609
Animation biblique
526
Parole de Dieu
3
Billon Gérard
Parole de Dieu et animation biblique en France
Gros plan sur
 
Approfondir
 
On pourrait répartir sous huit aspects les rapports entre la Bible et le peuple chrétien catholique...
 

En octobre 2008 s'est tenu le synode des évêques sur “La Parole de Dieu et la mission de l’Église”. Un document préparatoire, assorti d’un long questionnaire, avait été publié le 25 mars 2007. Il se proposait à la réflexion des évêques et de tous ceux et celles qui œuvrent pour une animation biblique de la pastorale. Voici, sous une forme volontairement simplifiée, la contribution que le SBEV (Service biblique catholique Évangile et Vie) avait envoyée à la Fédération Biblique Catholique. Bonne occasion de faire le point sur la place de la Bible dans la pastorale.

Créé à la fin des années 60 à la demande des évêques, le Service biblique catholique Évangile et Vie se trouve au carrefour de bien des expériences de lecture biblique. Parfois, il a été à l'initiative de projets, d'autres fois, non. Souvent, il en a recueilli les échos.

Après l'enthousiasme post-conciliaire, il nous semble que l'on peut répartir sous huit aspects les rapports entre la Bible et le peuple chrétien catholique (les orthodoxes et les protestants ont sans doute des remarques similaires mais nous ne pouvons, on le comprendra, nous engager à leur place) :

1) Le renouveau liturgique avec l'élargissement du Lectionnaire.

2) L'approfondissement des rapports entre Bible et catéchèse pour enfants dont le symbole est la succession des éditions de la « carrière » de textes bibliques dans Pierres Vivantes en 1981, 1986 et 1996.

3) La mutation des groupes bibliques. Nombreux dans les années 70, certains ont vieilli doucement tout en restant attachés à des méthodes de lecture soit historiques, soit figuratives. D'autres ont découvert les approches narratives. À partir des années 90, quelques-uns sont nés autour d'un rapport plus immédiatement priant : la lectio divina.

4) La création même du SBEV en 1970, sur insistance de la Fédération biblique catholique mondiale, demande des évêques de France et proposition de l'Association catholique française pour l'étude de la Bible (ACFEB). Premières productions : les Cahiers Évangile (renouvellement en 1972 d'un titre existant), et surtout les Fiches pour lire l'A.T., les Fiches pour lire le N.T. (collaboration du SBEV et du couvent dominicain de l'Arbresle). Nombre de groupes et d'individuels ont été ainsi initiés à une première lecture de la Bible.

5) Les modifications du paysage éditorial francophone concernant la Bible : 

- Il existe désormais des commentaires des textes liturgiques dans la plupart des journaux, quotidiens, hebdomadaires et mensuels catholiques et dans les revues Prions en Église et Magnificat.

- Relevons aussi la diversité des publications liées à une demande de connaissance du contenu historique, littéraire, théologique de la Bible : des traductions comme celle de Pierre de Beaumont (1981 après parution en fascicules de Aujourd'hui la Bible), La Bible en français courant (1982), La Bible des communautés chrétiennes (1995) devenue Bible des peuples (1998), la Bible expliquée (2004) ; des revues comme Le Monde de la Bible (public cultivé), La Bible et son message (pour large public, arrêt en 1980) relayée par une production du SBEV, Les Dossiers de la Bible (1884-2003), elle-même s'effaçant devant Biblia (éditions du Cerf) ; des collections comme En ce temps-là la Bible, La Bible aujourd'hui ou Bible 2000 ; toutes les propositions des éditeurs chrétiens...

6) Le mouvement œcuménique : dans les années 70-80, un certain nombre de groupes bibliques ont été d'emblée œcuméniques (surtout entre catholiques et luthéro-réformés), dynamisés par la parution de la TOB (Traduction œcuménique de la Bible) en 1975

7) Le dialogue entre juifs et chrétiens avec de nouvelles questions sur le rapport « typologique » entre l'Ancien et le Nouveau Testament.

