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Isaïe
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Ferry Joëlle
Isaïe : lire le livre à la recherche de son unité
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Dans l'histoire de la recherche sur le livre d'Isaïe, on peut distinguer plusieurs étapes...
 

Dans un ouvrage remarqué à sa sortie : Isaïe. "Comme les mots d'un livre scellé" (Is 29,11), Coll. "Lectio divina" n° 211, éditions du Cerf, Paris, 2008, 259 p., 30 € (voir la recensions dans le Cahier Evangile 144 (juin 2008), p. 59-60), et à la suite de quelques études récentes, Joëlle Ferry propose de lire le livre d’Isaïe comme " un " livre et non pas comme une juxtaposition de trois livres, idée à laquelle nous sommes habitués. Pari tenu ? (Texte issu d’une conférence donnée au Centre Georges Bernanos à Paris, le 4 juin 2008).

Il y a quelques années, lorsqu'ils lisaient un livre prophétique, l'intérêt des historiens, des biblistes, des croyants se portait sur le personnage du prophète (on pensait pouvoir l'atteindre dans son identité propre de contestataire ou de mystique) et, bien sûr, sur son message : que dit-il sur le culte, la justice, la politique ? Or nous devons convenir que nous n'avons aucun accès direct à la personne de quelque prophète que ce soit. La recherche exégétique a progressivement mis en lumière que la rédaction des livres prophétiques a été longue. Écrits par étapes, ils ont fait l'objet de nombreux remaniements. D'où un changement de perspective : ce qui est premier, c'est le livre. La Bible est un écrit, une œuvre littéraire, et dans les livres bibliques il y a des figures prophétiques...

Dans l'histoire de la recherche sur le livre d'Isaïe, pour en venir plus directement à notre sujet, on peut distinguer plusieurs étapes.

I - L'exégèse de Duhm (1892) à Vermeylen (1978)

Qui cherche dans une Bible en français (TOB ou BJ) le livre d'Isaïe constate à la fois qu'il y a un livre qui porte le nom d'Isaïe et que ce livre semble être composé de trois livres puisque les éditeurs insèrent des titres et sous-titres qui indiquent au lecteur qu'il y a bien Isaïe, mais aussi un « Deutéro-Isaïe » et même un « Trito-Isaïe ».

• La position classique

Ainsi, le grand exégète allemand Bernhard Duhm publia un commentaire du livre d'Isaïe en 1892 où il divise les 66 chapitres du livre en trois parties, auxquelles correspondraient trois lieux, trois périodes, trois auteurs et même trois accents théologiques :

- les chap. 1 - 39 auraient été, en grande partie, écrits en Juda, par le prophète Isaïe du VIIIe siècle et auraient pour thème central l'annonce d'un jugement à venir en raison du péché d'Israël ;

- les chap. 40 - 55 seraient l'oeuvre d'un autre prophète, anonyme, dit « deutéro-Isaïe » ; exilé à Babylone après la prise de Jérusalem en 587 av.       J.-C., il soutient l'espérance en un retour, un « nouvel exode » conduit par Yhwh ;

- les chap. 56 - 66 constitueraient une troisième partie appelée analogiquement « Trito-Isaïe », œuvre d'un ou plusieurs auteurs qui, après le retour d'exil (538 av. J.-C.), font état des difficultés de la communauté à Jérusalem/Sion, tout en célébrant la ville, demeure de Dieu et montagne sainte pour tous les peuples.

• La remise en cause

Cette approche tripartite du livre d'Isaïe a été remise en cause à partir des années 1980 et plus encore 1995-2000 sous l'effet d'un double constat.

- D'un côté, l'histoire de la rédaction du livre s'est avérée de plus en plus complexe. Les études extrêmement minutieuses de Jacques Vermeylen, aujourd'hui professeur à Lille, ont montré que de nombreux passages du livre d'Isaïe résistent au rattachement à une circonstance historique sûre.

