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critique narrative
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Herméneutique
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Interprétation
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Structuralisme
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Breck Jean
Vérité et sens dans les Saintes Écritures
Théologie
 
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Un changement important s'est produit entre les années 1960 et 1970 dans le domaine des études bibliques...
 

Jusqu'au milieu du vingtième siècle, l’herméneutique, ou science de l’interprétation biblique, était centrée sur une approche historico-critique des textes. Dans cette perspective, il s’agissait surtout de découvrir leur sens « littéral » en resituant ces textes, autant qu’il était possible, dans leur contexte historique. Tout en reconnaissant l’intérêt de cette approche, une nouvelle herméneutique s’est développée dans le courant de la deuxième moitié du XXe siècle, à partir du « structuralisme » ou de la « critique narrative ». Cette nouvelle herméneutique a permis de renouveler profondément l’approche traditionnelle de l’Écriture. C’est à une réflexion sur cette évolution riche de promesses que nous invite Jean Breck1.

 

Un changement important se produit entre les années 1960 et 1970 dans le domaine des études bibliques, plus particulièrement dans le domaine de l'herméneutique, la science de l'interprétation biblique. La forme d'interprétation exégétique des Saintes Écritures introduite au 18e siècle et qui continua jusqu'au milieu du vingtième siècle, était fondée surtout sur la méthodologie historico-critique. Le but principal de l'étude biblique à cette époque était de découvrir ce que l'on appelle traditionnellement le sens « littéral » ou « historique » du texte, c'est-à-dire le sens objectif que l'auteur (ou les auteurs) voulait communiquer, de même que les circonstances évoquées dans les écrits, les identités de l'auteur et de ses destinataires, et enfin, la portée de ces écrits au sein des communautés auxquelles ils étaient adressés .

1. Les limites de l'approche historico-critique

Le changement qui se produit pendant la deuxième moitié du siècle dernier fut le résultat d'une appréciation renouvelée du fait qu'un texte peut exprimer plus qu'un sens strictement littéral ou purement historique. Grâce aux connaissances acquises par l'étude de la littérature laïque, les spécialistes de la Bible se sont tournés de plus en plus vers la « critique narrative », le « structuralisme » et d'autres méthodologies, afin d'atteindre la pleine compréhension du fonctionnement des récits, c'est-à-dire, comment les récits bibliques furent composés et de quelle façon ils expriment divers degrés de sens.

Un des aspects les plus utiles de cette approche est le fait que les spécialistes ont été amenés à importer dans le domaine des études bibliques ce que l'on appelle le « reader-respons criticism », c'est-à-dire la réaction critique du lecteur et son rôle dans l'accomplissement du texte. En bref, cette méthode reconnaît qu'un texte littéraire est dynamique et non pas statique, que son sens n'est pas fixe mais change selon la façon dont le texte est lu, aussi bien que selon le contexte de cette lecture. Dans cette optique, un texte est considéré comme une « réalité virtuelle bipolaire ». Ceci signifie qu'un texte se compose de deux pôles, l'un artistique (l'auteur) et l'autre esthétique (le lecteur), et que les deux sont nécessaires pour donner un sens au texte. Autrement dit, un texte (livre, article, lettre, poème) n'est complet qu'à partir du moment où son message transmet au lecteur un certain degré de compréhension - sinon il demeure virtuel, incomplet.

Ce nouveau degré de compréhension nous a munis d'une méthode particulièrement utile pour lire les Saintes Écritures. Il confirme également un ancien principe herméneutique : l'inspiration par l'Esprit Saint n'est pas limitée à la composition du texte biblique mais s'étend à la lecture et à l'interprétation du texte dans la vie de la communauté des croyants, l'Église.