8) La parution de traductions pour un public pas forcément confessant comme la Bible de Chouraqui (1985) ou, plus récemment, la Bible, nouvelle tra-duction (2001), initiatives qui accompagnent la coexistence paradoxale de l'indifférence religieuse de nos sociétés occidentales et d'une demande de lecture de la Bible comme livre fondateur.

De cet ensemble, il est difficile d'établir des priorités. De notre point de vue, celles-ci pourraient porter sur la place et le rôle du Lectionnaire, l'encouragement à lire à plusieurs, l'impact du mouvement œcuménique, l'interaction de la recherche biblique et du dialogue entre juifs et chrétiens.

I - D'un synode à l'autre

 Le précédent synode des évêques, en 2005, portait sur l'Eucharistie. Celui qui se prépare porte sur la Parole de Dieu. Si c'est bien sur le « même autel » que le prêtre, de par son ministère dans la communauté ecclésiale locale, prend la Parole et le Pain, il faut insister sur l'interaction de ces deux modes de présence du Christ.

Curieusement, on retrouve dans des jeunes générations catholiques comme la queue de comète d'une pratique anté-conciliaire liée à l'ancien rituel, avec une hypertrophie de la relation à la présence du Christ dans l'eucharistie qui, d'emblée, fait considérer la participation à la liturgie de la Parole comme secondaire. Si l'eucharistie est « source et sommet » de la vie de l'Église, la liturgie de la Parole n'est pas pour autant facultative.

La réforme liturgique qui a suivi le concile Vatican II a profondément modifié le Lectionnaire. Même s'il est perfectible, le Lectionnaire actuel se démarque nettement du Lectionnaire tridentin au moins sur trois points capitaux : 1) la place de l'A.T. et de l'Ancienne Alliance dans les premières lectures (cela réoriente la notion d'accomplissement des Écritures en Jésus-Christ), 2) le rôle des épîtres pauliniennes dans la vie de l'Église, 3) la répartition des évangiles synoptiques sur trois ans (qui a engagé des rapports biographiques et théologiques plus justes tant avec la personne de Jésus qu'avec les écrits des premiers chrétiens).

II - Les lieux de l'écoute de la Parole de Dieu

1) Pour écouter la Parole de Dieu, le lieu le plus commun reste la liturgie eucharistique dominicale avec ses deux calendriers : le premier concerne les dimanches du temps dit « ordinaire » (avec insistance sur la prédication du Royaume de Dieu selon un des trois synoptiques) et le second les fêtes (Pâques, Noël etc. ; avec les moments extrêmes de la vie du Christ : Passion, Mort, Résurrection, Naissance) qui sont toujours au cœur de l'eucharistie. À chaque fois, la brève homélie du diacre ou du prêtre fait le lien entre l'Écriture et la vie, pointant vers le salut toujours actuel de Dieu, salut célébré dans l'eucharistie.

2) Les moments forts d'une vie - naissances, mariages, funérailles - sont, dans nos pays de vieille Europe, célébrées à l'église, même pour beaucoup de gens peu sûrs de leur foi. La forte charge affective est gérée par une liturgie de la Parole. Parmi les quelques textes qui reviennent souvent (« l'hymne à l'amour » de 1 Co 13 ou les Béatitudes), les gens devinent, sans trop l'expliquer, du mystère et de la profondeur. D'où l'importance de la préparation de la célébration et de l'homélie par le diacre ou le prêtre.

3) L'acte catéchétique est un acte de communication plus que de transmission avec son accent mis sur les personnes. La Bible y apparaît certes comme un document qui donne des informations historiques et théologiques, mais plus encore comme un monument à visiter, un monument bâti par ceux qui nous ont précédés, où se trouvent des points de repères pour vivre en chrétien, une entrée en contact avec le Christ, Parole de Dieu.

