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Lectio Divina
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Lecture Sainte
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Secondin Bruno
La "Lecture Sainte" de la Bible, ou "Lectio Divina"
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Pour une lecture priante de la Parole...
 

Redécouverte dans l’Église catholique à partir des années soixante-dix, la “Lectio Divina”, ou "Lecture Sainte" de la Bible, est sortie des monastères pour devenir une pratique de tout le peuple chrétien. En tirant parti de son expérience, l’auteur tente d’en définir l’impact. Pour lui, la “Lectio” n’a rien à voir avec un exercice de dévotion. De plus, sa forme l’éloigne de ses origines chartreuses qui étaient plus individuelles. Aujourd’hui, surtout lorsque la lecture priante s’effectue avec d’autres, l’écoute de la Parole de Dieu et le partage de ses richesses font grandir l’Église.

J'ai l'intention d'aborder le sujet de cet article du point de vue de la lecture priante de la Parole. Une expression qui signifie mon souhait de rejoindre le grand courant patristique et monastique de la lectio divina. Actuellement, on parle beaucoup de lectio divina mais, à mon avis, ce terme est souvent utilisé de manière équivoque et floue. Le Magistère, lui-même, emploie volontiers cette expression technique (lectio divina), y associant fréquemment des explications pour aider à comprendre ce qu'elle recouvre, et dans quels buts pratiques elle peut être intégrée à une expérience de vie.

Le mot « pratique » est, de fait, couramment associé à l'expression technique de lectio divina. On parle ainsi de la pratique de la lectio divina. Mais je voudrais déconseiller cet usage qui évoque trop facilement les pieux exercices (ou « les dévotions populaires ») mentionnés par le Concile Vatican II proprement pour ne pas les perdre de vue (Sacrosanctum Concillum 13). La lectio divina ou lecture priante de la Parole - c'est ainsi que je préfère l'appeler - ne peut être considérée comme une simple dévotion populaire, tels par exemple le rosaire, le Chemin de croix, l'adoration eucharistique, une liturgie pénitentielle, ou la catéchèse pour adulte. Bien sûr, il peut y avoir des liens et, dans certains cas, des points de contact, mais il y a aussi des différences essentielles comme nous allons le voir ci-dessous.

Le programme spirituel et pastoral de la lectio divina a connu une très large diffusion dans certains diocèses - grâce à l'impulsion donnée par des évêques éclairés (parmi les exemples les plus représentatifs de cette tendance, je citerai les enseignements du cardinal Carlo Maria Martini à Milan) - ou, à l'échelle de tout un continent comme l'Amérique latine, le projet « Palabra Vida » (dans les années 1990). Je voudrais maintenant m'arrêter sur le terme lectio divina dans les textes officiels, pour souligner ceci : outre son utilisation, nous trouvons souvent une description générale de l'expérience qu'elle recouvre et, dans les documents les plus récents surtout, une réticence inexplicable concernant l'usage même de cette expression (lectio divina). Cette position est manifeste, entre autres, dans l'exhortation post-synodale Ecclesia in Europa n° 65, et dans 1'instruction destinée aux personnes consacrées Repartir du Christ n° 24, qui évitent soigneusement la terminologie de la lectio alors même qu'elles évoquent son contenu spécifique.

1. Lectio divina et enseignements magistériels récents

L'insistance du magistère pontifical sur la lectio divina est une piste intéressante à suivre. Néanmoins, jusqu'ici, les textes n'ont pas manifesté une grande créativité. Nous commencerons par les propos de « Pastores dabo vobis » (1992) : « La lecture méditée et priante de la Parole de Dieu (lectio divina), en écoutant avec humilité et amour Celui qui parle, est un élément essentiel de la formation spirituelle » (n° 47). Nous poursuivrons avec le texte du Catéchisme de l'Église Catholique (1992) : « La lectio divina, où la Parole de Dieu est lue et méditée pour devenir prière, est ainsi enracinée dans la célébration liturgique » (1177). Enfin, nous citerons le texte de la Commission Biblique Pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (1993) : « La lectio divina est une lecture, individuelle ou communautaire, d'un passage plus ou moins long de l'Ecriture accueillie comme Parole de Dieu et se développant sous la motion de l'Esprit en méditation, prière et contemplation » (IV,C,2).

