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Actes des Apôtres
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Eucharistie
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Fraction du pain
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Luc
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Repas du Seigneur
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Flichy Odile
La fraction du pain et le repas du Seigneur en Luc-Actes
Théologie
 
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Luc, dans les Actes des Apôtres, parle de la pratique de la “fraction du pain” comme de l'une des caractéristiques de la vie de la communauté chrétienne...
 

Fraction du pain et repas du Seigneur : deux expressions indissociables, suffisant l’une et l’autre à évoquer l’Eucharistie, l’une, de manière métonymique, par le geste même de Jésus rompant le pain lors de son dernier repas avec ses apôtres, l’autre, par la métaphore du repas, à laquelle ont recouru les premiers chrétiens pour désigner leurs assemblées liturgiques.

Les lettres de Paul, en particulier 1 Co, sont pour nous le témoignage le plus ancien de l’importance de ces repas communautaires au cours desquels se célébraient le don de la Vie divine et la présence du Ressuscité au milieu des siens, réunis en son Nom. L’expression « le repas du Seigneur » apparaît en 1 Co 11,20. Les deux traditions eucharistiques reprises en cette lettre – 1 Co 10,16a.b et 1 Co 11,23b-25 – relèvent de deux contextes distincts, à savoir l’ample développement consacré aux viandes/nourritures sacrifiées aux idoles (1 Co 8,1 – 11,1) et la dénonciation d’un grave disfonctionnement (1Co 11,17-34). Le désaccord entre Paul et les Corinthiens ne porte pas sur le sens théologique du repas du Seigneur, mais sur ce qu’il suppose au niveau de la vie civile et de la vie communautaire.

Luc, dans les Actes des Apôtres, parle de la pratique de la « fraction du pain » comme de l’une des caractéristiques de la vie de la communauté chrétienne fondée par l’effusion de l’Esprit à Jérusalem (Ac 2,42. 46 ; 20,7.11.35). À la lumière de son « premier livre, consacré à tout ce que Jésus a fait et enseigné », l’expression est particulièrement significative, puisque c’est précisément au geste de la « fraction du pain » que les disciples qui ont fait halte pour se restaurer au village d’Emmaüs reconnaissent le Ressuscité dans celui qui est venu au-devant d’eux tandis qu’ils cheminaient tristement (Lc 24,30-31.35).

Que peut-on savoir de l’origine, du sens précis et de la portée de cette expression lucanienne, qui n’est pas sans lien avec la tradition paulinienne (cf. l’emploi du verbe « klao /rompre » en 1 Co) ? Tenter de donner quelques éléments de réponse à cette question fera l’objet de ce premier exposé sur la fraction du pain dans les Actes des Apôtres.  

L’expression « rompre le pain » apparaît pour la première fois en Ac 2,46, sans autre précision que sa localisation « dans les maisons » (X. Léon-Dufour, Le partage du pain eucharistique selon le NT, Paris, Seuil, 1982, p. 30-41.) Luc semble ainsi faire référence à une pratique quotidienne connue de ses lecteurs : en plus de la prière quotidienne au Temple, la communauté se rassemblait pour « rompre le pain dans les maisons. »

Arrière-plan de cette expression
Le monde grec ne la connaît pas. Il s’agit d’une coutume juive.

         • Dans l’Ancien Testament

Elle est évoquée une seule fois à propos d’une cérémonie accomplie dans la maison où quelqu’un vient de mourir : une offrande rituelle de pain et de vin était effectuée dans le but de ramener, en quelque sorte, la famille touchée par la mort, et spécialement le nouveau chef de famille, dans le monde des vivants et de les réconforter. Pour faire comprendre à Israël qu’il est un peuple infidèle et lui signifier l’urgence de sa conversion, Dieu demande au prophète Jérémie de ne pas aller dans la maison où on se réunit pour un deuil et de ne pas accomplir ce rite : « On ne rompra pas le pain pour qui est dans le deuil, pour le consoler au sujet d’un mort ; on ne lui offrira pas la coupe de consolation pour son père ou sa mère » (Jr 16,7).

         • Dans la littérature rabbinique

Le geste est souvent noté pour désigner, non pas le fait de prendre un repas mais le rite de « rompre la galette de pain » qui ouvre le repas. « Le père de famille se relève de sa position étendue, prend, tout en étant assis, un gâteau de pain azyme et prononce sur lui (au nom de tous) la formule de louange : “Sois béni, Éternel notre Dieu, Roi de l’univers, toi qui fais sortir le pain de la terre”. Les commensaux s’approprient la louange par “Amen”. C’est seulement après que l’Amen a été prononcé que le père de famille détache pour chaque convive un morceau de gâteau ayant la taille d’une olive. Le morceau doit passer de main en main jusqu’au convive le plus éloigné. Finalement il rompt pour lui-même et donne par là le signal aux convives de manger également » (J. Jeremias, « L’influence de la liturgie sur la tradition des textes de la Cène », La dernière Cène, les paroles de Jésus (LD 75), Paris, Cerf, 1972, p. 124s.).