4) La Bible est présente dans les programmes scolaires d'histoire et de littérature alors même que la société française est marquée par la laïcité. Cette présentation échappe donc aux Églises et n'a pas pour but un contact personnel et suivi avec la Parole de Dieu. La Bible rejoint ici les vastes rayons du patrimoine culturel (pour sa puissance littéraire et imaginative) et documentaire (sur l'histoire d'Israël ou des premiers chrétiens). Parfois, par recoupements, cela conteste ou conforte des observations nées ailleurs, dans la liturgie, la catéchèse, la lecture personnelle.

5) Le travail des médias, livres, revues, radios, T.V., conférences, est immense. Dans la plupart des émissions de radio ou de T.V., les biblistes savent communiquer simplement leur savoir, leur passion, leur foi.

6) Depuis une quinzaine d'années, le conte biblique s'inscrit dans le paysage culturel. La Bible n'est pas un conte, mais elle se raconte selon le slogan d'une dynamique association œcuménique de Versailles, soucieuse de rejoindre chrétiens et non-chrétiens. Sous cette rubrique, on pourrait situer aussi les productions artistiques, fictions littéraires ou cinématographiques, qui « racontent » tel personnage ou tel événement biblique. Cela suscite-t-il le désir de lire l'œuvre-source ? Quelle liberté d'interprétation l'artiste suscite-t-il chez les auditeurs/spectateurs ?

7) L'objectif premier d'un groupe biblique est l'étude attentive des textes. À la base, il y a le désir de mieux les comprendre pour alimenter la foi. Comme cette connaissance n'est pas immédiatement monnayable pour la liturgie, la pastorale, la catéchèse ou la prière, il y a une dimension de gratuité. De plus, il faut accepter la remise en cause d'acquis supposés. La typologie de ces groupes varie de l'enseignement par un bibliste à la lecture interactive guidée par un animateur (qui, alors, ne joue plus le rôle de professeur). Les méthodes sont diverses, depuis la méthode « historico-critique » jusqu'au partage selon une méthode simple du style lectio divina (voir point 12) en passant par des lectures plus littéraires

8) Quelques diocèses ou paroisses ont lancé des « années de la Parole » où la lecture intégrale d'un évangile en groupe permet une nouvelle écoute de la Parole présente dans les Écritures. En huit ou dix rencontres de deux heures dans des groupes variant entre 6 et 12 personnes, la lecture est attentive et priante. Le statut narratif ce type de lecture est en parfait accord avec la narrativité des évangiles qui « montent » vers la révélation de Pâque ; il permet au lecteur de s'identifier aux disciples affrontés au mystère de Jésus le Christ.

9) Les formations théologiques, dans les facultés ou les diocèses, intègrent une étude attentive des Écritures non pas pour les « appliquer » dans des situations humaines fort différentes, mais pour, inventer, à partir d'elles, nos propres chemins, guidés par l'Esprit Saint qui les a inspirées.

10) Dans les réunions d'équipe des mouvements, en particulier d'action catholique générale ou spécialisée, place est souvent faite à l'écoute d'un passage de la Bible, choisi plus ou moins en lien avec le thème du partage de la vie quotidienne. On accepte d'être « jugé » par la parole divine, de « relire » autrement notre vie à partie d'elle. La lecture vient soit au début de la rencontre, soit à la fin.

11) Au début de chaque rencontre ou activité d'Église - rencontres, partages, formations diverses -, l'écoute d'un texte de la Bible, quand cela a lieu, signifie un désir de dépossession de nos actions, l'accueil d'une Parole autre, différente de nos paroles.

