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apocryphe
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Gounelle Rémi
Qu'est-ce qu'un apocryphe ?
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La littérature apocryphe chrétienne a été comparée à juste titre à un continent...
 

La littérature apocryphe chrétienne a été comparée à juste titre à un continent. Comment mieux décrire sa diversité ? Cette littérature provient de tous les pays christianisés et son contenu est extrêmement varié : évangiles et récits de mission, dialogues, hymnes et poèmes, visions et révélations, lettres attribuées aux personnages les plus divers s’y côtoient, pour ne pas mentionner des inventaires de prophètes et d’apôtres. Des textes grecs et latins côtoient des œuvres traduites ou composées en arménien, en copte, en géorgien, en syriaque, en arabe, en éthiopien, en vieux slavon et dans toutes les langues qui se sont développées en Occident durant le Moyen Âge. On ne peut pas davantage définir les frontières de cette littérature sur une base chronologique. Les apocryphes les plus anciens remontent en effet au Ier s., et les plus récents datent du début du XXe s.

La diversité de la littérature apocryphe chrétienne explique qu’il soit très difficile de la définir. Certes, les textes apocryphes ne se trouvent pas dans la Bible, mais ce critère n’est satisfaisant qu’en apparence : après tout, les homélies que nous a léguées l’Antiquité, ou les textes liturgiques sur les apôtres – qui reprennent souvent des traditions apocryphes – n’ont pas non plus été recueillis dans le Nouveau Testament ; on ne les considère pourtant pas comme des apocryphes. De plus, le canon de la Bible a varié selon les régions, et certains textes absents de la Bible des chrétiens d’Occident ont été considérés comme canoniques par d’autres chrétiens – c’est par exemple le cas de la Troisième Épître de Paul aux Corinthiens. Qu’un texte soit absent du canon n’est donc pas un critère satisfaisant pour définir un apocryphe. D’autres éléments doivent être pris en compte, parmi lesquels le contenu de ces écrits.

Des textes fondateurs
Comme les livres de la Bible, les apocryphes sont l’œuvre de croyants qui rapportent les hauts faits de personnages importants à leurs yeux – leurs voyages, leurs miracles, leurs morts héroïques, etc. –, mais aussi leur enseignement et les révélations dont ils ont été les bénéficiaires. Ces héros appartiennent au temps des origines chrétiennes : celui de Jésus, de ses apôtres et de ses disciples, mais aussi aux époques précédentes. À quelques exceptions près, les chrétiens de l’Antiquité ont en effet considéré l’Ancien Testament comme faisant partie intégrante de leur patrimoine. Certains apocryphes chrétiens parlent donc de personnages et d’événements antérieurs à la venue de Jésus. Ainsi, la majorité des nombreux textes apocryphes attribués au prophète Esdras sont d’origine chrétienne ; la recherche récente a aussi montré que des textes comme l’ « Ascension d’Isaïe » ou les « Vies des prophètes » sont des créations chrétiennes, et non des réécritures chrétiennes de sources juives.

Si des auteurs ont pris le temps de s’intéresser à ces personnages, à une époque où on publiait moins qu’aujourd’hui, c’est parce qu’il leur paraissait nécessaire d’en garder la mémoire pour garantir la foi et les pratiques de leurs communautés. Les apocryphes ne sont en effet pas comparables aux romans modernes : il ne s’agit pas d’œuvres de fiction visant à distraire leurs destinataires ou à les aider à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ; les apocryphes préservent et transmettent des traditions fondatrices, liées à des doctrines, des pratiques liturgiques ou morales ou des identités régionales.

Cette dimension de la littérature apocryphe est essentielle : même s’il arrive à un lecteur de prendre plaisir à la lecture de tel épisode bien tourné ou de sourire face à telle marque d’humour, il ne doit jamais oublier que son auteur n’est pas un écrivain qui écrit pour le simple plaisir d’écrire ou un affabulateur dont le but est d’inventer des histoires. Ainsi, lorsqu’un lecteur trouve confirmation de telle ou telle hypothèse sur Jésus dans un texte apocryphe, il doit se souvenir que son auteur n’est pas un historien et qu’il importe peu pour lui que les traditions qu’il rapporte soient historiquement avérées ou non. Les apocryphes ont été écrits par des chrétiens convaincus, au service de leur foi et de leur communauté… Ce qui n’exclut pas, éventuellement, une dimension polémique ! S’ils préservent parfois des traditions très anciennes, ce n’est jamais en connaissance de cause.