Le livre d'Isaïe serait constitué de trois collections indépendantes ? Mais il faut observer que le livre ne comporte qu'un seul titre (1,1) pour tout le livre et un seul « récit de vocation ». Les frontières et les liens entre les parties ne sont pas nets : on peut voir un changement de style entre les chap. 39 et 40, mais la coupure est certainement plus grande entre Is 12 et 13 (un psaume et le début des oracles sur les nations) qu'entre Is 55 et 56 !

Le plan serait chronologique et géographique ? Mais Isaïe 1 - 39, section dite du prophète du VIIIe siècle, comporte de très nombreux passages postérieurs à l'époque assyrienne. Le premier chapitre du livre n'introduit pas seulement la section 1 - 39 mais l'ensemble du livre d'Isaïe sur les plans littéraire, historique et théologique. Le ch. 12, avec la thématique du salut de Sion, fait lien avec les parties 2 et 3.

- D'un autre côté, l'évolution des méthodes de lecture avec la mise en valeur des approches synchroniques va renouveler l'abord les livres prophétiques. C'est ainsi que plusieurs auteurs, notamment les américains Christopher Seitz et Brevard Childs, parcourent le livre d'abord comme une unité, un livre qui a été reçu comme un livre dans le canon des Écritures. L'exégète privilégie alors l'étude du livre dans son état final (approche synchronique), mais il regarde aussi l'histoire du livre et son intégration dans le canon, démarche constituante d'une théologie de l'Écriture. La « lecture canonique » cherche à se situer dans cette double approche.

Lire le livre comme un livre, c'est donc ce que j'ai essayé de faire dans cet ouvrage qui a pour origine un cours donné au 2e cycle de la Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris en considérant le livre d'Isaïe comme une unité et non comme une compilation de péricopes ou la simple juxtaposition de trois livres se rapportant à trois moments historiques différents.

En étudiant l'architecture du livre et sa thématique, j'ai constaté que l'unité du livre était réelle, que bien des passages qui peuvent sembler obscurs à première vue prennent sens dans le contexte du livre entier. Plus même, une telle lecture offre de lire le livre comme « à nouveau ».

Je voudrais prendre deux exemples. Le premier me permettra de dire quelque chose de l'architecture du livre (le rôle des chapitres 36 - 39). Le second regardera le thème de l'endurcissement dans le livre qui éclaire le chapitre 6 du livre d'Isaïe (récit de vocation).

II - Les chapitres 36 à 39 : appendice historique ou pivot du livre ?

Dans la construction du livre, les chap. 36 - 39 posent souvent question et bien des éditeurs leur donnent un titre peu attirant : « Appendice historique » (BJ 1975), « Documents » (BJ 1998), « Écits sur l'activité d'Esaïe » (introduction de la TOB), ou encore « Dernière collection subsidiaire » (Rolf Rendtorff,  Introduction à l'Ancien Testament, 1996).

Ces chapitres racontent trois épisodes de la vie d'Isaïe, prophète du roi Ézékias, à une époque dramatique pour Jérusalem puisque la ville est assiégée par Sennakérib, le souverain assyrien.

Les chap. 36 - 37 racontent la crise de 701 : le siège de Jérusalem par les armées de Sennakérib. Lors du siège, une ambassade vient faire des propositions à Ézékias qui sollicite alors l'intervention du prophète Isaïe. Le prophète exhorte le roi à la confiance et lui assure que Yhwh sauvera la ville. Suit, au chap. 38, un récit de la maladie du roi conduit aux portes de la mort. Enfin, le chap. 39 rapporte la visite d'une ambassade (babylonienne cette fois !) et se termine par la prédiction de l'exil à Babylone.