12) Concernant la prière personnelle ou à plusieurs, on peut distinguer 1) la prière des Heures où le Père très aimant vient « converser » avec nous (DV 21), 2) la prière en groupe à partir de l'évangile (les façons de faire dépendent des courants de spiritualité), 3) la lectio divina : en temps limité (moins d'une heure) s'effectue une démarche en 3 ou 4 étapes : observer le texte, le méditer et enfin le prier ; en groupe, on se soutient, on bénéficie des observations et de la prière des autres (une démarche de ce type part d'un échange sur le texte pour finir en prière ; progressivement, on se décentre).

13) Les récollections et retraites où le « retour sur soi-même » devient « retour vers le Père » dans le mesure où l'itinéraire spirituel se laisse guider par la Parole « vivante, efficace et incisive ».

14) Les pèlerinages en « terre sainte » fixent dans l'imaginaire décors et paysages d'épisodes bibliques et peuvent permettre un retour aux sources de la foi, dans une théologie de l'incarnation bien présentée (il y a néanmoins à se défier des tendances historicistes, apologétiques ou trop piétistes).

Cette liste n'est qu'indicative. Dans toutes les expériences (sauf la n°4 et parfois la n°5), les liens entre Jésus-Christ et Parole de Dieu ainsi que la distinction entre Bible et Parole de Dieu se vivent plus qu'ils ne s'explicitent, mises à part les formations théologiques. Une question semble récurrente, celle de l'inspiration des Écritures (plus, d'ailleurs, de l'A.T. que du N.T.). Ajoutons que, pour développer la conscience de l'histoire du salut, le « site » de lecture liturgique, dans la mesure où il joue sur le rythme du temps, est sans doute le meilleur. Enfin, toutes les expériences qui se déroulent sur plusieurs rencontres (type n° 1, 7, 8 ou 10 principalement) ont l'avantage de permettre une construction en profondeur du sujet croyant.

Concernant la conscience d'appartenir à l'Église, une épreuve (qualifiante !) se joue dans l'examen des récits chrétiens dit « apocryphes » où la découverte des intérêts et limites rejaillit sur la valeur accordée aux écrits « canoniques ».

III - De quelques difficultés de lecture

Distance et appropriation. Une défiance s'est fait jour - dès la fin des années 70 ? - contre l'exégèse critique accusée de « sécheresse » et coupable, selon ses détracteurs, de faire vaciller la foi par une remise en cause de l'historicité de tel ou tel texte. Or ce passage par une « déception » méthodologique est peut-être indispensable à une purification de la lecture biblique...

Dans le même temps, des groupes issus du pentecôtisme catholique et qui allaient se déployer dans la constellation charismatique ont développé un rapport plus immédiat avec les Écritures. Avec un risque, celui du « concordisme » entre la Bible et la vie... lequel existait aussi dans des groupes d'action catholique.

Auprès de tous les ministres de la Parole, il faut souligner le nécessaire et éprouvant passage par la critique historique et littéraire où la « distanciation objectivante» (selon la formule de P. Ricœur) précède « l'appropriation subjective ». Concrètement, dans les groupes de partage, les catéchèses, les homélies, il importe de prendre le temps d'écouter « ce que le texte dit » avant de témoigner de ce qu'il « me/nous » dit.

Vérité. À la suite de DV 12, il faut insister sur les genres littéraires et, par contrecoup, sur la différence entre la vérité du salut de Dieu et la vérité historique des faits rapportés. 

Valeur anthropologique. La Bible intéresse des non-chrétiens (qu'il suffise de nommer ici les écrivains Erri de Luca, Pierre Michon, Julia Kristeva ou Régis Debray) pour sa valeur humaine et les interrogations qu'elle pose sur le monde, la société et Dieu. De telles lectures non-ecclésiales éclairent ou critiquent celles des croyants.

Histoire. Les débats nés des essais historiques sur les origines d'Israël (La Bible dévoilée) ou sur les premiers écrits chrétiens (séries Corpus Christi, Origine du christianisme) ne sont pas négatifs dans la mesure où ils obligent à rendre compte, de manière raisonnée, de nos convictions et de ce qui les fonde. Le débat fait toujours apparaître de vraies pierres d'achoppement, par exemple sur les relations initiales entre juifs et judéo-chrétiens, la place de la Loi, la compréhension même de l'Évangile comme « Bonne Nouvelle ».

