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Arnold Matthieu
Luther et sa Bible
Théologie
 
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L'activité littéraire de Luther au service de la Bible se caractérise par son intensité et sa durée...
 

L’œuvre littéraire

L’activité littéraire de Luther au service de la Bible se caractérise par son intensité et sa durée. De fait, toutes les sources de sa pensée se nourrissent de la Bible : ses cours bibliques et sa traduction de la Bible, mais aussi ses prédications, ses cantiques, ses lettres, voire ses propos de table.

Expliquer
À en croire des recherches récentes, la chaire de Luther, " in biblia " ou " in der biblia ", ne désignait sans doute pas un enseignement spécifiquement biblique. Toutefois, c’est bien les livres de la Bible que, durant plus de trente ans, Luther a commentés devant ses étudiants, à partir d’octobre 1512. On mentionnera en particulier ses cours sur les Psaumes (1513-1515 et 1519-1521), sur l’épître aux Romains (1515-1516), l’épître aux Galates (1516-1517 et 1531), l’épître aux Hébreux (1517-1518), témoins de son évolution réformatrice, ainsi que son grand cours sur le livre de la Genèse (1535-1545). Mais Luther a aussi commenté le Deutéronome, les petits prophètes, l’Ecclésiaste, I Jean, Tite, Philémon, Ésaie et le Cantique des Cantiques. À partir de son second cours sur les Psaumes, les " Operationes in Psalmos ", il abandonne la forme traditionnelle, qui répartit la matière entre gloses et scolies, pour expliquer le texte verset par verset – ou, en tout cas, par unités textuelles allant d’un demi verset à plusieurs versets.

Outre ces enseignements universitaires, qui nous sont parvenus en latin, il a publié des écrits allemands à destination d’un plus large public, comme les " Sept psaumes de pénitence " (1517) et le " Commentaire du Magnificat "(1521), lumineux opuscule qui exalte la foi de Marie ; à l’attention des laïcs, il a édité aussi une dizaine d’explications ou de paraphrases du " Notre Père ", ainsi que le commentaire de maints psaumes.

Traduire
Si le Nouveau Testament, paru en septembre 1522, fut rédigé en à peine onze semaines par le reclus de la Wartburg, qui bénéficiait de la deuxième édition (1519) du " Novum Instrumentum " d’Érasme (1516), l’Ancien Testament, traduit à partir de l’hébreu massorétique, ne fut achevé qu’en 1532. Cette entreprise collective, qui associa notamment l’helléniste Melanchthon et les hébraïsants Caspar Cruciger et Matthieu Aurogallus, parut en plusieurs livraisons : Pentateuque (1523), livres historiques, poétiques et sapientiaux (1524) et enfin livres prophétiques, publiés séparément jusqu’en 1532. Une fois parue la Bible complète, en 1534, Luther ne cessa de peaufiner sa traduction : jusqu’en 1544, il réunit ses collaborateurs à cinq reprises pour d’importantes séances de révision. La Bible complète de 1545 renferme les écrits apocryphes, traduits notamment par Melanchthon et Justus Jonas ; mais Luther a soin de distinguer les " livres à ne pas mettre sur le même plan que l’Écriture sainte, mais qui sont tout de même bons et utiles à lire ".

Le succès éditorial de cette édition allemande, qui n’était pourtant pas la première – entre 1461 et 1522 quatorze traductions avaient paru en haut allemand et quatre en bas allemand –, est bien connu : le Nouveau Testament de 1522, dit " Septembertestament ", fut tiré à 3 000 exemplaires et épuisé en quelques semaines, avant de connaître, jusqu’en 1533, pas moins de 85 éditions ; quant à la Bible entière, l’imprimeur Hans Lufft en vendit, en cinquante ans, 100 000 exemplaires. Dès le 7 novembre 1522, le duc Georges de Saxe, resté fidèle à la foi traditionnelle, fit interdire sur le " Septembertestament " dans ses territoires ; il chargea même le théologien Jérôme Emser d’une contre-traduction, mais ce dernier se borna à corriger le travail de Luther… L’influence, large autant que durable, de la Bible de Luther n’est pas due seulement à son choix de s’exprimer à la façon de la chancellerie saxonne : elle s’explique d’abord par le génie littéraire du Réformateur.

Dans sa " Lettre ouverte sur l’art de traduire et sur l’intercession des saints " de 1530, Luther a expliqué quelques-unes de ses options de traducteur, à commencer par la manière, vivement contestée par les partisans de la foi traditionnelle, dont il a rendu Rm 3,28 : " Nous tenons que l’homme est justifié sans les œuvres de la loi, par la foi seule (alleyn durch den glawben). " En effet, le terme " seul " ne se trouve pas dans le texte biblique. Aussi Luther justifie-t-il son emploi en allemand en se fondant non pas sur la langue source, mais sur la langue d’arrivée.

MARTIN LUTHER, “Lettre ouverte sur l’art de traduire” :

L’usage de notre langue allemande implique que, lorsqu’on parle de deux choses dont on affirme l’une en niant l’autre, on emploie le mot solum* à côté du mot " pas " ou " aucun " […]. Ce ne sont pas les lettres de la langue latine qu’il faut scruter pour savoir comment on doit parler allemand, comme le font ces ânes ; mais il faut interroger la mère dans sa maison, les enfants dans les ruelles, l’homme du peuple sur le marché, et considérer leur bouche pour savoir comment ils parlent, afin de traduire d’après cela; alors ils comprennent et remarquent que l’on parle allemand avec eux.

S’il affirme ailleurs avoir voulu parler allemand et non pas grec ou hébreu, en d’autres endroits, il choisit une troisième voie, entre le sens littéral et l’allemand courant : lorsqu’il traduit l’annonce à Marie, en Lc 1,28, Luther renonce à la fois à " toi qui es pleine de grâce (du bist vol gnaden) " (cette expression aurait fait penser " au fût plein de bière ou à une bourse pleine d’argent "; WA 30 II, 638, 17-18) et à " chère Marie (du liebe Maria) ", pour lui préférer " toi qui es gracieuse (du holdselige) ". Luther est donc parvenu à rendre la Bible dans la langue de ses contemporains, sans pour autant négliger les spécificités des langues de départ.

Guider la lecture : les préfaces
L’orientation évangélique de la Bible de Luther ne s’exprime pas seulement par les options du traducteur ou par la sélection qu’il opère par rapport à la Vulgate (choix et agencement des livres bibliques) ; elle se traduit aussi par le contenu des préfaces qui entendent guider la lecture de la Bible, et mettre en avant les livres qui proclament le " solus Christus, le sola gratia " et le " sola fide " réformateurs.

Ainsi, dans sa Préface au Nouveau Testament, Luther ne se borne pas à critiquer " le fait que certains divisent les livres du Nouveau Testament en livres de la Loi, livres historiques, livres prophétiques et livres sapientiaux " (WA DB [Deutsche Bibel] 6, 2,14-15), assimilant ainsi le Nouveau Testament à l’Ancien. Il s’exprime aussi sur " les livres essentiels du Nouveau Testament et les plus nobles ", à savoir ceux qui exposent comment la foi en Christ procure justice et salut : en vertu de ce critère, l’Évangile de Jean, les épîtres de Paul – Romains au premier chef – et 1 Pierre sont " le véritable noyau et la moelle parmi tous les autres livres " (DB 6, 10,12-13), tandis que, comparée à eux, l’épître de Jacques est " une vraie épître de paille " (DB 6, 10,33-34).


© Mathieu Arnold, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 146 (décembre 2008), "La Bible lue au temps des Réformes ", p. 33-35.


 

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org