Or ces chapitres sont presque identiques à trois chapitres des livres des Rois : 2 R 18 - 20. L'exégèse classique s'est attachée à étudier l'histoire de leur rédaction (lequel des deux textes a été écrit le premier ?) pour conclure que les rédacteurs du livre d'Isaïe ont emprunté au livre des Rois (mais d'autres disent le contraire en retournant les arguments). Ces études prennent les deux récits en eux-mêmes et les lisent en parallèle. Différemment, dans la logique qui est la leur, les études synchroniques vont d'abord focaliser l'attention sur la place des chapitres des Rois ou d'Isaïe dans le livre dont ils font partie car ils prennent sens dans leur contexte propre.

• 2 R 18,13 - 20,19 dans le cadre du livre des Rois

Dans la rédaction finale du livre, ces chapitres sont enchâssés dans la notice habituelle dans livres des Rois sur les rois d'Israël et de Juda, ici donc Ézékias. 2 R 18,1-7 a la même structure que toutes les notices royales. Après une introduction (v. 1-2) qui précise le synchronisme avec le roi d'Israël, l'âge d'Ézékias à son avènement, la durée de son règne et le nom de sa mère, le texte (v. 3-6) mentionne une appréciation élogieuse sur le roi : sa confiance en Yhwh et sa piété furent telle que « Yhwh fut avec lui et il réussit tout ce qu'il entreprit ».

C'est alors que se trouve le récit qui nous intéresse sur les relations entre Isaïe et Ézékias (2 R 18,13 - 20,19). Ce récit souligne que c'est grâce à la piété d'Ézékias que Jérusalem a échappé à la destruction.

Enfin, 2 R 20,20-21 conclut, selon le schéma classique, la notice consacrée à Ézékias : « Ézékias se coucha avec ses pères et son fils Manassé régna à sa place. »

À lire l'ensemble du texte, il apparaît clairement que ces chapitres sont consacrés d'abord au roi Ézékias ; le récit de la prise de Jérusalem par Sennakérib et les relations avec le prophète forment un épisode de l'histoire du roi de Juda.

• Is 36 - 39 dans le cadre du livre d'Isaïe

En général, la critique voit en Is 36 - 39 un appendice historique : un rédacteur, soucieux de rassembler dans un même recueil toutes les traditions consacrées à Isaïe, l'aurait ajouté à la fin d'un recueil comprenant les ch. 1 - 35. Pourtant, les attaches littéraires et logiques de Is 36 - 39 avec le reste du livre sont nombreuses, trop nombreuses pour un appendice justement ! Mentionnons-en deux.

-  Selon Is 36 - 39, Jérusalem a dû son salut à trois facteurs : la fidélité de Yhwh vis-à-vis de la dynastie de David (thème qui est présent en Is 7 ; 9 ; 11) ; la confiance absolue en Yhwh dont Ézékias a fait preuve ; le châtiment de l'orgueil assyrien. Trois thèmes que l'on retrouve en Is 1 - 35. Bien plus, les événements de 701 montrent le bien-fondé de la prédication du prophète Isaïe.

-  Is 39 est tourné vers ce qui suit : l'annonce de la déportation à Babylone de certains descendants d'Ézékias (39,7) sert d'introduction à la promesse du retour de l'exil babylonien. Les chapitres 36 - 39 (le salut de Jérusalem et la guérison d'Ézékias) garantissent la réalisation de la promesse contenue en Is 40 - 55 : Yhwh tiendra sa promesse de ramener le peuple de l'exil, comme il a tenu ses promesses à l'égard de Jérusalem et d'Ézékias.

• Conclusion

Après la lecture de ces deux récits, il apparaît que   2 R 18 - 20 et Is 36 - 39, qui sont pratiquement identiques, ne jouent pas le même rôle dans les deux livres. Chacun des livres s'intéresse à l'un des personnages dominants, Ézékias ou Isaïe. 2 R rapporte l'histoire en fonction d'Ézékias : le but est d'illustrer la réussite de ce roi, favorisé en raison de sa piété et de sa confiance en Yhwh. Le livre d'Isaïe rapporte l'histoire en fonction du prophète. En montrant que le message d'Isaïe a trouvé, au moins en partie, sa réalisation lors de l'expédition de Sennakérib, le rédacteur veut en souligner le bien-fondé. Étant donné leur place, les récits de Is 36 - 39 apportent une garantie à la promesse de retour d'exil contenue en Is 40 - 55. Ce qui s'est passé en 701 est une source d'espérance pour les exilés de Babylone entre 587 et 538. À ce titre, l'épisode du siège de Sennakérib joue un rôle de première place dans la construction du livre.