Violence. Les pages considérées les plus difficiles par les auditeurs chrétiens concernent la violence telle qu'elle est exprimée dans certaines pages de l'A.T. (Josué, quelques Psaumes...) ou bien dans certaines phrases de Paul et concernant les juifs, certaines formules de Jean. Le recours au genre littéraire, son ancrage historique et sa valeur anthropologique s'impose.

Pour résumer, le cercle herméneutique « croire pour comprendre, comprendre pour croire » s'applique évidemment à la lecture de la Bible. Si de nombreux chrétiens - peut-être pas assez nombreux - se forment à une lecture plus informée par des cours, des conférences, la consultation d'ouvrages critiques ou bien des expériences du type n° 5, 7, 8, 9, 14, c'est avec la recherche confuse de « moins avoir peur » de la Bible pour se laisser interroger par elle, en parler avec les autres.

Voici quelques expressions notées lors d'une session avec des gens de milieu ouvrier : « La Bible est un livre ardu où on ne sait pas trop où aller. On est peu motivé pour l'ouvrir, parce que l'on n'a pas les clés. On se sent plus près du Nouveau Testament que de l'Ancien. Dans le N.T. il y a des textes qui font "tilt". [...] Avec les collègues on discute du sens de la vie, mais on manque de mots pour dire le Christ. On ne sait pas quoi répondre quand les gens nous disent que depuis 2000 ans rien n'a changé. On a peur de mal interpréter les textes. Alors on n'ose pas expliquer. [...] Le langage, la culture, la distance historique, sont des obstacles pour lire la Bible. C'est un livre, mais comment le lire comme l'histoire du Peuple de Dieu, notre histoire ? [...] La Bible est la clé de la découverte (de Jésus). C'est une nourri-ture. Elle nous interroge, aide à nous poser des ques-tions et parfois à trouver des solutions. [...] Il est indispensable d'aller à la Source qu'est l'Écriture pour éclairer sa Foi. [...] Sans référence à la Bible ferait-on partie de l'Église ? »

S'il devait y avoir un critère de discernement à propos de l'accueil croyant de la Parole dans les Écritures, il serait celui-ci : est-ce que, d'une manière ou d'une autre, la Parole « juge » la relation aux autres et à Dieu ? (cela concerne les institutions comme les individus). Si elle ne fait que confirmer ce que je (nous) fais (faisons) et pense (pensons), alors, c'est qu'elle a été mal entendue/écoutée...

IV - Dans la vie et la mission de l'Église

Selon les huit aspects relevés au début de cet article, la Parole de Dieu dans les Écritures est présente de façon diffuse dans beaucoup de domaines de la vie du croyant. Néanmoins, on pourrait avancer que la liturgie de la Parole, sous ses diverses formes - pas seulement eucharistiques -, concentre les caractéristiques essentielles de sa force nourrissante. Par le fait même d'ailleurs, il n'y a pas de risque de transformer le christianisme en « religion du Livre », comme cela se dit parfois, puisqu'il se révèle, là plus qu'ailleurs, religion de la Parole.

Idem pour les cours, conférences, groupes bibliques, dans la mesure où se maintient le jeu entre « distanciation objective » et « appropriation subjective » laquelle, pour les cours et groupes bibliques se vit chez l'auditeur sur la durée et, pour beaucoup, dans une vraie confiance en l'action de l'Esprit saint, quelles que soient les remises en cause des convictions préalables.

