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Bible
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Humanisme
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Massaut Jean-Pierre
L'apport de l'humanisme
Théologie
 
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L'étude approfondie des textes fondateurs du christianisme est l'une des caractéristiques majeures de l'humanisme...
 

Né dès le XIVe s. en Italie, avec Pétrarque, l’humanisme s’épanouit dans la Péninsule au XVe et se développa dans toute l’Europe au XVIe s. Il prônait de toutes ses forces un retour à l’Antiquité classique et chrétienne, réputée modèle sans égal de civilisation et d’humanité. Le mouvement a d’abord bénéficié de l’expansion turque. Les émigrés byzantins, débarquant en Italie avec leurs traditions, leurs savants et leurs manuscrits, ont contribué à la redécouverte de la langue, de la littérature et de la pensée grecques. Ensuite, en facilitant la diffusion des œuvres antiques, l’invention, puis l’essor de l’imprimerie ont donné à l’humanisme une impulsion décisive. Les humanistes se rencontraient dans les ateliers des imprimeurs, où ils étaient accueillis avec faveur. Les grandes capitales de l’imprimerie devinrent des foyers d’humanisme : Venise, Paris, Bâle, Anvers… Des mécènes, princes laïcs ou ecclésiastiques, marchands et banquiers, ont aussi apporté un soutien capital aux humanistes, qui vécurent assez souvent en marge des universités ou, même, en conflit avec ces gardiennes sourcilleuses des traditions scolastiques. Volontiers voyageurs, les humanistes entretenaient d’importants réseaux épistolaires ou se réunissaient en sociétés savantes, telles l’Académie platonicienne de Florence, dirigée par le prestigieux Marsile Ficin (1433-1499), ou les " sodalités " alsaciennes. Malgré des querelles érudites ou personnelles, un même idéal les rassemblait dans un combat contre ce qu’ils appellent la " barbarie " de leur temps et dans l’espoir d’un nouvel âge d’or.

Cet espoir ne reposait pas d’abord sur une vision très positive de l’histoire. " Ad fontes ! " " Retour aux sources ! " Dans sa radicalité, ce mot d’ordre fondamental de l’humanisme suppose que le vrai et le bien se trouvent à la source, dans l’ " aurea antiquitas ". Le temps des origines juge la suite des temps. L’histoire est vue alors comme un déclin, une pente à remonter. La tâche la plus urgente du présent consiste à purifier l’héritage antique des erreurs, déviations et abus qui s’y sont peu à peu introduits, jusqu’à le dénaturer.

L’idéal humaniste du retour aux sources
Pour retrouver les " sources pures ", il faut disposer des œuvres authentiques, dans le texte original, correctement établi, exactement compris et, au besoin, fidèlement traduit, donc purgé des corruptions que copistes, traducteurs et glossateurs ont accumulées avec le temps. L’étude des langues anciennes, la grammaire, la philologie, sont les instruments privilégiés de cette entreprise critique et de cette redécouverte.

À l’Aristote défiguré et soumis aux contorsions de l’enseignement universitaire de l’époque, on voulut donc substituer le " véritable Aristote ", sobrement présenté, tel qu’en lui-même le texte original l’impose. Ce fut l’objet, par exemple, des premiers travaux de Lefèvre d’Étaples (1460-1536) à Paris. Mais les humanistes ont surtout cherché à faire prévaloir Platon et les néoplatoniciens, sans oublier les stoïciens, les poètes et, bien entendu, Cicéron dont la pensée semblait moins aride et plus ouverte sur le domaine religieux.

– Sources chrétiennes En effet, l’engagement des humanistes ne cessa de croître pour la rénovation de la chrétienté par une connaissance plus exacte et une étude plus approfondie des textes fondateurs du christianisme. Revenir aux origines, c’est revenir à l’authentique et à l’essentiel, par-delà les déductions contestables et les gloses arbitraires, par-delà aussi les observances secondaires, mais souvent tyranniques et parfois superstitieuses, qui ont proliféré au cours des siècles.

Le retour aux sources chrétiennes passait par l’examen critique des textes sacrés eux-mêmes, dont la transmission avait subi les aléas de l’histoire. Lorenzo Valla (1404-1457) ouvrit la voie de façon décisive en corrigeant sur le grec original le texte latin reçu du Nouveau Testament – celui de la Vulgate – dont on se mit à douter qu’elle fût de saint Jérôme. C’est Érasme (1469-1536) qui publia, en 1505, ce travail de Valla, avant de donner lui-même, en 1516, la première édition grecque du Nouveau Testament, avec une nouvelle traduction latine et des notes critiques. Dès 1512, Lefèvre d’Étaples avait publié une version latine corrigée et annotée des Épîtres de Paul. D’autres ouvrages, tels le Psalterium quincuplex du même Lefèvre, en 1509, présentaient en synopse (côte à côte) diverses versions latines du Psautier. En 1517, parut à Venise la première édition de la Bible complète en hébreu. Entre 1514 et 1522, sortit de presse à Alcalà la fameuse Bible polyglotte fruit des travaux d’une équipe d’érudits soutenus par le cardinal Ximenez de Cisneros (1436-1517). En 1528, Pagnini publia à Lyon une nouvelle traduction latine de toute la Bible, faite sur l’hébreu et le grec.

Non sans mal, mais de plus en plus, les annotations philologico-exégétiques remplacent les commentaires philosophico-théologiques. Les " subtilités sur les relations et les quiddités " font place aux lexiques, dictionnaires, tableaux synoptiques et autres instruments de travail. Grammaire et philologie s’affirment comme la propédeutique la plus indispensable de la théologie.

L’étude de la Bible hébraïque, en compagnie de savants juifs, conduisit beaucoup d’humanistes à se passionner pour la littérature juive, en particulier pour la Kabbale, où ils pensèrent trouver des lumières pour éclairer la Bible elle-même. Ces nouvelles approches inquiétèrent les théologiens conservateurs. Ainsi naquit la fameuse affaire Reuchlin (1510-1520). Les dominicains de l’université de Cologne, finalement approuvés par Rome, accusèrent d’hérésie l’hébraïsant Jean Reuchlin (1455-1522), disciple de Pic de la Mirandole et soutenu par toute l’Europe humaniste. Ce fut l’occasion, pour le chevalier Ulrich von Hutten de publier les célèbres " Lettres des hommes obscurs ", recueil de missives imaginaires destinées à ridiculiser les théologiens.

Ces conflits se sont durcis et multipliés dans les premières décennies du XVIe s. Le mouvement humaniste prospéra néanmoins. Il reçut des consécrations institutionnelles par la fondation d’établissements officiellement destinés à l’étude des langues anciennes : d’abord le Collège Saint-Ildefonse à Alcalà (1502), soutenu par le cardinal Cisneros, ensuite, le Collège des trois Langues à Louvain (1517) et le Collège des Lecteurs royaux, futur Collège de France, à Paris (1530). À Louvain comme à Paris, ces établissements, créés grâce à l’appui d’Érasme, de Juan-Luis Vivès (1492-1540) et de Guillaume Budé (1468-1540) et malgré l’hostilité des facultés de théologie, restèrent extérieurs à l’Université. À Oxford et à Cambridge, les Universités se montrèrent plus accueillantes aux nouvelles disciplines.

(…)

© Jean-Pierre Massaut, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 146 (décembre 2008), "La Bible lue au temps des Réformes ", p. 7-9.
 

 
 
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