Par le partage des morceaux se faisait la communauté de table. Les convives ne faisaient désormais plus qu’un et Dieu, donateur, était considéré présent.

         • Dans les évangiles

Ce rite inaugural du repas est toujours rapporté dans ses gestes successifs et non pas évoqué seulement pas l’un d’entre eux :

– Lc 9,16 : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons et, levant les yeux vers le ciel, il prononça sur eux la bénédiction, les rompit, et il les donnait aux disciples pour les offrir à la foule. »

– Lc 24,30 : « Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. »

La « fraction du pain » dans les Actes
Dans les Actes des Apôtres, Luc emploie l’expression « la fraction du pain » ou « rompre le pain » de manière absolue ; de plus, dans le sommaire d’Ac 2,42-46 qui décrit la vie de la première communauté, la fraction du pain et le partage d’un repas sont distingués : « ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse et la simplicité de cœur » (Ac 2,46). L’expression ne peut donc pas vouloir simplement dire « prendre un repas. » Fait-il référence, par ce terme rituel, à l’Eucharistie ?       

         • Ac 20,7-12

L’épisode de la résurrection d’Eutyque à Troas, en Ac 20,7-12, nous donne des éléments en ce sens (Cf. Odile Flichy, « Vivre de l’écoute de la parole », La Vie spirituelle 770, mai 2007, p. 199-204).

– Le cadre de la réunion semble bien être celui d’une assemblée liturgique : le moment, le verbe « se réunir » (sunago), l’objectif, les lampes nombreuses (v. 7 et 8) : « Le premier jour de la semaine alors que nous étions réunis pour rompre le pain.... Les lampes ne manquaient pas dans la chambre haute où nous étions réunis. »

– On note également l’importance de la parole dans le déroulement des faits : elle encadre le moment de la résurrection d’Eutyche et de la fraction du pain :
1. « Paul qui devait partir le lendemain adressait la parole aux frères…. » (v. 7)
2. Eutyque s’endort tandis que Paul « n’en finissait pas de parler » (littéralement : « prolonge sa parole ») et tombe de la fenêtre du troisième étage (v.9)
3. Paul descend, le prend dans ses bras et proclame qu’il est vivant (v. 10)
4. Il remonte, rompt le pain et mange (v. 11)
5. puis il prolonge l’entretien (homilèsas) jusqu’à l’aube et s’en va (v. 11)

Ces détails ne manquent pas de solliciter la mémoire du lecteur de l’évangile de Luc en l’invitant à établir un parallèle entre ce repas partagé par Paul et ses proches collaborateurs et celui qu’avait pris Jésus avec ses apôtres à la veille de sa Passion.
La mise en perspective des deux scènes commande l’interprétation de l’épisode et revêt d’une valeur symbolique un certain nombre de termes figurant dans le récit.

De ce fait, au-delà du souvenir d’une aventure mémorable survenue à l’Église des premiers temps, ce passage nous livre un précieux témoignage de l’expérience spirituelle vécue par la communauté de Troas réunie autour de Paul : la parole du Ressuscité est lumière et vie pour qui l’écoute et l’accueille.

Ainsi, la chambre haute où se trouve réunie la communauté et où Paul proclame la parole de Dieu est remplie de lumière. Le détail, étrange à première vue, concernant la présence de lampes « suffisantes », prend sens si on lui reconnaît une fonction symbolique : la parole de Dieu est lumière généreuse pour l’assemblée des chrétiens qui l’écoutent (le même terme est appliqué, au v. 11, à la parole de Paul qui parle « suffisamment », à savoir « longtemps »). À l’extérieur, il y a les ténèbres de la nuit.

Le jeune Eutyche occupe une position un peu à l’écart de cette assemblée : il est sur le bord de la fenêtre, c’est-à-dire à la limite de l’intérieur et de l’extérieur de la pièce et de la communauté qui s’y trouve rassemblée (en répétant deux fois, au v. 7 et au v. 8, l’expression « où nous étions réunis », le récit insiste sur ce point). En outre, alors que Paul « discourt toujours », il est « emporté par un profond sommeil », et se trouve ainsi plongé dans un état qui le met dans l’incapacité absolue et de voir la lumière et d’entendre la parole de Dieu.

C’est sous l’emprise de ce sommeil qu’il est victime de la chute qui lui coûte la vie. Le récit souligne en même temps son état de passivité et la descente vertigineuse que représente le fait de tomber du haut du troisième étage. Littéralement, le texte grec dit en effet ceci : « emporté vers le bas (kata) par un sommeil profond alors que Paul discourait toujours, emporté vers le bas (kata) par le sommeil, il tomba en bas (kato) du troisième étage et fut relevé mort. Descendant (katabas), Paul tomba sur lui… »

En dehors et en bas de la chambre haute pleine de lumière, il y a la mort. Mais Paul, le prédicateur de la Parole, effectue alors le même mouvement de descente pour venir rejoindre celui qui a été coupé de la source de vie. De même qu’Eutyche était tombé, Paul « tombe » sur lui pour l’entourer de ses bras et révéler que son « souffle de vie est en lui ». L’ayant rejoint, en quelque sorte, là où il est, il proclame devant son cadavre sa foi en la vie donnée par le Ressuscité. Puis, remontant (anabas) vers la communauté et la lumière, il rompt le pain, mange et parle encore. Le passage de la mort à la vie, vécu par Eutyche, se trouve donc au cœur de la célébration eucharistique de la communauté. Paul, porteur de la Parole, a transmis cette parole de vie et a permis à la communauté chrétienne de la recevoir et d’en éprouver la puissance salvifique.