Ce même entendement nous a aussi permis d'adopter une nouvelle approche vis-à-vis des questions posées par nos paroissiens qui, bien que n'étant pas experts en études bibliques, ont néanmoins été nourris depuis l'enfance par la lecture des Saintes Écritures. Nombreux sont ceux qui sont troublés par les récits issus de la critique historique de la Bible ; récits qui semblent mettre en doute son exactitude historique, questionnant ainsi son message le plus fondamental. L'approche historico-critique, qui est indispensable pour l'œuvre de l'exégèse, peut donner des aperçus tangibles du contexte et des circonstances dans lesquels la Bible fut écrite. Pourtant, comme leur but essentiel est de transmettre la révélation divine, les Écritures représentent et sauvegardent un mystère (mystêrion, sacramentum). La « quête du Jésus de l'histoire », qui a préoccupé les spécialistes tout au long du 19e et 20e siècles, résulta en un échec précisément à cause de leur conviction que la personne et l'identité de Jésus pouvaient être découvertes en appliquant aux textes de la Bible des méthodes ayant porté fruit dans d'autres sphères d'études historiques. Bien que la critique historique soit utile et sans doute nécessaire à l'approfondissement de notre compréhension des écrits bibliques, son approche analytique ne s'adapte pas à l'approfondissement du « mystère ». La critique historique ne peut pas s'accommoder du fait qu'à travers les Écritures, la réalité historique soit constamment en contact avec la réalité transcendante : dans les récits bibliques le temps et l'éternité s'unissent ou s'entremêlent de façon unique. Afin de sonder les profondeurs de ce mystère, c'est-à-dire afin d'interpréter les Écritures de façon adéquate, d'autres approches sont nécessaires pour compléter la quête du sens littéral ou historique.

2. Les textes bibliques ont souvent plus d'un sens...

Ceci nous amène à aborder le problème des diverses significations retrouvées dans les textes bibliques. Quel est le sens premier exprimé dans tel ou tel passage de la Bible ? Et quelles sont les méthodes à utiliser, afin de discerner ce sens ?

La façon peut-être la plus appropriée de répondre à cette question est d'en poser une autre : Est-t-il possible pour un lecteur de lire deux fois le même texte ?

Cette question curieuse a été posée à maintes reprises depuis l'avènement de l'ère « post-moderne ». Pourtant le raisonnement qui la sous-tend est aussi ancien que le philosophe qui, à l'époque pré-socratique, a demandé s'il était possible de mettre le pied deux fois dans la même rivière. Aujourd'hui comme en ce temps là, la réponse est à la fois, Oui et Non.

C'est une question importante pour ceux qui lisent l'Ancien et le Nouveau Testament, puisqu'elle nous fournit une clé qui va nous servir à répondre à des questions similaires. Plus précisément, comment le sens est-il exprimé dans les écrits bibliques ? Et quel est le sens exact ainsi exprimé ?

Depuis le Siècle des Lumières, les gens ont tendance à se polariser au sujet de la lecture de la Bible. D'un côté se trouvent ceux qui prennent la Bible au pied de la lettre et lisent les Saintes Écritures comme s'il s'agissait d'un livre d'histoire qui nous présente une série de faits et d'événements variés, allant de la création du monde (en six jours) jusqu'à la Parousie, le Second Avènement du Christ dans la gloire (avec les trompettes du Paradis, un endroit « là-bas en-haut »). De l'autre côté se trouvent certains spécialistes qui, ayant adopté de façon assez unilatérale une approche et une mentalité historico-critique, ne croient pas en l'exactitude des textes bibliques, et centrent leur objectif exclusivement sur le contenu et les arguments d'un texte donné, les circonstances entourant sa rédaction, et sa fonction à l'intérieur de la communauté des croyants.

Bien que ces approches semblent représenter deux pôles opposés, elles ont en commun un point important. Toutes deux supposent que seul le sens littéral des Écritures est le sens véridique. Celui-ci est normalement défini comme le sens que l'auteur du passage de la Bible a voulu communiquer (son « intention »). De ce fait, l'interprétation de la Bible (l'exégèse), se doit de se concentrer avec exactitude sur ce qui est « dit » dans le texte. Dans cette perspective, le sens littéral du texte est typiquement réduit à son sens « historique » : soit « ce qui s'est vraiment passé » (aux yeux de ceux qui prennent la Bible de façon littérale) ou « ce que le texte prétend qu'il s'est passé » (en tenant compte du discernement de la critique historique).

Les premiers théologiens chrétiens, en revanche, savaient déjà qu'il ne fallait pas se limiter à ces deux positions extrêmes. Au cours du troisième siècle, en opposition à l'approche purement historique ou littérale, Origène formula une série de questions rhétoriques au sujet de l'histoire de la création rapportée dans le livre de la Genèse : « Quelle personne intelligente, demanda-t-il, va croire que le premier, deuxième et troisième jour, de même que le matin et le soir, ont pu exister sans le soleil, la lune et les étoiles ...? Et qui est assez insensé pour croire que Dieu, à la façon d'un fermier, "planta un paradis à l'est d'Eden" ? »

Or, il ne s'agit pas là de scepticisme. Il s'agit plutôt d'une affirmation que les récits de la Bible ont souvent plus d'un seul sens, et que le sens primordial n'est pas toujours celui que l'on appelle le sens « historique " ou « littéral ».