L'animation biblique de la pastorale. Les linea-menta du synode emploient la formule « animation biblique de la pastorale » et non, comme on le dit souvent, « animation de la pastorale biblique ». La pastorale biblique existe - en dehors des médias et revues, elle est souvent du ressort de quelques individus pas toujours encouragés par les responsables de leur Église diocésaine -  mais elle existe. Tenant compte de la présence multiforme des Écritures dans la vie du croyant, ce n'est pas seulement un « accès » à la Bible qui doit être promu mais bien la présence et l'impact de la lecture de la Bible dans toute la pastorale : liturgie, catéchèse, éducation catholique, formations théologiques, réflexion des mouvements et services d'Église, présence dans la culture et les médias, témoignage dans la société...

Les initiatives diocésaines d' « année de la Parole » laissent, comme tout les temps forts, des traces dans la vie des croyants. Idem pour les expositions bibliques à partir de la proposition de l'Alliance biblique française - la plupart du temps réalisées de façon œcuménique, voire interreligieuse.

La prière liturgique. Avec les missels ou les revues Prions en Église et Magnificat, des chrétiens lisent et prient la Parole de Dieu quotidiennement. Seuls quelques laïcs se livrent à la Prière des Heures. Celle-ci construit un rapport original avec les Écritures (la psalmodie établit le fidèle dans un rapport quasi corporel à la Bible). Les mots des psaumes décentrent la personne qui prie et l'ouvrent à d'autres expériences. Ils sont un don. Le don des psaumes consiste en « modèles » de réponses (supplication, louange, remerciement, confiance)  au don de la Parole en Jésus et ces modèles sont eux-mêmes considérés par l'Église comme « Parole de Dieu ».

Célébration de la Parole. Dans les communautés paroissiales où la célébration eucharistique est impossible tous les dimanches, il reste à redécouvrir l'importance de la célébration de la Parole, selon l'affirmation de Sacrosanctum Concilium n° 7 : « Il (= le Christ) est là présent dans sa parole, puisque lui-même parle pendant que sont lues dans l'Église les saintes Écritures ». La liturgie de la Parole est une action liturgique et pas seulement une forme d'enseignement.

V - Le rôle des exégètes

Le P. Xavier Léon-Dufour, lui-même exégète et théologien, proposait cette distinction : dans l'Église, tout le monde est appelé à être saint, quelques-uns à être théologiens, et un très petit nombre à être exégètes. De part ses procédures et ses méthodes, l'exégèse est en effet une discipline particulière. Ce n'est qu'une discipline, limitée, critique, et dont les résultats, comme toute discipline un tant soit peu rigoureuse, sont soumis à révision. Discipline dont les méthodes et approches sont diverses : historico-critique, rhétorique, sémiotique, narrative, canonique etc. Le document de la Commission biblique de 1993, L'Interprétation de la Bible dans l'Église, les a recensées et présentées en en montrant les intérêts et les limites, ne mettant de graves réserves qu'au fondamentalisme.

De ce point de vue, les exégèses de type universitaire sont conformes, sauf exception toujours possible, à la Tradition vivante ainsi exprimée. Au SBEV, les Cahiers Évangile, traduits dans plusieurs pays, ont toujours été au service de l'intelligence des Écritures, dans la diversité des approches et des méthodes.

Par rapport à l'héritage patristique, l'exégèse contemporaine déploie, sous des formes renouvelées, l'exploration de ce qui fut appelé le sens littéral. L'herméneutique contemporaine permet également de reprendre à nouveaux frais ce qui s'était abâtardi au cours des siècles, à savoir le(s) sens spirituel(s). À ce propos, la catégorie de « sens plénier » que l'on voit apparaître ici ou là demanderait à être repensée (il n'est pas sûr qu'elle soit bien accordée aux sciences du langage). Concernant la dialectique de l'A.T. et du N.T. ainsi que les notions de promesse et d'accomplissement, les travaux d'un Paul Beau-champ ont ouvert la voie pour une approche renouvelée de la typologie.