Ultérieurement, nous trouvons une référence plus approfondie dans l'exhortation apostolique Vita consecrata (1996) : « C'est pourquoi la lectio divina (...) a été l'objet de la plus haute estime. Grâce à elle, la Parole de Dieu entre dans la vie, sur laquelle elle projette la lumière de la sagesse qui est le don de l'Esprit (...) La méditation communautaire de la Bible a une grande valeur. Pratiquée suivant les possibilités et les circonstances de la vie de communauté, elle invite à partager avec joie les richesses puisées dans la Parole de Dieu, grâce auxquelles des frères et des sœurs progressent ensemble et s'aident à avancer dans la vie spirituelle (...) La méditation de la Parole de Dieu et des mystères du Christ en particulier, comme l'enseigne la tradition spirituelle, est à l'origine de l'intensité de la contemplation et de l'ardeur dans l'action apostolique » (n° 94). La référence à la lectio dans Novo Millennio Ineunte (2001) est plus brève : « Il est nécessaire, en particulier, que l'écoute de la Parole devienne une rencontre vitale, selon l'antique et toujours actuelle tradition de la lectio divina, permettant de puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle, qui oriente, qui façonne l'existence » (n° 39).

Dans l'exhortation post-synodale Ecclesia in Oceania (2001), la référence à la lectio présente une certaine originalité : « La fréquentation des Écritures est requise de tout fidèle, mais particulièrement des séminaristes, des prêtres et des religieux. Il est nécessaire de les encourager à pratiquer la lectio divina, cette méditation tranquille et priante de l'Écriture qui permet à la parole de Dieu de parler au cœur humain. Cette forme de prière, vécue personnellement ou en groupe, augmentera leur amour pour la Bible et en fera un élément essentiel et vivifiant de leur vie quotidienne » (n° 38).

Enfin, je retiendrai une brève citation de l'exhortation post-synodale Pastores Gregis (2003) : « Dans les moments de méditation et de lectio, le cœur qui a déjà accueilli la Parole s'ouvre à la contemplation de l'action de Dieu et, par conséquent, à la conversion au Seigneur de ses pensées et de sa vie, accompagnée de la requête suppliante du pardon et de la grâce de Dieu » (n° 15).

2. Les raisons d'une différence

Nous avons commencé en signalant la différence entre lectio divina et pia exercitia. Essayons d'élargir la perspective en abordant des aspects plus universels. La différence est substantielle. Elle relève avant tout de la nature sacramentelle de la Parole biblique, qui est intrinsèquement dotée d'une virtualité de grâce et de révélation à laquelle ne peut prétendre aucun autre exercice de dévotion. Je me contenterai ici de rappeler quelques éléments indispensables à une bonne compréhension de cette différence.

La théologie de la Parole devrait entrer pleinement en jeu dans cette expérience. De fait, nous pouvons parler ici d'une authentique présence de Dieu qui se communique et convoque : « Les Saintes Écritures contiennent la Parole de Dieu et, parce qu'elles sont inspirées, elles sont réellement la Parole de Dieu » (DV 24). Cette Parole, c'est l'être même de Dieu en action. Et nous pouvons continuer : c'est Dieu lui-même pour autant qu'il agit et qu'il parle ad extra, qu'il appelle à la communion et accorde cette communion à travers la Parole. Cette Parole par laquelle il crée et se forge une communauté qui écoute. Rappelons que si la Parole fait naître la communauté, il faut - pour entendre authentiquement, pleinement et de manière féconde cette Parole - l'existence d'une communauté vivante et croyante - autant dire d'une communion d'histoires et de destinées, d'espérance et de vigilance.

La parole de la Sainte Écriture est le fruit de multiples convergences. Non seulement les Écritures contiennent la communication vivifiante de Dieu inscrite dans le cœur des auditeurs, mais elles rapportent également la réaction, la relecture, la réponse existentielle suscitées chez les protagonistes, l'ensemble ayant été remodelé par ceux qui en préservèrent la mémoire. La texture même des Écritures est faite de la révélation de Dieu et de sa réception par le peuple de Dieu, dans une interaction réciproque. Par conséquent, il n'y a pas de donné a priori auquel le peuple accéderait en un second temps. Les Écritures sont plutôt l'expression, au plein sens du terme, de l'ethos du peuple engendré et convoqué par la Parole, qui s'engage à proclamer en son sein et dans ses écrits, les hauts faits de Dieu. Sachant que de cette proclamation, il pourra tirer sa vie même.

