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« Tu ne tueras pas » dans l'éthique chrétienne du XXe s.
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Dès avant la Première Guerre mondiale, Albert Schweitzer (1875-1965) avait constaté le déclin de la civilisation moderne...
 

Albert Schweitzer et le « respect de la vie »


Dès avant la Première Guerre mondiale, Albert Schweitzer (1875-1965) avait constaté le déclin de la civilisation moderne ; aussi, souhaitant proposer à ses contemporains une éthique inspirée par Jésus-Christ mais compréhensible et praticable par tous, il en avait recherché un principe et un fondement universels. Toutefois, ce n’est qu’en 1915, alors qu’il se trouvait en Afrique depuis deux ans, que, durant un voyage sur le fleuve Ogooué, il fut saisi par l’idée du respect de la vie, « Ehrfurcht vor dem Leben ».

Le sens d’une expression. Les termes « respect de la vie » expriment littéralement une crainte respectueuse voire religieuse – puisque la vie est sacrée – ou un respect craintif devant la vie (« Ehrfurcht » est composé de « ehren », « vénérer », et de « fürchten », « craindre », termes généralement associés à l’attitude du croyant vis-à-vis de Dieu). Concrètement, que signifie exactement cette expression ? C’est dans une prédication à Strasbourg, immédiatement après la Première Guerre mondiale, que Schweitzer l’introduit pour la première fois, en lien avec le commandement : « Tu ne tueras point ».

Albert Schweitzer, Prédication du 1er décembre 1918 :

Nos enfants devront puiser dans notre expérience* et garder tout au long de leur vie, comme un héritage qui leur a été légué, la conviction que le commandement : Tu ne tueras point a une valeur beaucoup plus fondamentale que nos parents et nous-mêmes ne le pensions. […] Que le respect de la vie et de la souffrance humaine – même à l’égard des plus humbles et des plus obscurs d’entre les hommes – soit désormais la loi d’airain qui régisse le monde !

Dès un autre sermon strasbourgeois, le 16 février 1919, il propose à ses auditeurs des formulations concrètes de ce qu’il nomme le « commencement et fondement de toute éthique » ou qu’il qualifie également de formulation positive de : Tu ne tueras point : « Je ne peux m’empêcher d’avoir de la compassion pour tout ce qui vit. […] Tu te sentiras solidaire de toute vie et tu la respecteras. »

Les conséquences d’une éthique universelle.Dans « La Civilisation et l’Éthique » (« Kultur und Ethik », 1923), Schweitzer a tenté d’exposer de manière systématique les enjeux et les conséquences du « respect de la vie ». Après avoir brossé le sombre tableau de la faillite de la civilisation occidentale, il expose la « voie nouvelle » en des formulations saisissantes : « Le bien consiste à conserver et à favoriser la vie ; le mal consiste à détruire la vie ou à l’entraver. » « Le fait le plus élémentaire que saisisse la conscience de l’homme peut être exprimé ainsi : Je suis vie qui veut vivre parmi d’autres vies qui veulent vivre. »

Ces propos contredisent l’expérience universelle, selon laquelle une existence ne survit parmi d’autres vies que dans l’opposition à ces dernières. Mais, selon Schweitzer, dans la mesure où l’être humain prend conscience de la volonté de ces autres vies, apparaît en lui « une aspiration à devenir universel et à [se] fondre dans l’Un ». Plus que le mot « amour », les termes « respect de la vie » expriment immédiatement le fait que l’être humain n’est pas isolé, ou au-dessus de la création : en toute créature, il a un vis-à-vis.

Enfin, le « respect de la vie » engage l’être humain à regarder avec compassion non seulement l’humanité, mais l’ensemble de la création. « L’éthique du respect de la vie est l’éthique de l’amour, élargie jusqu’à l’universel », écrit Schweitzer.

Évaluation. Cet aspect de l’éthique de Schweitzer est le plus révolutionnaire ; il est aussi celui qui lui a valu le plus de critiques, d’autant que le théologien conçoit son éthique comme une éthique absolue, se refusant à tout compromis : l’éthique du respect de la vie appelle « mal » toute destruction – fût-ce la cueillette d’une fleur.

Aussi Schweitzer se refuse-t-il à établir, « a priori », une hiérarchie entre les êtres, au sommet de laquelle se trouverait l’homme : toute vie est sacrée, celle des insectes comme celle des fleurs. Or, des penseurs judéo-chrétiens n’ont pas manqué d’objecter à Schweitzer que, au contraire des autres créatures, l’homme a été créé à l’image de Dieu. D’autres ont estimé que son éthique était inapplicable.

Or, Schweitzer sait bien que, dans la pratique, il n’est pas toujours possible de respecter « toute » vie, de ne pas tuer. En tant que médecin, il lui fallait détruire les formes de la vie que sont, par ex., les microbes de la maladie du sommeil ; il lui a fallu aussi protéger ses animaux domestiques contre les attaques des fourmis rouges. Par ailleurs, il a conscience que, en certains cas, l’éthique du respect de la vie pourra se décliner différemment en Afrique et en Europe : il s’oppose farouchement aux trafiquants d’ivoire, mais comprend que les Africains puissent être amenés à tuer des éléphants soit pour leur nourriture, soit lorsque, devenus trop nombreux, les pachydermes mettent en danger toute la production agricole.

Concrètement, l’être humain peut être amené à tuer d’autres vies ; mais l’éthique du respect de la vie le contraint à se poser la question de la nécessité de ses actes. Elle commence donc par une « prise de conscience » : « Un progrès énorme serait déjà accompli, si les hommes commençaient à réfléchir et à se rendre compte, raisonnablement, qu’ils n’ont le droit de nuire, détruire et tuer qu’en cas de
besoin »
(lettre de 1951).

C’est la confrontation entre ce principe universel et exigeant, d’une part, et la réalité foisonnante et complexe, d’autre part, qui confère à l’éthique de Schweitzer tout son dynamisme : elle laisse la place à des solutions créatrices et inventives, se distinguant clairement d’un corpus figé de recettes morales. Cette éthique, à prétention absolue, reste une éthique de la responsabilité et elle n’évacue pas la question de la culpabilité : même en agissant de manière éthique, l’être humain accepte d’endosser une certaine culpabilité. En sauvant un malade, le médecin ne se rend pas moins coupable vis-à-vis des microbes !

En 1976, le théologien W. Bähr a salué l’effort de réflexion de « l’éthique cosmique » de Schweitzer. Aujourd’hui, on reconnaît à l’éthique de Schweitzer le mérite d’avoir mis en cause la domination, communément acceptée jusqu’alors en Occident, de l’homme sur la nature conçue comme pure ressource, « matière première » à disposition de l’homme, et dépourvue de tout droit, à commencer par celui de vivre.

© M. Arnold et F. Rognon, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 144 (juin 2008), "Le Décalogue", p. 89-91.

 

 
 
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