Ainsi, Origène continue : « Lorsqu'il est décrit que Dieu "marche au paradis à la fraîcheur du jour" et que "Adam se cachât derrière un arbre", je ne peux pas croire que quiconque puisse douter qu'il s'agisse d'expressions figuratives qui indiquent certains mystères par leur apparence de vraisemblance historique et non pas à travers un événement réel » (Peri Archôn IV.3.1)

Il n'empêche qu'Origène, en accord avec l'ensemble de la tradition patristique, va discerner dans les Écritures des faits et événements historiques ainsi que des figures ou images symboliques : les événements historiques comprennent la naissance virginale de Jésus, qui forme un ensemble avec ses miracles et sa résurrection des morts. Les interprètes de la Bible au sein de l'Église des premiers siècles avaient appréhendé de façon « littérale » et « historique » pratiquement toutes les affirmations qui constituent le Credo de Nicée. Mais ces affirmations tendent également au-delà du sens littéral vers un sens plus élevé ou plus spirituel, un sens plus profondément « mystique ». Elles doivent être comprises non seulement comme des affirmations de faits historiques, mais aussi comme des images de ce qui pourrait se manifester dans notre propre vie ou dans la vie à venir.

Ainsi, les Pères de l’Église vont souvent faire une distinction entre les divers sens retrouvés dans les Écritures. Un bon exemple est la manière dont certains d’entre eux comprennent la tradition de l’Exode. Dans le récit décrivant la libération d’Israël de l’esclavage en Égypte ils ont trouvé au moins quatre niveaux différents de signification :

1. Le sens « littéral/historique », décrivant le départ d’Israël vers la Terre Promise.

2. Le sens dit « allégorique » ou « typologique », qui considère les images de l’Ancien Testament (Moïse et Josué, la manne et le rocher dans le desert, etc.) comme des figures ou des « types » qui s’accomplissent dans le Christ et les Sacrements de l’Église.

3. Le sens moral ou « tropologique », qui voit le passage d’Israël comme une métaphore de la conversion de l’âme du péché et de la mort vers la grâce et la « vie nouvelle » (Romains 6,4).

4. Le sens « anagogique » ou mystique, qui décrit le voyage des croyants vers la vie éternelle (« anagogique » veut dire « qui mène vers le haut »).

Ceci nous ramène à notre question posée tout à l’heure : est-il possible pour un lecteur de lire deux fois le même texte ? D’un côté la réponse est affirmative.  Le texte en soi (un récit biblique) est une réalité objective. Il fut produit à un moment donné du passé, et nous l’avons reçu comme texte canonique dont la forme est fixe et immuable. Bien que les traductions diffèrent, le texte original (grec ou hébreu) demeure inchangé. Ce que nous lisons la première fois, nous le lisons encore chaque fois que nous ouvrons la Bible.  Les mots ne changent pas. 

Par contre, le sens de ces mêmes mots peut, et en fait va changer selon nos circonstances personnelles mais aussi selon l’inspiration de l’Esprit Saint, et selon le message que nous recherchons dans le témoignage biblique. Cela va donc déterminer quels sont les mots qui nous feront une impression – mais aussi ce que le texte dans son ensemble va évoquer pour nous – à tel ou tel moment. Si nous lisons par exemple le Psaume 22,23, nous pourrions y rencontrer le Christ notre Berger, qui nous « dirige vers les eaux paisibles » et rétablit notre âme par sa présence, sa grâce et sa paix.  Si nous le relisons à un moment de profonde angoisse ou juste avant une intervention chirurgicale, notre attention pourrait être attirée surtout par l’appel rassurant du psalmiste, « quand je marche dans un ravin d’ombre de mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ». Il n’y a aucun doute que même si le psaume n’a pas changé, notre lecture en est certainement différente.

De plus, la façon dont nous approchons la Passion du Christ va déterminer si nous voyons dans la Croix l’intensité de l’agonie physique et émotionnelle de Jésus, ou l’image de son sacrifice rédempteur, ou bien une invitation à lutter et à Lui demeurer fidèle par la discipline ascétique et les œuvres de charité, ou encore la promesse que « par la Croix la joie est venue dans le monde », joie qui sera la nôtre lorsque le Christ ressuscité nous accueillera dans la gloire de son Royaume.