La Parole contient une vérité de type sémitique. Autant dire que nous ne sommes pas dans l'ordre de la prise de vue instantanée, mais d'une tentative pour fixer l'inexprimable en le repensant constamment à partir de perspectives inédites, avec des ajustements, des intégrations, de nouveaux idiomes, la verbalisation d'émotions nouvelles. La progression génétique de la Parole suit la trajectoire suivante : expérience incandescente, tradition orale spontanée et traduction dans des expressions linguistiques plus élaborées et adaptées à de nouveaux contextes, codification écrite qui, avec le temps, se retrouve fixée de façon définitive. Quant à la démarche herméneutique, elle devrait refaire ce parcours en sens inverse : du livre maintenant clos et définitivement fixé jusqu'au point source originel, en passant par le processus de transmission du texte avec ses variantes. La Parole écrite ne peut retrouver sa puissance transformatrice et créatrice autrement : c'est dans le noyau originel et incandescent que nous atteignons le sens ultime. Mais c'est aussi dans sa capacité à embraser nos cœurs aujourd'hui, que la Parole réalise son authentique identité théologique et spirituelle. La Parole est Parole de vie si elle continue à transmettre la vie, si elle provoque à la vie. Et pas seulement à la vie, mais également à la quête contemplative des traces de Dieu dans notre histoire, parce qu'il nous parle encore de multiples façons : par la nature, les signes des temps, les utopies collectives, les tragédies et les traumatismes.

Mais tout cela est conduit par un autre protagoniste : l'Esprit Saint. C'est lui qui libère et transforme - à travers l'œuvre d'écrivains charismatiques enracinés dans la mémoire de leur peuple et guidés par Lui - les travaux et les jours, ce qui se dit et s'expérimente, en Parole écrite. Tout cela afin que les « merveilles » accomplies par Dieu en raison de sa bonté, soient consignées et qu'au cours des siècles, elles continuent à générer du sens et des perspectives pour les générations qui se succèdent. Car Sa fidélité et Son amour sont de toujours (voir Is 54,8). Sans l'action de l'Esprit « herméneute », notre interprétation serait stérile du point de vue de la foi et de l'expérience du salut. Mais sans une attitude de foi, de communion, d'engagement dans un dialogue, d'obéissance confiante, de réponse priante, la lettre serait morte ou relèverait de l'hystérie, ou encore de l'émotionnel à l'état pur.

Ainsi, que ce type de lecture puisse en arriver à susciter un dialogue de « prière » avec Celui qui parle, ne suffit pas à justifier les exhortations à l'écoute ou à la lecture priante de la Parole. De fait, lorsque j'emploie ce qualificatif de « priante », j'entends signifier quelque chose de beaucoup plus fort : à savoir le dialogue d'une personne amoureuse avec Celui qui nous parle avec amour, nous rappelle les voies de l'amour confiant et suppliant, et ne cesse d'avoir pour nous des pensées de paix et de salut. Ainsi parler de « lecture priante » (ou d' « écoute priante » ou de « dialogue-de-prière »), signifie en fait privilégier un mouvement de réponse qui prend tout l'être, une réponse au dialogue que Dieu engage lui aussi avec tout son être, à travers la Parole.

Il s'agit donc d'être pleinement habité par la Parole (voir Col 3,16), par son dynamisme intrinsèque qui est salut et alliance, consolation et espérance. Il s'agit aussi de verbaliser une réaction qui devient dialogue et supplication, doxologie et action de grâce, intercession et confession, chant et pleurs.

3. Comment alors, effectuer une lecture priante ?

Ces prémisses, qui sont tout à la fois des perspectives et des exigences incontournables, induisent une façon spécifique de pratiquer et surtout de vivre cette lecture ou écoute priante de la Parole. Ainsi, nous ne cherchons pas à donner à la Parole une force et une efficacité nouvelles par nos réflexions et nos applications. Car la Parole possède déjà en elle-même une dynamis de révélation, de jugement, de transfiguration, de fermentation et de libération : la seule chose qu'il nous appartient de faire est de nous exposer à cette dynamis, comme nous nous exposons au feu ou au soleil quand nous voulons nous réchauffer. C'est le sens de l'hypakoé des Pères et des moines : l'ob-audire d'un cœur humble et contrit (voir Is 66,2).

Mais il ne s'agit pas de nous exposer à cette dynamis de façon strictement individuelle ou sélective, c'est-à-dire en fonction des principes idéologiques par lesquels nous nous sentons concernés.

L'expérience ne peut qu'être communautaire et intégrale : car c'est précisément la communauté croyante qui constitue le contexte herméneutique le plus adéquat, pour ouvrir les voies épiphaniques de la Parole et libérer sa force de renouveau parmi les croyants. La communauté qui écoute n'est pas secondaire. Elle est le contexte privilégié - comme le notait déjà saint Grégoire le Grand - qui redonne à la Parole sa signification pleine et vitale. C'est dans la communauté que les appels existentiels résonnent avec le plus de force.