III - Structuration du livre d'Isaïe en deux parties et non en trois

Dès 1964 un chercheur américain qui a travaillé sur les documents de Qoumrân, William Hugh Brownlee, soutenait que le livre d'Isaïe avait été édité sous la forme d'un ouvrage en deux volumes de 33 chapitres chacun. Plus récemment, Marvin Sweeney (1996), Bernard Gosse (1997 ; 2003), Dominique Janthial (2004) optent pour cette structuration bipartite.

• Arguments

Pour percevoir les arguments en faveur de cette structuration, oublions les titres et sous-titres de nos Bibles qui imposent quasiment un plan en trois parties ! Quatre arguments peuvent être retenus.

1. Indice matériel : cette division en deux parties a un appui textuel. En effet, dans un manuscrit de Qoumrân (1 Q 11sa) il y a un espace de trois lignes entre les chapitres 33 et 34. Brownlee pensait que les scribes avaient gardé la trace d'une édition où les chapitres 1 - 33 étaient copiés sur un rouleau et les chapitres 34 - 66 sur un autre.

2. Par ailleurs, le chap. 33 offre une bonne conclusion pour la première partie. Il reprend en une confession de foi le message du prophète : « Oui, Yhwh est notre juge et Yhwh nous régente / Yhwh est notre roi, c'est lui notre sauveur » (33,22). Dans cette confession, le mot « sauveur » renvoie à la fois au v. 1 du livre (le nom d'Isaïe, yeshayahu , formé sur la racine yasha, sauver) et au chap. 12 (conclusion d'une première unité du livre) où le substantif « salut » se trouve trois fois (v.2.2.3).

3. De plus, les chap. 34 - 35 puis 36 - 39 ont une fonction de « pont » entre les deux grandes parties du livre. En effet, les chapitres 34 - 35 reprennent la thématique du jugement de Is 1 - 33 et annoncent une nouvelle possibilité de salut et de restauration qui sera développée dans la seconde partie, Is 34 - 66. Les correspondances entre les deux parties 1 - 33 et 34 - 66 sont nombreuses.

4. Dans le cadre d'une structure bipartite, le chap. 34 joue le rôle d'un nouveau commencement :

- Un appel solennel à écouter ouvre Is 1 et Is 34 : « Cieux, écoutez, terre prête l'oreille, car Yhwh parle... » (1,2) / « Approchez, nations, pour écouter, peuples soyez attentifs, que la terre écoute » (34,1)

- Is 34 reprend plusieurs termes de Is 1, comme l'a fait remarquer Dominique Janthial :
- la colère de Yhwh sur une/toutes les nations (34,2 / 1,4)
- « mains pleines de sang », « épée pleine de sang » (34,6 / 1,15)
- la mention de sacrifices (34,6 / 1,11)
- la combustion qui ne s'éteint pas (34,9-10 / 1,31)

- Ce chap. 34 représente un tournant. Le jugement de Yhwh contre Israël y laisse place au jugement des nations symbolisées par Édom : « c'est une colère de Yhwh contre toutes les nations, / une fureur contre toute leur armée. » (34,2)

- C'est aussi dans ce chapitre qu'est mentionnée l'importance du livre à lire : « Cherchez (darash) dans le livre de Yhwh et lisez (qara') » (34,16).

• Les deux parties, proposition

Toutes ces observations conduisent à la pertinence d'adopter une structure du livre d'Isaïe en deux parties : chap. 1-33 et chap. 34-66.

• La place d'Isaïe 36-39

Cette architecture en deux parties conduit à donner une place tout à fait singulière à Is 36-39.

