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Bible
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Calvin
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Léchot Pierre-Olivier
Jean Calvin face à la Bible
Théologie
 
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C'est avant tout au commentaire et à l'explication du texte de la révélation scripturaire que Calvin voua principalement son existence...
 

Celui qui est à l’honneur en cette année 2009, à l’occasion des cinq cents ans de sa naissance, n’aurait sans doute pas apprécié toutes ces manifestations d’intérêt pour son œuvre et sa personne. Jean Calvin (1509-1564), natif de Noyon, juriste de formation, mais " constitué " réformateur de l’Église " par la volonté du Seigneur ", connut en effet un destin que l’on peut à bon droit qualifier d’unique mais dont il considéra toute sa vie que le seul responsable n’était autre que Dieu lui-même. Rien, dans ses jeunes années, ne semblait en effet prédisposer ce brillant érudit à l’avenir qui fut le sien. Formé aux universités de Bourges et d’Orléans, auteur d’un commentaire du De Clementia de Sénèque et promis à une riche carrière, celui qui s’appelait encore Jehan Cauvin avait été contraint à l’exil, dès 1534, en raison de son adhésion aux idées évangéliques.

C’est à Bâle, en 1536, que sa réputation en tant que théologien fut assurée par la publication de son " opus magnum, " l’ " Institution de la Religion Chrestienn e ", alors parue en latin – la première version française datant, quant à elle, de 1541. Mais c’est à Genève, en cette même année 1536, que l’existence de ce prodige de vingt-sept ans allait réellement prendre un tournant décisif, derrière lequel il devait percevoir l’intervention divine. De passage dans cette ville pour quelques jours d’escale sur le chemin qui le conduisait en Italie, Calvin y croisa la route du bouillant Guillaume Farel, réformateur d’origine gapençaise et propagateur des idées nouvelles en Suisse romande. Ce génie de la propagande évangélique se persuada rapidement de la valeur du jeune homme et, par une admonestation dont il avait le secret, le convainquit de rester à ses côtés pour parachever l’œuvre de réformation de la ville de Genève.

L’opus magnum. Ainsi débuta une entreprise qui ne devait s’achever qu’avec sa disparition, en 1564, après une vie aussi intense en productions littéraires qu’active sur le plan ecclésial et politique. Réforme ecclésiastique, morale, théologique ou académique – Genève célèbre également cette année les quatre cent cinquante ans de son Académie –, les entreprises calviniennes apparaissent aussi diverses qu’importantes. Mais c’est sans doute son engagement théologique qui demeure le plus marquant, même si, en fait d’enseignement théologique, il faudrait plutôt parler d’enseignement de l’Écriture. Dès le début des années 1540, en effet, en plus de la refonte du texte de son Institution, Calvin entreprend en effet un long et patient travail de commentaire de l’Écriture qui se traduit également par de très nombreux sermons – remarquablement étudiés, pour la partie qui nous en a été conservée, par Richard Stauffer et Max Engammare.

Si Calvin ne se voulut pas l’homme d’un seul livre, il faut pourtant reconnaître que l’ " Institution " (abrégé : IRC) demeure la pierre d’angle de la théologie réformatrice du Picard. Son perpétuel travail de réécriture de cet ouvrage majeur l’atteste : de 1536 à 1560, Calvin ne cessera de revoir le plan et le contenu de son livre, affinant ici, renforçant là, mais, tou jours, avec une seule et même idée en tête : offrir au lecteur chrétien un guide lui permettant de mieux appréhender la Parole de Dieu, " une clef et ouverture, pour donner accès à tous enfans de Dieu à bien et droictement entendre l’Escriture saincte " (IRC, " Argument du présent livre ", t. I, p. 25).

C’est dire si sa lecture s’avère fondamentale pour qui voudrait mieux saisir un peu de la relation que le réformateur de Genève entretint avec la Bible. On l’aura compris, ce n’est donc pas tant la promulgation " matérielle " du livre de l’Écriture que la compréhension calvinienne du texte biblique que nous tâcherons de présenter dans les lignes qui suivent. Non que le sujet des rapports de Calvin avec le monde de l’imprimerie soit négligeable, tant s’en faut ; mais il n’en demeure pas moins que c’est avant tout au commentaire et à l’explication du texte de la révélation scripturaire que Calvin voua principalement son existence, plutôt qu’à sa diffusion matérielle.