Disons les choses autrement à partir de la pratique de la lectio divina. L'exégèse critique pourrait correspondre au premier temps, la lectio proprement dite. Avec ses procédures et ses limites, elle offre un nécessaire, éprouvant et fructueux passage par la « distanciation objective » avant d'entamer le deuxième temps, celui de l' « appropriation subjective » qui, dans la lectio divina, commence avec la méditatio et se poursuit par la contemplatio et l'ora-tio.

Soulignons cette évidence : l'Esprit saint, présent lors de la rédaction des Écritures, l'est tout autant lors de la lecture. Cela veut dire que le rapport entre la Bible et ses lecteurs n'est pas uniquement un rapport de transmission mais de communication. La formule de Grégoire le Grand, « L'Écriture grandit avec ceux qui la lisent », malgré sa répétition dans des ouvrages de qualité, n'a peut-être pas encore été bien assimilée.

Dans les instituts de formation, séminaires et facultés, les tâches premières pourraient être d'aider le séminariste, le profès ou l'étudiant(e) à ne pas avoir peur de l'exégèse critique, à mieux appréhender l'historiographie biblique (avec la distinction entre vérité de salut et vérité historique) et à être initié aux sciences du langage. Par contre, l'investissement dans les langues bibliques, grec et hébreu, est tel que seules quelques personnes envoyées par leur évêque ou leur supérieur(e) pourront s'y consacrer. Cette étude est indispensable. À la base de toute exégèse, demeure la lettre dans sa littéralité native.

VI - Parole de Dieu et vie spirituelle

La Prière des Heures accompagne la vie des clercs et des religieux(ses). Tout juste peut-on relever la ma-ladresse de l'édition commune de la Liturgie des Heures qui appelle « Parole de Dieu » le capitule, semblant oublier que les psaumes le sont tout autant ! Notons que des laïcs, certes en petit nombre, soit fréquentent les monastères, soit se retrouvent lors d'un rendez-vous paroissial et, dans les deux cas, y apprennent à prier avec la liturgie des Heures. D'autres prennent un temps de récollection ou de retraite en se laissant guider par des textes bibliques.

Le développement - qui reste limité - de la lectio divina est une chance pour clercs et laïcs dans la mesure où s'y joue le « Dieu me parle » et « je parle à Dieu ». Mais, dans le « Dieu me parle », premier temps (celui de la lectio), temps d'observation, d'écoute attentive, il est important que s'effectue l'épreuve de la mise à distance méthodologique (« ce dit le texte », et non pas « ce que j'ai envie d'y entendre ») avant le deuxième temps (celui de la meditatio), celui de l'appropriation subjective (« ce que me dit ce texte, hic et nunc, ce qu'il révèle de la relation d'alliance où je/nous sommes impliqués etc. »).

VII - Annoncer la Parole de Dieu

Les efforts pour annoncer la Parole de Dieu à partir de la Bible ne manquent pas. Or, la Bible est traduite, éditée, achetée, mais peu lue : une enquête publiée en octobre 2001 par La Croix et la Sofrès a donné les chiffres suivants : 72% des Français ne lisent jamais la Bible et seulement 8% de la population française la lit au moins une fois par mois. Ceux qui lisent la Bible la lisent majoritairement seuls (74%) et 26% dans un groupe.

Il y a évidemment un décalage entre le nombre de ceux qui entendent des passages bibliques dans la liturgie et le nombre de ceux qui, avant ou après, ouvrent le livre des Écritures. Par ailleurs, tous ceux qui lisent ne le font pas pour « écouter » la Parole de Dieu. Enfin, il y en a qui écoutent la Parole - et qui en vivent - sans la lire régulièrement.

Le lieu liturgique. Pour ceux qui écoutent la Parole sans forcément la lire personnellement, redisons, au risque de nous répéter, que le lieu liturgique est premier. Il est donc capital de le soigner, qu'il y ait ou non action eucharistique. Très concrètement, la lecture à haute voix aide ou entrave l'écoute. L'homélie également, d'une autre manière. Même chose, concernant les célébrations dominicales, pour l'unité et l'harmonie qui existent ou non entre le temps de la Parole et celui de l'Eucharistie.