Lisons-nous, ou plutôt sommes-nous capables de lire le même texte deux fois ou même à plusieurs reprises ? Oui, dans la mesure où le Christ et le Verbe sont les mêmes aujourd’hui, hier et à jamais. Nous pouvons aussi répondre par la négative, pour autant que le texte soit une réalité vivante qui change constamment car elle est remplie de l’Esprit Saint.  En quelque sorte, l’Esprit « ré-écrit » le texte à chaque moment de notre vie, à chacune des étapes de la voie tortueuse qui, à travers nos expériences quotidiennes, nous dirige vers la plénitude de la vie à venir.

C’est cette « ré-écriture » constante qui fait de la Bible non pas un registre historique ou un document à décrypter et à analyser, mais un Verbe vivant qui transmet la vérité et la vie.

3. Fait et vérité

Maintenant une deuxième question se pose : quelle relation existe-t-il entre « fait » et « vérité » dans les écrits bibliques ?

Nos fidèles sont souvent troublés par la critique moderne de la Bible, dans la mesure où cette critique semble mettre en doute la véracité des récits bibliques. Leur question, « Est-ce que ça c’est vraiment passé ainsi ? », fait suite à une mésentente assez répandue qui confond les faits avec la vérité, tout en négligeant le point qu’un « fait » est toujours interprété et présenté à travers les expériences et la capacité de compréhension du rapporteur. Ainsi, ce que nous recevons comme fait est inévitablement coloré et profilé par l’interprétation : la nôtre, lorsqu’il s’agit de notre propre expérience, ou celle de la personne qui nous transmet cette information.

Un grand nombre d’éléments des Écritures représentent une synthèse de la réalité historique – ce que nous appelons un fait – et du sens transcendant, un sens que les mots humains ne peuvent exprimer qu’à travers des figures ou des images.

Les paraboles de Jésus en offrent un bon exemple.  Ce sont des histoires bâties sur des expériences communes que l’auditeur reconnaît comme des faits : l’autorité du roi ou du maître de maison, le cycle annuel des semences et des récoltes, l’hypocrisie de certains membres de la classe gouvernante d’Israël, l’attention d’un berger pour son troupeau, et ainsi de suite.  Jésus prend ces réalités communes et les utilise comme images – icônes verbales – pour que le sens qu’elles expriment concerne l’expérience immédiate des auditeurs. Par extrapolation basée sur leur propre expérience, ces auditeurs (ainsi que les futurs lecteurs des Évangiles) peuvent facilement voir dans le personnage du roi ou du maître de maison une image de Dieu en tant que Seigneur et Juge, dans le cycle agricole un signe de la présence et de l’activité de Dieu dans tout ce qui a trait à la création, dans l’image des dirigeants du peuple une semonce du jugement à venir et un appel à la compassion, et dans le berger un témoin des propres préoccupations du Christ à « trouver et à sauver tous ceux qui sont perdus ».

Jésus ne s’attendait pas à ce que ses paraboles soient prises à la lettre comme si elles étaient des faits, comme si elles relataient des événements qui s’étaient vraiment passés. Ce sont des figures, des images verbales, qui indiquent, au-delà d’elles-mêmes, une réalité plus profonde. C’est pour cette raison qu’elles représentent « beaucoup plus qu’un simple fait ». Quoique basées sur des expériences et des événements quotidiens, elles édifient les auditeurs vers un niveau d’existence plus élevé, un degré de réalité ultime qui touche notre relation avec le Dieu éternel.

Dans ce sens là, le récit de la création – en fait, les onze premiers chapitres – de la Genèse peut être considéré comme parabolique.  Si l’on pose la question : « L’histoire s’est-elle bien déroulée telle qu’elle nous est transmise ? », la réponse, comme avant, est à la fois, Oui et Non. 

Oui, pour autant que le récit de la création en Genèse 1 affirme que Dieu est la source unique de tout ce qui existe, et que, par Sa volonté et Sa puissance, « toute chose passa du néant à l'être », et que tout ce qu’Il créa et continue de créer est essentiellement bon.

Non, car nous savons aujourd’hui, de manière scientifiquement démontrable, que le cosmos n’a pas trois étages avec « les eaux au-dessus du firmament », et les « jours » de la création ne sont pas compris littéralement comme des périodes de 24 heures.