Dans une perspective de lecture synchronique, on remarque un parallèle entre ces ch. 36 - 39, consacrés à la rencontre entre Isaïe et le roi Ézékias, et les ch. 7 - 9 centrés sur une autre rencontre, celle du prophète Isaïe avec le roi Akhaz.

De nombreux éléments se retrouvent dans ces deux ensembles, dessinant un parallèle entre eux puisqu'ils mettent en relation un roi et le prophète : indications chronologiques, même lieu de rencontre (« près du canal de la piscine supérieure »), mention d'un signe que le prophète offre au roi de la part de Yhwh, refrain : « l'amour jaloux de Yhwh sabaot fera cela », refrain qui ponctue l'action de Yhwh. Ce parallèle dresse un portrait contrasté des deux rois de Juda : Akhaz dont le comportement conduit au jugement souligné en Is 6 et élaboré à travers 1-33, et Ézékias dont l'attitude ouvre à la restauration annoncée en Is 40 et offre un modèle du comportement croyant.

Cette étude sur l'organisation des chapitres nous a conduit à des va et vient dans l'ensemble du livre... L'architecture se perçoit au niveau de la totalité du livre dont la structuration en deux parties met en valeur quelques chapitres. À côté des chap. 36-39, il y a aussi l'encadrement du livre (les échos entre le chap. 1 et les chap. 65 - 66) et les liens entre les chap. 6 et 12.

IV - Is 6,9-10 et la thématique de l'endurcissement

Le livre d'Isaïe construit aussi son unité à partir d'un certain nombre de thèmes qui le traversent et ne sont pas limités à l'une ou l'autre de ses parties. Parmi ses thèmes, je retiens ce soir celui de l'endurcissement.

Le chap. 6 nous rapporte le récit de la vocation du prophète au cours d'une théophanie. Il se termine par ces versets énigmatiques :

« 8 Alors j'entendis la voix du Seigneur disant :
"Qui enverrai-je et qui ira pour nous ?"
Et je dis : "Me voici, envoie-moi" ;
9 Il dit : "Va, tu diras à ce peuple
Écoutez bien mais ne comprenez pas !
Et voyez bien mais ne connaissez pas !
10 Engourdis le cœur de ce peuple,
appesantis ses oreilles
et englue ses yeux,
de peur que qu'il ne voie de ses yeux,
qu'il n'entende de ses oreilles,
que son cœur ne comprenne
qu'il ne revienne et soit guéri." »

Comment le prophète peut-il recevoir de Dieu l'ordre d'endurcir le coeur de ceux auxquels il va s'adresser ? Ces paroles énigmatiques ont fait couler beaucoup d'encre au fil des siècles et des commentaires. Il est probable que c'est la difficulté de ces v. 9-10 qui fait que la lecture liturgique de Is 6 s'arrête au v. 8. Coupure qui produit un effet de lecture : Is 6 devient alors uniquement un « récit de vocation », puisque la suite est passée sous silence... Or, pour comprendre ces versets - en tout cas pour les éclairer - il importe de ne pas les lire isolément, mais de les mettre dans le contexte rapproché (celui du chap. 6) et dans le contexte large, celui du livre.

• Contexte du chap. 6

Les v. 9-10 mettent l'accent sur « écouter » et « voir ». Or, il est frappant de constater que ces deux verbes sont précisément ceux qui organisent le récit qui précède. Le prophète rapporte d'abord ce qu'il a vu (v. 1-7) avec deux fois la mention du verbe « voir » (v. 1 et 5), puis ce qu'il a entendu (v. 8-13). Chacune des deux sous parties (v. 1-7 et v. 8-13) se développe en un dialogue entre Isaïe et Yhwh et/ou un séraphin après avoir été introduite de façon similaire : v. 1 : « je vis Yhwh assis » / v. 8 : « j'entendis la voix de Yhwh disant ».

