182
Eucharistie
469
Fraction du pain
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Première épître aux Corinthiens
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Repas du Seigneur
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Gerber Daniel
La fraction du pain et le repas du Seigneur d'après la première lettre aux Corinthiens
Théologie
 
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Si Paul parle de “pain rompu”, il emploie également l'expression plus large de “repas du Seigneur”...
 

(N.B. Le style des notes de conférence a été conservé)  

Si Paul parle effectivement de « pain rompu » en 1 Co 10,17, il emploie l’expression plus large de « repas du Seigneur » en 1 Co 11,20 pour désigner le partage du pain et de la coupe.

Comme cela a été rappelé en introduction, les deux traditions reprises en 1 Co 10,16 et 1 Co 11,23b-25 apparaissent en des contextes différents : la première figure dans l’ample développement consacré aux nourritures sacrifiées aux idoles (1 Co 8,1 – 11,1) ; il est fait usage de la seconde dans le cadre de la dénonciation – du point de vue de Paul – d’un grave disfonctionnement (1 Co 11,17-34).
D’emblée, on relèvera que le désaccord entre Paul et les Corinthiens ne porte pas sur le sens théologique du repas du Seigneur, mais sur ses implications directes au niveau de la vie civile ou de la vie communautaire.

Lecture de 1 Co 10,14-22

Ce passage tire la leçon de ce qui a été évoqué juste avant, à savoir le contre-exemple d’Israël au désert où le peuple a communié avec le veau d’or. Lue sur cet arrière-plan, l’exhortation pressante de Paul à fuir l’idolâtrie au v. 14 n’est que plus solennelle encore. On notera surtout l’emploi, au v. 16, du terme koinônia, « communion, avoir part », dans les deux questions au sujet de la coupe et du pain, un mot sur lequel l’apôtre s’appuie pour enjoindre aux v.20b.21 : « Je ne veux pas que vous entriez en communion avec les démons. Vous ne pouvez boire à la fois à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons ; vous ne pouvez participer à la fois à la table du Seigneur et à celle des démons ».

La participation au repas du Seigneur constitue donc pour Paul un marqueur d’identité exclusif, qui pose une limite claire et ferme : on ne peut désirer être en communion avec le Seigneur et vouloir participer aux rituels dédiés aux divinités païennes. Et tant pis pour les mets alléchants servis à l’occasion de telles cérémonies !  

A-t-on accordé suffisamment d’attention au bref commentaire de Paul apporté au v. 17 ? L’interprétation de cette phrase est, à mon sens, lourde de signification dans le débat sur l’intercommunion entre chrétiens de traditions différentes. Permettez-moi de traduire littéralement ce verset, pour mieux faire ressortir ce sur quoi Paul insiste : « Parce qu’un pain, un corps les nombreux forment, car tous à un unique pain nous avons part ».

Employé sans caractérisation explicite, le mot « corps » désigne ici l’unité organique des « nombreux » qui « ont part » au même pain eucharistique. Mais faut-il comprendre que le partage du pain a pour fonction d’entretenir seulement une unité constituée au préalable sur une autre base ? Faut-il considérer au contraire que, du point de vue de Paul, le partage du pain crée en lui-même une unité ? On l’aura compris : opter pour la première interprétation peut justifier le refus de l’intercommunion ; opter pour la seconde lecture est une invitation à vivre l’intercommunion.

Autre sujet : que s’est-il donc passé à Corinthe pour que Paul réagisse de façon aussi sévère en 1 Co 11,17-34 ?

Lecture de 1 Co 11,17-34

L’apôtre déplore en ce passage le maintien des clivages sociaux dans le contexte du repas du Seigneur. Ce qu’il dénonce d’une manière très vague tout d’abord – « vous vous réunissez pour le pire » (v. 17b) – est ensuite exprimé par les pluriels « divisions » (v. 18b) et « scissions » (v. 19) avant d’être explicité au v. 21b par deux verbes opposés et caricaturaux : « avoir faim » et « être ivre ».