Des faux ?
Bon nombre de récits apocryphes se présentent comme l’œuvre d’un prophète de l’A. T., d’un apôtre ou d’un disciple de Jésus. D’autres affirment avoir été composés au temps de Jésus ou de l’A. T. La critique historique a démontré la fausseté de ces prétentions. Les auteurs de textes apocryphes seraient-ils donc des escrocs ?

Ce qui peut apparaître aujourd’hui comme un grossier mensonge doit être remis dans son contexte. Dans l’Antiquité, une œuvre devait en effet à tout prix éviter de passer pour « nouvelle », sous peine d’être rejetée sans ménagement ; une parole n’avait de poids que si elle se rattachait à une illustre tradition. Pour se parer des lettres de noblesse requises, philosophes et écrivains n’hésitaient pas à attribuer leurs œuvres à un auteur réputé et faisant autorité. En hommes de leur temps, les chrétiens n’ont pas manqué d’utiliser ces procédés qu’ils n’ont pas inventés.

Loin d’être des escrocs ou des mégalomanes, les auteurs d’écrits apocryphes ont tenté d’ancrer les traditions qu’ils rapportaient dans un passé glorieux. En les attribuant à un prophète ou à un apôtre, ils honoraient le héros dont ils se réclamaient, en se situant dans son héritage, et ils donnaient à leur œuvre l’autorité dont elle avait besoin. L’auteur des Épîtres pastorales n’a pas fait autrement en se situant dans le sillage paulinien.

Des textes populaires ?
Il n’est pas rare de lire, dans les médias et les journaux de vulgarisation, que la littérature apocryphe serait populaire : écrite par des gens peu formés, elle serait destinée au peuple et s’opposerait donc à la « haute littérature », composée de sermons, de traités théologiques, de commentaires bibliques… et aux écrits canoniques.

Cette opinion, bien que courante, est irrecevable, car pour rédiger un texte il fallait savoir écrire et maîtriser des règles de composition, ce qui n’était de loin pas le cas de l’ensemble de la population dans l’Antiquité. Les fréquents clins d’œil à la culture ambiante confirment qu’on est bien loin de la littérature populaire. Loin d’être gratuits, ces parallèles permettent souvent de découvrir, derrière des récits parfois absurdes ou scabreux, des réflexions philosophiques ou des dénonciations élaborées du paganisme de leur temps. Manifestement, un certain nombre d’auteurs bénéficiaient d’une bonne culture et attendaient de leurs destinataires qu’ils sachent décrypter les symboliques, parfois complexes, auxquelles ils recouraient. Considérer de tels textes comme de la littérature populaire ne fait que trahir notre difficulté à déchiffrer des œuvres plus subtiles qu’il n’y paraît au premier abord.

Le rapport au Nouveau Testament

Produite par des lettrés, la littérature apocryphe puise à diverses sources, mais on observe cependant que, pour les textes les plus anciens, les références au N. T. ne sont, pour le moins, pas évidentes. L’auteur des « Actes d’André », par exemple, ne semble connaître des Écritures que les noms d’Adam, d’Ève et de Caïn. Peut-être était-il un converti de fraîche date, encore peu au fait des détails de la foi chrétienne. D’autres apocryphes remontant aux années 150-200 ne contiennent pas beaucoup plus de citations bibliques ; certains, tout en citant l’A. T., ne renvoient pas clairement au N. T. Il faut dire qu’à cette époque, ce dernier n’était pas encore formé et la plupart des communautés chrétiennes n’avaient pas les moyens de disposer de copies des textes qui faisaient autorité pour elles. Il n’est dès lors guère surprenant que les apocryphes remontant à ce temps reculé ne citent pas davantage les écrits devenus canoniques. Quelles sont donc leurs sources ? Peut-être des traditions orales sur Jésus et ses disciples, mais il est souvent difficile de le prouver.

La Bible chrétienne se forme dans le courant du IIIe et du IVe s., si bien que les apocryphes composés à partir de cette période commencent à contenir des citations ou des allusions au N. T., et plus seulement à l’A. T. Certains d’entre eux se moulent fidèlement sur ces textes, les utilisant quasiment comme modèles, tandis que d’autres jouent avec eux, combinant les citations bibliques pour en faire jaillir un sens nouveau. Le recours à la Bible n’a en tout cas pas empêché les auteurs de ces apocryphes de recourir à d’autres sources, vraisemblablement écrites, et souvent perdues, et de faire allusion à leur environnement, sur lequel l’archéologie apporte souvent de précieuses lumières.


© Rémi Gounelle, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 148 (juin 2009), "Lire dans le texte les apocryphes chrétiens ", p. 3-6.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org