• Contexte du livre

Le vocabulaire de l'endurcissement a ceci de particulier dans le livre d'Isaïe qu'il est riche de plusieurs verbes : « engourdir » (litt. « rendre gras »), « appesantir », « engluer ». Par ailleurs, il a Dieu pour sujet. La forme verbale est souvent factitive : en plusieurs passages du livre, l'obstination du peuple est attribuée à l'action divine ( ce n'est pas le simple constat que le peuple est endurci).

Plusieurs passages, dans diverses parties du livre reprennent cette image :

- Is 29,9-14 : oracle adressé aux habitants de Jérusalem incapables de comprendre ce qui se passe :

9 Attardez-vous et soyez stupéfaits !
Ayez les yeux complètement englués !
Ils sont ivres, mais non de vin,
Ils titubent, mais non sous l'effet de l'alcool ;
10 Car Yhwh a répandu sur vous
un souffle de torpeur,
il a fermé vos yeux - les prophètes,
il a voilé vos têtes - les visionnaires.

- Is 44,18 : à l'intérieur d'une polémique contre les idoles, et contre les fabricants de statues, ce verset est un commentaire qui explique pourquoi ces artisans ne perçoivent pas la folie de leur acte : c'est Yhwh lui-même qui les a aveuglés :

« Ils n'ont ni connaissance ni intelligence ;
car il (Yhwh) a encrassé leurs yeux,
de sorte qu'ils ne voient pas
et leur cœur, de sorte qu'ils n'ont pas de bon sens. »

- Is 63,17 : au cœur de la dernière partie du livre d'Isaïe, se trouve la lamentation 63,7-64, dans laquelle les Israélites appellent Yhwh à l'aide car leurs adversaires ont piétiné le sanctuaire, mais cet appel se change en un cri qui rend Yhwh responsable non seulement de la situation d'égarement, mais plus profondément du péché du peuple :

« Pourquoi nous fais-tu errer (hifil) Yhwh
loin de tes chemins
et endurcis-tu ( hifil) nos cœurs loin
de la crainte de toi ?
Reviens, à cause de tes serviteurs,
des tribus de ton héritage. »
- La suite du chapitre renforce cette perspective causale. En 64,4, il est écrit :
« Voici que toi, tu t'es irrité, et nous avons péché. »

Le prophète écrit que le péché est une conséquence de la colère de Dieu. Une telle affirmation peut paraître surprenante, même si le peuple reconnaît bien, dans cette longue prière, que les actions punitives de Yhwh sont le résultat de la rébellion de la maison d'Israël (Is 63,10). La séquence narrative dans le livre d'Isaïe est la suivante : péché du peuple - endurcissement - punition - repentance. La motivation de l'endurcissement dans le livre d'Isaïe est d'empêcher que la repentance n'ait lieu avant la punition pour les fautes passées.

• Le retournement du motif

Le motif de l'endurcissement des cœurs, de l'aveuglement des yeux et de la surdité des oreilles n'est pas seulement repris au long du livre d'Isaïe, dans ses différentes parties. Il est aussi renversé pour indiquer que le châtiment attendu peut être dépassé.

- Ainsi en Is 32,3-4a :

« Les yeux de ceux qui voient ne seront plus fermés
les oreilles de ceux qui entendent seront attentives
les cœurs pressés réfléchiront pour comprendre. »

Parmi les changements à venir donc, une transformation est le renversement de ce qui était dit en Is 6,10.