Si nous voulons l’exprimer en termes plus techniques, il existe un aspect profondément « mythologique » dans les écrits de la Bible. Mais pour parler ainsi il nous faut très clairement définir ce que nous entendons par un « mythe ». Un mythe n’est pas une légende, ni une histoire inventée. Un mythe ne doit pas non plus être confondu avec une parabole. Dans le sens propre du terme, un mythe est une narration qui sert à exprimer, dans un langage humain et figuratif, des réalités qui transcendent ce que nous considérons comme purement historique.  Le langage de la poésie est la façon la plus adéquate d’exprimer certaines réalités, telles que les émotions et les espoirs.  Les réalités transcendantes – par exemple, les vérités concernant la vie intérieure et les opérations extérieures de Dieu – trouvent leur meilleure expression dans le langage du mythe.

Si cela paraît pose question, c’est probablement parce que nous avons tendance à mal comprendre les concepts « d’histoire » et de « réalité historique ». Attirés par un certain dualisme intellectuel, nous créons une dichotomie erronée entre le temporel et l’éternel. La présence de Jésus dans la vie et l’expérience de son peuple, par exemple, survint, en partie, à la suite de certains faits historiques déterminables, notamment le fait qu’Il soit né, crucifié, et enterré à des moments et des endroits particuliers. Mais en même temps, sa naissance et sa mort renvoient à un sens supérieur car elles sont devenues les moyens de l’intervention divine dans la réalité historique. Celui qui est né de la Vierge Marie est un être humain, mais il est aussi le Fils éternel de Dieu ; c’est Lui dont la mort, suivie de sa résurrection, marque le passage vers la vie éternelle. C’est ici que nous trouvons la fusion ultime du temps et de l’éternité, de l’événement historique et de la vérité transcendante.

Étant donné que Dieu est présent et actif dans chacun des événements de l’histoire du monde tel qu’Il l’est dans nos expériences les plus personnelles et intimes, il est indispensable de rectifier la fausse dichotomie entre temps et éternité, comme entre fait et vérité. Chaque instant temporel est imprégné d’éternité, tout comme chaque fait, chaque événement, ont la capacité d’exprimer certains aspects de la réalité ultime.  Pourtant, l’éternité transcende le temps autant que la vérité transcende un simple fait. Le langage humain tente d’exprimer cette correspondance, et le moyen le plus efficace de le faire, c’est par le mythe : une histoire qui exprime de façon unique le mystère ineffable de l’interaction entre les réalités divines et les réalités humaines.

C’est pourquoi nous affirmons que l’histoire de la Création dans la Genèse est véridique, même si chacun des éléments du récit n’est pas « un fait », une actualité scientifiquement vérifiable. Et ceci explique la raison pour laquelle les récits bibliques de la naissance, de la mort, de la résurrection et de la glorification de Jésus sont véridiques, bien que chaque détail ne soit vérifiable pour la satisfaction des sceptiques. Malgré tout, la vérité de ces récits n’est pas strictement subjective, même si elle n’est perceptible qu’avec les yeux de la Foi. Thomas vit et crut, tout comme les autres disciples, ainsi que bien d’autres (Jn 20,19ss; 1 Cor 15,3-8). Ce dont ils furent témoins était la réalité : une réalité historique pour autant qu’ils aient embrassé notre Seigneur ressuscité dans la chair, mais aussi une réalité transcendante puisque la chair de son corps ressuscité avait été transfigurée en corps de gloire.

Bien que nous en fassions souvent abstraction, ce que nous appelons fait, temps et réalité historique sont toujours remplis de sens et de présence éternelle. L’expression « eschatologie réalisée » n’est pas simplement du jargon théologique. C'est aussi une icône verbale qui exprime une vérité ineffable. Ceci signifie que le monde entier, selon l’expression mémorable du poète catholique romain Gerard Manley Hopkins, « est chargé de la grandeur de Dieu ». Les textes des Écritures – que nous les prenions pour des faits de l’histoire, des paraboles ou des mythes – sont des icônes verbales dont l’objectif est de s’emparer de cette grandeur, de la rendre intelligible en un langage humain, et de nous l’offrir comme témoin du Vrai ultime et absolu.

4. Pour une « nouvelle herméneutique »
Cette perspective de la vérité et du sens tels qu’on les retrouve dans les Saintes Écritures est largement basée sur des perceptions qui, à l’origine, furent glanées à partir de critiques littéraires séculières. Ces aperçus, une fois transférés dans le domaine de l’interprétation biblique, peuvent être d’une grande valeur puisqu’ils nous ramènent à des perceptions, à des présuppositions et à des principes herméneutiques antérieurs, qui gouvernèrent l’exégèse des anciens Pères de l’Église. Les spécialistes de la Bible peuvent faire bien des progrès dans leur domaine d’étude, et mieux encore, ils peuvent servir les besoins pastoraux de l’Église, dans la mesure où ils sont prêts à retrouver la valeur et l’importance des méthodes interprétatives que les premiers exégètes chrétiens avaient adoptées et développées à travers leurs contacts avec les sociétés juives et hellénistiques qui les entouraient. Ceci comprend le rétablissement et l’usage de l’allégorie et de la typologie, ainsi que l’appréciation des multiples sens qu’un texte biblique est capable d’exprimer : littéral ou historique, christologique ou symbolique, tropologique ou moral, et anagogique ou eschatologique. 

