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Bible
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Trente (Concile de)
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Bedouelle Guy
Le concile de Trente et la Bible
Théologie
 
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Tout au cours du Moyen ge, il y a dans l'Église latine une forte conscience de la nécessité d'une réforme interne...
 

Tout au cours du Moyen ge, il y a dans l’Église latine une forte conscience de la nécessité d’une réforme interne, " dans la tête et dans les membres ", c’est-à-dire dans sa hiérarchie et chez les fidèles. Cette conscience s’est exacerbée avec le Grand Schisme d’Occident au tournant des XIVe et XVe s., mais les remèdes proposés sont rarement en lien avec la proposition d’un " retour à l’Écriture ". Il faut la réflexion des humanistes chrétiens voulant revenir aux sources, et surtout le choc des Réformes protestantes fondées sur la Bible, ainsi qu’une interprétation en rupture avec la doctrine catholique traditionnelle, au nom d’une meilleure compréhension de l’Écriture, pour que l’Église romaine aborde son renouveau de cette manière-là.

On sait bien que la Réforme catholique des XVIe et XVIIe s. a été préparée par de nombreux courants, par des initiatives géniales et durables comme la fondation de la Compagnie de Jésus, mais il convenait que l’Église institutionnelle puisse lui donner un cadre précis. C’est ce qu’elle a fait par les travaux et les textes d’un concile laborieusement réuni à Trente entre 1545 et 1563, plusieurs fois interrompu, souvent au bord de la rupture, mais qui a fini par donner l’armature à la fois théologique et pastorale à un catholicisme dont l’esprit a en fait duré jusqu’au milieu du XXe s.

Il est significatif que la petite poignée d’évêques et de théologiens qui se retrouvent à Trente, en Italie, à la frontière des espaces latin et germanique, en décembre 1545, choisisse de se pencher sur la Révélation divine et, spécialement, sur les rapports de l’Écriture et de la Tradition, puisque c’est bien là l’origine de la grande controverse suscitée par la Réforme protestante. Il s’agit non seulement de réfléchir à leur place réciproque, non seulement de proposer les principes d’une interprétation catholique de l’Écriture, mais surtout, peut-être et d’abord en tout cas, d’arriver à en donner une définition.

Car pour qu’il y ait une interprétation catholique de la Bible, il doit y avoir une " Bible catholique ". Quels sont les livres qui y sont inclus ? En fait, son contenu avait été défini par le concile de Florence en 1442, et il fut repris purement et simplement par celui de Trente en 1546 : ce canon scripturaire inclut ce que les protestants appellent apocryphes.

(...)

Présente chez les exégètes catholiques d’aujourd’hui, la notion de livres bibliques " deutérocanoniques ", entrés plus tardivement dans le canon chrétien des Écritures, n’a pas de statut officiel à l’époque. Ajoutons que cette " Bible catholique " est usuellement la Vulgate latine, déclarée " authentique " par le concile de Trente ; celle-ci est accessible aux laïcs sans permission d’aucune sorte, à la différence des traductions en langue vernaculaire.

Les bases de l’interprétation scripturaire.
Les Pères conciliaires de Trente se mirent assez rapidement d’accord pour commencer les travaux par l’étude de l’Écriture sainte et de ce qu’on pouvait discerner des " abus " concernant son usage. Deux textes sont ainsi votés le 8 avril 1546, l’un sur l’Écriture sainte et les traditions apostoliques, l’autre sur les questions qu’on doit résoudre à ce sujet pour une réforme dans l’Église. Le 17 juin, les Pères votent un premier texte sur le péché originel, dont la compréhension fonde les divergences entre théologiens, spécialement entre protestants et catholiques, mais ils adoptent un autre texte de " discipline " sur l’enseignement et la prédication de l’Écriture sainte. Par là, les bases de l’interprétation scripturaire de la Réforme catholique étaient posées, car le Concile ne reviendra plus explicitement sur ces problèmes.

L’interprétation ecclésiale de la BibleLe premier grand débat porta sur l’autorité de la Bible comme fondement de la Révélation. En arrière-fond, évidemment, il s’agissait de préciser la position de l’Église romaine face à la Scriptura sola des Réformateurs protestants. Le Concile proclame que la Révélation divine nous est parvenue " dans les livres écrits et dans les traditions non écrites, qui, reçues de la bouche même du Christ, ou transmises de main en main par les apôtres, sous la dictée de l’Esprit saint, sont parvenues jusqu’à nous ". Ainsi le Concile considère les livres sacrés d’une part et, de l’autre, les traditions apostoliques, partiellement en référence à Jean 20,30 : " Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. "

Un certain nombre de précisions doivent être ici apportées. Le Concile a pris soin de réunir Écriture et traditions apostoliques sous le terme englobant de " l’Évangile ". Il a même refusé de dire que la vérité de cet Évangile se trouve en partie dans l’une et en partie dans les autres ; au contraire, il déclare les recevoir " avec le même sentiment de piété et de respect ", ce qui infirme, ou du moins atténue, l’idée des " deux sources " que la théologie catholique proposera ensuite à un certain moment. C’est l’Évangile qui " est la source de toute vérité salutaire et de toute règle morale ". Il ne s’agit donc pas de l’Évangile au sens matériel du terme, comme on parle des quatre évangiles, mais de la Révélation du salut dans le Christ.

Pourtant, le Concile n’entend nullement exclure les traditions ecclésiastiques et l’enseignement de l’Église. En d’autres endroits, il ajoute à la Bible et aux traditions apostoliques, pour fonder la foi catholique, " les conciles reçus, les constitutions et décrets des papes et des saints pères, et le consensus de l’Église catholique ".

Reste à préciser qui est chargé de l’interprétation authentique de ce corpus et, en particulier, de l’Écriture sainte. La réponse est apportée par un décret voté à la même date que le précédent, le 8 avril 1546.

CONCILE DE TRENTE, Décret “De reformatione” :

Nul ne doit, dans les matières de foi ou de mœurs, qui font partie de l’édifice de la doctrine chrétienne, en se fiant à son jugement oser détourner l’Écriture sainte vers son sens personnel, contrairement au sens qu’a tenu et que tient notre Mère la sainte Église, à qui il appartient de juger du sens et de l’interprétation véritables des saintes Écritures, ni non plus interpréter cette sainte Écriture contre le consentement unanime des Pères.

Ce texte est le fondement sur lequel va se réaffirmer l’activité du " magistère ordinaire " de l’Église, essentiellement par l’enseignement du pape et des évêques, mais aussi par le contrôle des publications par la congrégation de l’Index. On voit aussi le rôle assigné à la Tradition tirée de l’enseignement des Pères de l’Église. Mais leur " consentement unanime " est rare et devra en fait être reconnu tel par le Magistère, de même que ce " consensus de l’Église catholique " dont parle le premier texte. En arrière-fond de ce monopole de la droite interprétation, il y a, bien sûr, l’affirmation que ce magistère est assisté de l’Esprit saint. En quelque sorte, la Tradition, c’est la manifestation de l’Église recevant l’Écriture.


© Guy Bédouelle, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 146 (décembre 2008), "La Bible lue au temps des Réformes ", p. 71-74.


 

 
 
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