Prendre le temps. Dans les autres lieux d'expérience biblique (voir chap. II, p.5) à partir du moment où il est possible de « prendre le temps » de lire personnellement ou en groupe, les conditions d'écoute suivent. La Parole de Dieu dans la Bible ne s'offre pas aux gens pressés.  C'est pourquoi, les temps de partage, les rencontres régulières des groupes bibliques, les formations théologiques, les réunions d'équipes de mouvements, les temps de retraite sont des moments privilégiés. Temps de la patience et du quotidien. Que peu de chrétiens aient la possibilité de vivre cela est peut-être une invitation faite à l'Église de promouvoir ce « prendre le temps ». Concernant la Parole, la précipitation, le spectaculaire, l'émotif pourraient bien être les noms les noms actuels de ces rayons de soleil qui brûlent le grain poussé trop vite sur les cailloux du chemin ; c'est dans la terre labourée avec patience que lève la moisson - et que l'on nous permette cette interprétation allégorique de Mt 13,3-9 et // !

S'il y a un défi à relever, c'est la prédilection pour la patience, pour les rencontres où, dans l'échange des paroles, la Parole se donne à entendre non comme un enseignement mais comme une force de salut.

Former des animateurs. Pour les groupes bibliques (minoritaires ! seulement 26% des 8% des français lecteurs de la Bible), la vertu du rendez-vous régulier, les conditions de confort, le contrat que se donne le groupe, la place et le rôle de l'animateur sont des éléments structurant pour la circulation de la parole... et de la Parole. Le charisme et la formation de l'animateur sont déterminants. Là encore, ne gagnerait-on pas à « former » des animateurs plus nombreux susceptibles de susciter localement de tels échanges ?

Le profil des « serviteurs » et « servantes » de la Parole a été esquissé lors d'un symposium européen organisé par le Fédération Biblique Catholique sur La Bible dans la vie des Églises d'Europe (Freising, 1994) : « des personnes saisies par le message de la Bible (dimension de témoignage personnel), déjà qualifiées et mandatées pour construire l'Église (dimension de la communauté ecclésiale) et pouvant traiter de manière responsable et féconde les textes de la Bible (dimension de la connaissance de la Bible et de sa culture) » (Message final, § 3.1.). Or ce profil peut s'adapter à tous les acteurs de la prédication de l'Église : clercs, diacres, catéchistes, animateurs bibliques, théologiens, ainsi qu'artistes, écrivains, spécialistes de l'édition, de la communication et des médias etc.

Beaucoup de diocèses disposent de services spécialisés pour la théologie, la pastorale, la spiritualité. Regroupés sous le vocable de « formation permanente », ils prennent en charge l'animation biblique. S'il y a des centres de pastorale biblique, nous n'en avons pas connaissance. Certes, ici ou là, naissent des « maisons de la Parole » dont la mission ressemble à celle des centres de ressourcement spirituel.

En 1994, la rencontre de Freising avait souhaité la création de centres pastoraux dans chaque diocèse afin de promouvoir et coordonner l'animation biblique de l'Église locale. Leur demande est restée lettre morte, semble-t-il. Faut-il s'en désoler ? Remarquons que la lecture de la Bible possède une particularité étonnante : elle occupe un secteur particulier de la pastorale tout en se trouvant au cœur des autres secteurs, voire au cœur de toute la pastorale. C'est bien chaque service d'Église, chaque mouvement, qui devrait s'interroger sur sa façon de s'abreuver, comme service ou mouvement, à la Parole des Écritures. Les évêques pourraient y veiller.

 

© Gérard Billon, Directeur du Service Biblique catholique "Evangile et Vie" (SBEV), Bulletin Information Biblique n° 70, p. 4-10.

 

 
Jérusalem: l'entrée du St Sépulcre
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org