• Il est intéressant d'observer aussi qu'il fait partie de la mission du « serviteur de Yhwh » d'ouvrir les yeux des aveugles (Is 42,6). Dans le déroulement du livre, le lecteur a lu au chapitre 40 que le châtiment de Jérusalem était accompli :

« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu,
parlez au coeur de Jérusalem
et proclamez à son adresse
que sa corvée est remplie,
que son châtiment est accompli,
qu'elle a reçu de la main de Yhwh
deux fois le prix de toutes ses fautes. » (40,1-2)

Puisque le jugement promis et la punition sont accomplis (dévastation également décrite en 6,11-12), la situation a changé, il n'est plus nécessaire que Yhwh continue à endurcir les cœurs. Le serviteur est alors envoyé « ouvrir les yeux des aveugles. »

• Du chap. 6 au chap. 7

La mention de l'endurcissement du coeur en Is 6 prend donc sens à ne pas être lue dans les seuls versets 9-10. Ceux-ci ont une véritable fonction programmatique à l'intérieur du livre. Il y a comme un itinéraire de l'aveuglement à la vue, de la surdité aux oreilles à nouveau réceptives à la Parole de Yhwh. Itinéraire d'ailleurs esquissé au chap. 6 dans la question du v. 11 : « jusques à quand, Seigneur ? »

On peut l'observer aussi au plan narratif. Le chap. 7 qui suit immédiatement 6,9-10 rapporte en effet un récit qui met aux prises le prophète Isaïe et le roi Akhaz alors que le royaume de Juda est sous la menace d'une coalition militaire.

Dans cette situation difficile pour la monarchie, le prophète invite le roi à mettre sa confiance en Yhwh, le véritable roi de Juda, plutôt qu'à placer son espérance dans les armées assyriennes (la grande puissance de l'époque) : « si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » (Is 7,9 ; litt. « si vous ne tenez pas à moi, vous ne tiendrez pas »).

La mission du prophète au chapitre 6 est présentée comme une mission d'endurcissement des cœurs, d'aveuglement des yeux, de surdité. Le chap. 7 présente le roi de Juda comme le premier interlocuteur du prophète : va-t-il écouter la parole de Yhwh que lui dit Isaïe ou, refusant d'écouter, va-t-il être le premier à illustrer ce qui vient d'être dit ? Paradoxe : le roi, le « fils de David » (avec toute la conception de l'idéologie royale qui est derrière), va être le premier à devoir choisir en quelque sorte entre l'endurcissement et la foi

Ce sera également plus loin le cas d'Ézékias, le fils d'Akhaz, puis d'autres figures dans le livre d'Isaïe, comme celles des « serviteurs ». Finalement, le lecteur lui-mme devra suivre cet itinéraire.

• Dans le Nouveau Testament

Il est intéressant d'observer la fécondité de ces deux versets difficiles. Les auteurs du Nouveau Testament (Mt 13,13-15 ; Mc 4,10-12 ; Lc 8,10 ; Jn 12,39-41 ; Ac 28,25-28) y font référence pour signifier que le rejet de Jésus par les Juifs ou par « ceux du dehors » (Mc) est inscrit dans les Écritures, qu'il résulte d'un aveuglement prévu dans le dessein de Dieu. Pour Matthieu, le rejet de Jésus fait partie de la dureté de cœur qu'Isaïe reprochait déjà à ceux qui l'écoutaient. Jean souligne l'incrédulité des Juifs devant les signes qu'accomplit Jésus. L'accent porte sur l'aveuglement, ce qui concerne l'audition a été éliminé, car dans la symbolique johannique le « croire » correspond au « voir » et donc « ne pas croire », c'est « ne pas voir », ne pas voir la gloire de Dieu et plus précisément « aimer la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu » (Jn 12,4). Jean éclaire sa réflexion sur l'incrédulité et la gloire en relisant Is 6.


Conclusion

Deux remarques pour indiquer des points de résistance que je ne prétends pas avoir totalement résolus.

- Lire le livre à la recherche de son unité, c'est dire que l'unité n'est pas trouvée une fois pour toutes, que le livre « résiste ».

Je suis bien d'accord avec  A.-M. Pelletier lorsqu'elle écrit : « Force est de constater que, en son état final, le texte demeure marqué de beaucoup d'énigmes. » La composition du livre d'Isaïe fut une oeuvre complexe qui allie élaboration littéraire et théologique, sans exclure toute trace de compilation...