L’organisation du passage contribue, elle aussi, à en dévoiler le sens. En faisant de l’épisode de la chute mortelle (v. 9) et de la résurrection d’Eutyche (v. 10) le centre du passage, Luc relie étroitement le miracle opéré par Paul au contexte liturgique dans lequel il survient. Ainsi, l’exclamation de Paul : « Il est vivant », apportant un vigoureux démenti au constat fait par le narrateur : « Il était mort » retentit-elle avec d’autant plus de force qu’elle est chargée de tout le poids de la confession de foi chrétienne. Par ailleurs, on peut comprendre pourquoi Luc attend le départ de Paul, au lieu de le faire au moment même du miracle, avant de mentionner que le jeune homme fut reconduit « vivant » dans l’assemblée et que celle-ci en ressentit un « réconfort sans mesure ». Il nous suggère ainsi que, comme les apôtres après le départ du Christ, les chrétiens de Troas continuent de vivre de la Parole de Dieu. Paul, l’envoyé du Christ s’est effacé. Ils doivent la transmettre à leur tour, comme doivent également le faire tous ceux et celles qui se reconnaissent partie prenante du « nous » de ce récit.

On peut donc penser, à la suite de X. Léon-Dufour, que « Luc (ou la tradition avant lui) a transformé en dénomination de l’eucharistie l’un des gestes du rite qui ouvrait le repas juif. Tout en évoquant d’emblée le rite sacramentel, le terme “fraction du pain” souligne l’aspect de partage dans l’unité qui marque la célébration chrétienne. Prolongeant la pensée héritée des juifs, les chrétiens ont sans doute vu dans la fraction du pain le symbole de l’unité recherchée par le Christ en rassemblant les fidèles ».

Si les Apôtres, comme Jésus, enseignent au Temple, l’assemblée de la communauté se tient dans les maisons. Il y a là une nouveauté significative par rapport à l’habitude juive de se réunir à la synagogue pour l’office de sabbat (cf. Paul en Ac 13). La distinction fondamentale entre espace sacré et profane est estompée (mais Luc précise, en Ac 18,7, que la maison de Titus Justius à Corinthe, où Paul enseigne pendant 18 mois a un mur mitoyen avec la synagogue ! )      

         • Ac 2,42-47

Le sommaire d’Ac 2,42-47, qui nous décrit la communauté fondée dans l’Esprit, nous permet de situer le rite de la fraction du pain dans les différents aspects de la vie des premiers chrétiens.

« Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. »

L’enseignement des Apôtres, qui a lieu au Temple et dans les maisons, porte sur le sens des événements advenus par Jésus de Nazareth (cf. Ac 5,42 : « Chaque jour, au Temple et dans les maisons, ils ne cessaient d’enseigner et d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus Messie »). Comme on l’a vu, c’est aussi dans les maisons qu’avaient lieu les assemblées liturgiques (la « fraction du pain »). On ne peut donc dissocier enseignement et fraction du pain. De même que dans les synagogues, l’Écriture était lue et commentée de manière actualisante pour les fidèles, les Apôtres, à la lumière de l’Écriture, ils montrent comment les promesses faites par Dieu à son peuple se sont accomplies par la résurrection de Jésus. Le terme de koinonia prend un sens très fort du fait de sa dimension spirituelle (c’est un don de l’Esprit) : « Ils n’avaient qu’un seul cœur et qu’une seule âme » (Ac 4,32). Leur communion de foi s’exprime, entre autres, par la pratique du partage des biens.

La Bonne Nouvelle qu’ils ont accueillie et transmettent fonde leur vie communautaire.

C’est cette communauté rassemblée, « unanime », qui célèbre l’eucharistie, tournée vers Dieu dans la prière. Le récit des Actes nous rapporte la prière de la communauté après la première arrestation de Pierre et Jean : « Accorde à tes serviteurs de dire ta Parole avec une entière assurance ». Cette prière est immédiatement exaucée puisqu’ils sont remplis du Saint Esprit et disent « avec assurance » la parole de Dieu (Ac 4,30-31).

Telle est donc l’originalité lucanienne concernant la fraction du pain, une originalité qui demande maintenant à être rattachée à la tradition paulinienne dans laquelle elle s’inscrit.

 

© Odile Flichy, professeur de Nouveau Testament à la Faculté jésuitedu Centre Sèvres (Paris) SBEV, Bulletin Information Biblique n° 72 juin 2009),p. 10. 

 
Ac 2,42-47
Ac 20,7-12
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