius Annaeus Sénèque de Cordoue, disciple du stoïcien Sotion et oncle paternel du poète Lucain, mena une vie très continente. Je ne le placerais pas dans le catalogue des saints, si je n’y étais incité par ces lettres de Paul à Sénèque et de Sénèque à Paul que lisent bien des gens. Dans ces lettres, bien que précepteur de Néron et personnage tout puissant à l’époque, il déclare qu’il souhaiterait avoir auprès des siens le même rang que Paul auprès des chrétiens. Il fut mis à mort deux ans avant que Pierre et Paul ne fussent couronnés par le martyre.
Toutes les lettres sont très brèves et sont rédigées dans un latin très simple qui fournit un contraste saisissant avec le style habituel de Sénèque. Leur ordre ne respecte pas la chronologie. Les réponses de Paul, encore plus brèves que les lettres de Sénèque, ne contiennent aucune explication de la raison pour laquelle l’apôtre se serait mis à écrire en latin.

Le contenu des lettres semble au premier abord banal et sans aucun intérêt théologique. Quelles considérations ont donc pu motiver l’auteur du recueil ? Pourquoi a-t-il voulu fabriquer un document qui témoignerait des liens entre « l’instrument de choix » (Ac 9,15) qu’était Paul et le païen par excellence que fut Sénèque ? Vu le faible niveau conceptuel de l’échange, il ne s’agit certainement ni de confronter, ni de concilier la pensée païenne avec le christianisme. Néanmoins, on peut dégager certaines lignes de force qui témoignent de la volonté de l’auteur de défendre la culture et la rhétorique chrétiennes face au paganisme, préoccupation relevant d’un sentiment d’infériorité, typique du christianisme du IVe s., par rapport au niveau intellectuel et à la rhétorique sophistiquée des païens.

Sénèque ouvre l’échange en louant la moralité des épîtres de Paul et en reconnaissant que le message chrétien n’est pas d’origine humaine. Il situe l’enseignement de Paul dans le domaine des connaissances cachées, le terme grec « apocryphe » étant utilisé dans ce sens par Paul lui-même en Col 2,3.

Correspondance entre Paul et Sénèque, Lettre 1 (de Sénèque à Paul)

Je crois, Paul, que tu as été informé de l’entretien qu’avec mon ami Lucilius nous avons eu sur les connaissances cachées et d’autres sujets […] ; nous avons lu ton petit livre qui rassemble quelques-unes des lettres que tu as adressées à des cités ou des capitales de provinces. Elles contiennent d’admirables exhortations à la vie morale et nous en avons tiré un réconfort complet. Ces pensées à mon sens ne viennent pas de toi, elles passent par toi, mais quelquefois cependant, elles viennent à la foi de toi et par toi.
Toutefois il est mal à l’aise devant la simplicité du style chrétien.

Correspondance entre Paul et Sénèque, Lettre 7 (de Sénèque à Paul et à Théophile)

Aussi, comme tu énonces des choses excellentes, je voudrais que le raffinement de l’expression ne manquât pas à leur majesté. Et pour ne rien te cacher, frère, et pour ne pas avoir de dette à l’égard de ma conscience, je confesse qu’Auguste a été sensible à tes idées. Je lui ai lu un exorde plein de la force qui est en toi, et voici ce qu’il m’a dit : il s’étonnait qu’un homme sans instruction régulière fût capable de pareilles pensées.
Apparemment inconscient du fait que Paul parlait grec et non latin, il précise dans une autre lettre.

Correspondance entre Paul et Sénèque, Lettre 13 (de Sénèque à Paul)

Ce que je voudrais, c’est que tu acceptes de te confronter au vrai caractère de la langue latine, de donner à tes nobles propos l’éclat en plus, afin que le don sublime qui t’a été accordé trouve son digne emploi.
Paul répond en accentuant la différence entre le christianisme et la religion de l’Empire : « Je crois à un geste grave de ta part : avoir voulu faire connaître [à l’empereur] ce qui est contraire à son culte et à sa religion. Il adore en effet les dieux des nations païennes » (Lettre 8). Il trouve le geste de Sénèque d’autant plus risqué que les chrétiens sont sans cesse persécutés et que lui-même, Paul, se compromet en affichant son amitié avec le philosophe. En outre, la religion chrétienne lui impose l’abnégation de soi et la modestie.

Correspondance entre Paul et Sénèque, Lettre 10 (de Paul à Sénèque)

Chaque fois que je t’écris et que je place mon nom juste après le tien, je fais une chose qui est gravement contraire à ma religion. Je dois en effet, comme je l’ai souvent déclaré, être tout à tous et, pour bien veiller à te rendre les honneurs que la loi de Rome accorde au Sénat, choisir tout à la fin de la lettre la dernière place, sans embarras inconvenants et sans céder à ce qui ne serait que mon caprice.
Dans sa réponse, Sénèque rappelle à Paul sa citoyenneté romaine : « Aussi ne va pas juger que tu sois indigne de figurer dans l’en-tête de nos lettres : on croirait que tu cherches à m’éprouver plutôt qu’à me louer, toi qui sais bien que tu es citoyen romain » (Lettre 12). En outre, il se montre sensible aux persécutions des chrétiens : « Peux-tu croire que je n’éprouve ni tristesse ni chagrin, quand des innocents comme vous sont fréquemment soumis au supplice et quand tout le peuple vous juge si cruels et si portés au crime qu’il vous juge coupables de tout le mal qui advient dans la cité ? » (Lettre 11).

C’est Paul qui clôt l’échange. Sans justifier la simplicité de son style, tant critiqué par Sénèque, il met de nouveau l’accent sur la spécificité du message chrétien ; c’est à Sénèque d’y associer l’éloquence et de convertir la cour et les hautes sphères de la société romaine.

Correspondance entre Paul et Sénèque, Lettre 14 (de Paul à Sénèque)

Ce Verbe auquel ta sagesse t’a permis d’accéder devra rester pour toi un point inébranlable […]. Tu feras de toi un nouveau témoin de Jésus Christ en proclamant avec tout l’art de la parole la sagesse parfaite, et cette sagesse, sitôt atteinte, tu la feras pénétrer dans l’âme du souverain de cette terre, des gens de sa cour et de ses amis […]. Mais la parole de Dieu, instillée en eux comme un élément vital, enfante un homme nouveau.
Parmi d’autres thèmes abordés dans l’échange, notons l’admiration évidente de Sénèque pour la patience chrétienne face à la persécution, attitude proche de celle préconisée par le stoïcisme.


© I. Backus et R. Gounelle, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 148 (juin 2009), "Lire dans le texte les apocryphes chrétiens", p. 97-100.

 
 
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