Voilà pourquoi la tradition interprétative proposée par Guigues II le chartreux, dans un ouvrage intitulé Scala claustralium, me semble une méthode artificielle au résultat incertain lorsqu'elle est adoptée comme un schéma rigide à pratiquer individuellement. Rappelons que l'auteur distingue quatre étapes dans la lectio divina : la lectio, la meditatio, l'oratio, la contemplatio. En fait, Guigues pense d'abord à la vie monastique solitaire et ne se soucie pas de la « communauté interprétative » parce qu'à son époque, la conscience ecclésiale était différente de la nôtre avec son accent sur l'Église-communion. Chez lui, tout est envisagé à travers le prisme de l'individu. De fait, le siècle où il vivait (XIIe) se caractérisait par une « redécouverte de la personne ».

Or il se trouve que la reprise méthodique de la lectio dans le sillage de Guigues II a été incapable de briser ce cadre individualiste, et à tel point que certains experts continuent d'insister sur la nature clairement « individuelle » de la lectio divina. Ce qui explique aussi les résistances de moines et d'exégètes à une lectio divina pratiquée en commun : par crainte d'une dérive en direction d'interprétations hâtives, faciles, moralisantes ou pieuses.

Par expérience personnelle, j'ai pu constater la fécondité de la lectio divina communautaire comme expérience d'une écoute en commun et d'un partage des richesses de la Parole. Mais j'ai aussi remarqué qu'une écoute communautaire et priante de la Parole nécessite d'adapter quelque peu le modèle classique de Guigues II le chartreux.

Ces adaptations doivent prendre en compte la diversité des méthodes et les différents niveaux de connaissance de la Bible de chaque participant, ainsi que son statut spirituel et ecclésial. Voilà pourquoi - et ici je me réfère à ma propre expérience - il faut introduire un certain nombre d'éléments pour créer le climat approprié : des symboles (principalement des icônes et des objets sacrés : bougies, encens, lutrin); chant d'un refrain méditatif qui met l'accent sur un verset ou un concept du texte biblique; offrande d'une réponse priante, proche de la littéralité du texte médité; silence qui favorise la réflexion et l'adoration; partage des résonances et des applications pratiques, après une écoute méditative et prolongée; brefs interludes musicaux dont la fonction est de créer une pause entre les différents passages du texte; gestes symboliques comme la danse, la vénération de la Parole, etc.

J'ai observé qu'établir le lien avec la célébration liturgique était un élément particulièrement fécond. Ce qui implique de choisir le texte biblique parmi les lectures de la liturgie dominicale la plus proche et de faire référence, dans la réflexion méditative, aux autres lectures du dimanche. Voilà en effet qui souligne la continuité entre la Parole et la célébration; en ce sens, l'environnement, c'est-à-dire l'Église de la célébration dominicale, peut constituer une aide.

Quand le même texte est réentendu pendant la messe et explicité par l'homélie, ceux qui ont participé à la lectio divina peuvent y pénétrer avec une plus grande profondeur (spirituelle et mystagogique). Et cela, en dépit du flou qui caractérise souvent la prédication.

Pour conclure

Avec le temps, la lecture priante de la Parole se révèle bien différente des « pieux exercices », car elle suscite une soif de dialogue avec Dieu, donne des critères de discernement et stimule dans une démarche de conversion qui n'est pas seulement morale, mais existentielle. Cela étant, il s'agit aussi d'un parcours exigeant qui demande constance et persévérance, un amour passionné pour la Parole reconnue comme la source pure et éternelle de la sainteté et du dialogue priant.

La pratique communautaire de la lectio suppose que chacun fasse l'effort d'entrer en « peuple », dans le secret de la Parole : déchaussé devant ce Buisson ardent, la tête inclinée en présence du debir où séjourne la gloire. Notons qu'il n'est nullement question de transmettre un enseignement à une assemblée de croyants, mais de vivre ensemble une aventure risquée et transfigurante, transformante et adorante, enfin de consentir à se laisser instruire par Dieu (Os 11,1-43).

Il peut être difficile pour un « spécialiste » de la Parole de se mettre au diapason de la foi parfois incertaine et confuse, des personnes en présence : le danger est alors de vouloir imposer sa propre théorie, son explication, son application. Or, c'est seulement quand on écoute la Parole d'un cœur aimant pour pouvoir la partager, l'entendre d'un cœur neuf et l'aborder d'un regard contemplatif avec d'autres personnes, que la lecture priante devient vraiment écoute et dialogue priants, contemplation et prophétie qui déchirent le voile d'une histoire opaque et ouvrent nos vies précaires à une lumière immense et radieuse.

 © Bruno Secondin, carme, Institut de Spiritualité de l'Université Grégorienne (Rome). SBEV, Bulletin Information Biblique n° 70 (avril 2008), pages 15.
(Cette contribution, traduite par E. Billoteau, a été publiée dans le Bulletin Dei Verbum n°84/85 du 3/4/2007. Nous remercions le Bulletin Dei Verbum de nous avoir permis cette reprise).

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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