L’histoire sociale et l’archéologie1 nous apprennent de fait que « la simple organisation matérielle favorisait de telles déviances […]. Puisque les églises bâtiments n’existaient pas encore, on se réunissait dans des maisons particulières appartenant aux chrétiens les plus riches, […] construites à la manière romaine. […] Une quarantaine de personnes pouvaient, en se serrant, tenir dans [l’atrium, la] cour [centrale]. Il existait aussi une salle à manger, le triclinium, meublé de [quelques] banquettes [seulement]. Les habitudes sociales des Corinthiens ne sont pas tombées du jour au lendemain […]. Le propriétaire […] continuait à recevoir ses amis devenus chrétiens dans la salle à manger ; tandis que les autres, moins fortunés, s’entassaient dans l’atrium. La nourriture qu’il fournissait était certainement meilleure et plus abondante que les provisions apportées par les gens de condition plus modeste. Et en outre […] ses amis […] pouvaient arriver plus tôt, dès trois heures de l’après-midi, l’heure habituelle où l’on invitait pour un banquet. Dans l’atrium au contraire, les employés arrivaient quand ils avaient terminé leur travail, c’est-à-dire beaucoup plus tard2 ».

La première condamnation formulée par Paul est d’ordre moral : le mépris des membres de l’église qui n’ont rien (v. 22b). Mais la vraie gravité ne sera exposée aux v. 27-32 qu’après le rappel des « paroles d’institution ». Ce qui est fondamentalement mis en cause par l’apôtre en ce passage, c’est l’ « indignité » (v. 27) du maintien des clivages sociaux ordinaires dans l’assemblée chrétienne, alors qu’en Christ, tous sont égaux. Pour Paul, l’accueil mutuel et l’attention portée les uns aux autres est une impérieuse nécessité, une condition sine qua non, pour que le repas du Seigneur puisse avoir lieu pour le meilleur et non pour le pire.

L’apôtre insiste donc tout particulièrement à la fois sur l’exclusivité de la communion avec le Seigneur et sur les nécessaires implications communautaires du partage du pain et de la coupe.

 

© Daniel Gerber, Professeur de Nouveau Testament à la Faculté de théologie protestante de l'Université Marc-Bloch (Strasbourg), SBEV, Bulletin Information Biblique n° 72 (juin 2003), p. 13. 

 
1 Co 11,17-34
17Ceci réglé, je n'ai pas à vous féliciter : vos réunions, loin de vous faire progresser, vous font du mal.
18Tout d'abord, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on, et je crois que c'est en partie vrai :
19il faut même qu'il y ait des scissions parmi vous afin qu'on voie ceux d'entre vous qui résistent à cette épreuve.
20Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez.
21Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l'un a faim, tandis que l'autre est ivre.
22N'avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour boire ? Ou bien méprisez-vous l'Eglise de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n'ont rien  ? Que vous dire ? Faut-il vous louer ? Non, sur ce point je ne vous loue pas.
23En effet, voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis  : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,
24et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi. »
25Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang  ; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi. »
26Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.
27C'est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur.
28Que chacun s'éprouve soi-même avant de manger ce pain et de boire cette coupe ;
29car celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit sa propre condamnation.
30Voilà pourquoi il y a parmi vous tant de malades et d'infirmes, et qu'un certain nombre sont morts.
31Si nous nous examinions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés ;
32mais le Seigneur nous juge pour nous corriger, pour que nous ne soyons pas condamnés avec le monde.
33Ainsi donc, mes frères, quand vous vous réunissez pour manger, attendez-vous les uns les autres.
34Si l'on a faim, qu'on mange chez soi, afin que vous ne vous réunissiez pas pour votre condamnation. Pour le reste, je le réglerai quand je viendrai.
1 Co 10,14-22
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org