À l’époque moderne, la méthode allégorique, qui tente de discerner, par des images typologiques et un langage symbolique, les significations « supérieures » ou « spirituelles » d’un texte, a été critiquée et finalement rejetée par les spécialistes de la Bible qui la considèrent comme subjective et fantaisiste, et menant de façon inévitable à une distorsion ou un obscurcissement du sens « réel » du texte. Néanmoins, la critique narrative et l’approche post-moderne de la littérature en général, ont ouvert la voie d’une redécouverte de l’allégorie et de son potentiel à fournir des aperçus inestimables du sens plus profond, le « sensus plenior » des écrits bibliques.

Alors que les approches « déconstructionistes » entraînent leurs propres difficultés lorsqu’elles sont appliquées aux Écritures, « la nouvelle critique littéraire », avec ses méthodologies moins radicales, a eu comme effet positif de révéler des niveaux multiples de sens. Ainsi, elles nous ont permis de dépasser le sens purement littéraire/historique d’un texte, afin d’y discerner une vérité plus importante et plus profonde pour notre propre vie et pour notre salut.

Ces méthodologies s’avèrent être les plus fructueuses lorsqu’elles nous ramènent aux anciennes formes de l’analyse biblique, aux approches et aux résultats de l’exégèse patristique.

Il est néanmoins important de noter que les dites méthodes devraient être solidement fondées sur le principe herméneutique qui sous-tend toutes les interprétations patristiques, et dont le but principal est de discerner le sens d’un passage biblique dans le cadre de l’histoire de salut, c’est-à-dire l’action rédemptrice de Dieu dans le monde « réel ».

Ce principe maintient que chacune des significations spirituelles des Écritures doit être ancrée dans le sens littéral et historique, et doit aussi en découler. La Sainte Trinité élabore notre salut au sein du temps et de l’espace, et dans le cadre de l’histoire. Tout sens spirituel découlant du témoignage biblique doit être ancré dans ce contexte.

La méthode allégorique est souvent capable d’accroître notre compréhension de la réalité historique en révélant le sens spirituel de cette réalité, c’est-à-dire la présence et l’œuvre de l’Esprit qui agit dans et à travers celle-ci. Cependant, lorsque l’allégorie obscurcit cette réalité ou s’en détache complètement, elle trahit le but lui-même de l’interprétation et est de ce fait proprement rejetée.

Ce que l’on appelle aujourd’hui la « nouvelle herméneutique » nous propose des méthodes et des buts d’interprétation biblique qui ressemblent à ceux des grands exégètes du passé : Irénée, Origène, Grégoire de Nysse, Augustin, Théodore, Jean Chrysostome et bien d’autres. Cela dit, ces grandes figures doivent leurs contributions et leur importance continue beaucoup moins à leurs techniques exégétiques qu’à leur ouverture à l’œuvre d’inspiration de l’Esprit de Vérité. Cette ouverture leur a permis, comme elle permettrait aujourd’hui à des interprètes de la Parole de Dieu, de devenir des instruments de l’Esprit, alors qu’Il continue à révéler la personne et l’activité rédemptrice du Christ Ressuscité au sein de l’Église et pour le salut du monde.

En fin de compte, il s’agit bien de l’Esprit Saint qui accomplit réellement l’œuvre d’interprétation biblique. En exerçant sa « fonction herméneutique » au sein de l’Église, l’Esprit nous fait accéder à « la vérité toute entière » en nous rappelant tout ce que Jésus a enseigné et incarné. Ainsi l’Esprit accomplit à notre égard le but ultime de l’interprétation. Il nous permet de participer au Christ : de partager la vie glorifiée de Celui qui est Lui-même la plénitude de la Vérité (Jean 14,6 et 26; 16,13-15).

 

© Jean Breck. Conférence donnée le 7 février 2008, lors du colloque « Les Orthodoxes et la traduction de la Bible » à l'Institut Saint-Serge (Paris). SBEV. Bulletin Information Biblique n° 71 (décembre 2008), pages 2.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org