Mais n'est-ce pas le cas des grandes oeuvres littéraires de garder toujours une part de mystère ? Les grandes œuvres ne sont-elles pas celles que l'on redécouvre toujours à nouveau quand on les relit ?

- Livre d'Isaïe et lecture canonique. Mon propos est de lire le livre comme un livre, avec son commencement, sa fin, ses thèmes, ses images et symboles, sa structure...  Dans une œuvre, un passage reçoit son sens, au moins en partie, de l'ensemble du livre. C'est dire que j'ai été amenée à privilégier une méthode d'abord synchronique ; dans les approches synchroniques, une approche « reader oriented » (= du point de vue du lecteur) m'a souvent retenue, mais sans me départir d'une ferme conscience de l'histoire, non seulement parce que le texte n'est pas d'une seule venue, mais aussi parce qu'il nous renvoie sans cesse à l'histoire : celle de Juda, celle des empires assyrien et balylonien, des forces politiques en présence, ce qui se joue en notre histoire, en notre monde. Sans compter qu'une tension eschatologique vers un « au-delà des jours » (Is 2,1) surplombe l'ouvrage tout entier.

On parle aujourd'hui beaucoup de « lecture cano-nique ». Qu'est-ce à dire ? À un premier niveau, c'est lire le livre tel qu'il a été reçu dans le canon des Écritures, dans son état final. De ce point de vue, tous les chapitres sont importants : les chapitres les plus récents n'ont pas moins de valeur que les plus anciens. Mais une démarche canonique reconnaît aussi que le canon a eu une histoire, qu'il est passé par plusieurs phases, qu'il s'est constitué en plusieurs étapes. Le canon constitue un miroir où se reflète l'identité des communautés croyantes des différentes époques. Il a donc une fonction communautaire.

Le mot le important est sans doute le mot lire. Dans le livre d'Isaïe, on ne trouve pas seulement l'impératif habituel chez les prophètes « écoutez », mais, de plus, « lisez » : « cherchez dans le livre de Yhwh et lisez » (Is 34,16).

-  Or lire, c'est faire une expérience. Nous le savons tous, nous sommes tous des lecteurs. Expérience d'une durée de lecture : lire, cela prend du temps, un temps certain (surtout pour 66 chapitres !). Lire c'est durer dans le texte pas simplement parce que le texte est long, mais parce que lire c'est se souvenir, c'est relire. Faire acte de lecture, c'est faire acte de mémoire. Avancer dans la lecture du livre en gardant présent, ne serait-ce qu'en arrière-plan, ce qui a déjà été lu. C'est ainsi que les éléments deviennent signifiants.

- La lecture conduit aussi à découvrir que le passé concerne le futur. C'est ainsi que la tradition de l'Exode devint un cadre théologique capital dans la forme finale du livre. Les Israélites durant l'Exil, et les rédacteurs du livre d'Isaïe, relisent l'Exode parce que l'Exode de la sortie d'Égypte ouvre un futur, un « nouvel Exode », désigné comme nouveauté créatrice qui vient de Dieu. Le salut est donc en avant et non en arrière... comme le sens de la lecture du livre ! En s'engageant dans la compréhension du texte, le lecteur se voit ouvrir dans sa lecture même un champ de possibles.

- Pour le dire en un mot, lire, c'est faire une expé-rience croyante. En ce sens, la signification spirituelle n'est pas « en plus », « à côté » ou « après » la compréhension littéraire, elle est la lecture tout simplement. Paul Ricœur disait : « C'est en allant jusqu'au bout d'une écoute de ce livre, la Bible, comme d'un livre parmi les autres, qu'on peut le rencontrer comme parole de Dieu », ou bien, pour reprendre encore une fois ce verset d'Isaïe, : « Cherchez dans le livre de Yhwh et lisez » (Is 34,16).

 

© Joëlle Ferry, professeur d'Ancien Testament à l'Institue Catholique de Paris, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 71 (décembre 2008), pages 16-22.

 
 
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