Dieu s’approche et nous parle
JEAN CALVIN, “Institution de la Religion Chrestienne” I, 1,1 :

Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d’estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoisse.

C’est par ces mots que s’ouvre le maître-ouvrage de Jean Calvin. Or, c’est au cœur de la réalité qui est ici évoquée, celle des rapports entre Dieu et l’homme, que se situe la conception de l’Écriture du réformateur de Genève. Ces rapports se trouvent en effet marqués par le sceau d’une indépassable séparation entre le Créateur et sa créature, d’une " longue distance ", comme Calvin aimait à le répéter dans ses sermons. La transcendance absolue du Dieu tout-autre implique que la connaissance que nous pourrions en avoir ne saurait se baser sur nos propres forces et les spéculations de notre entendement : " tout ce que nous en pensons de nous-mesmes n’est que folie, et tout ce que nous en pouvons parler est sans bonne saveur " (IRC I, 13,3).

L’abîme qui nous sépare du Créateur est si profond que vouloir le traverser équivaudrait à une entreprise aussi inutile que dangereuse. Dieu est comme un soleil, et l’on ne saurait l’atteindre sans risquer d’être aussitôt égaré par la lumière de son rayonnement.

JEAN CALVIN, “Opera quae supersunt omnia” :

Nous sommes par trop débiles pour monter si haut. Et de faict, le soleil mesme nous est un bon tesmoin de l’infirmité qui est en nous. Car si nous dressons les yeux à la clarté du soleil, nous voilà esblouis ; et toutesfois ce n’est qu’une créature, voire insensible. Que sera-ce donc quand nous voudrons venir jusques à nostre Dieu ?

Pour que nous puissions connaître Dieu, il faut donc que ce dernier parle, qu’il ouvre " sa bouche sacrée " ; bref, il nous faut une révélation. C’est là le message central de la Réforme, comme l’écrira Karl Barth : Dieu a parlé, Dieu parle. En d’autres termes : Dieu ne peut être connu que parce qu’il le veut bien, c’est par sa seule volonté qu’il daigne quitter sa " hautesse " et " qu’il approche de nous " pour nous parler. Et pour ce faire, Dieu " s’accommode " à notre " rudesse ", il parle notre langue : " qui sera l’homme de si petit esprit qui n’entende que Dieu bégaye, comme par manière de dire, avec nous, à la façon des nourrices pour se conformer à leurs petits enfans ? " (IRC I, 13,1).

Ce faisant, Dieu se trouve guidé par un souci d’utilité : il s’agit de faire connaître, avant tout, ce qui sert sa gloire et le salut des hommes.

JEAN CALVIN, “Institution de la Religion Chrestienne I, 2,1.2” :

Or i’enten que nous cognoissons Dieu, non pas que nous entendons nuement qu’il y a quelque Dieu mais quand nous comprenons ce qu’il nous appartient d’en comprendre, ce qui est utile pour sa gloire, brief ce qui est expédient. Car à parler droictement, nous ne dirons pas que Dieu soit cognu où il n’y a nulle religion ne piété [… ]. I’appelle piété une révérence et amour de Dieu coniointes ensemble, à laquelle nous sommes attirez, cognoissans les bien qu’il nous fait […]. Car quel profit y aurait de confesser avec les Épicuriens qu’il y a quelque Dieu, lequel, s’estant deschargé du soin de gouverner le monde, prenne plaisir en oisiveté ? Mesmes de quoy servira-il de cognoistre un Dieu avec lequel nous n’ayons que faire ?

Aussi, la connaissance de Dieu ne s’adresse-t-elle pas seulement à notre intelligence, mais avant tout à notre cœur et à notre affectivité : ce que Dieu veut, ce n’est pas tant nous voir connaître son être profond que placer en lui ce que Calvin appelle, avec un mot de son temps, notre " fiance ".


© Pïerre-Oivier Léchot, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 146 (décembre 2008), "La Bible lue au temps des Réformes ", p. 44-46.

 
 
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