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Banon David
Le Décalogue dans l'éthique juive contemporaine
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Refusant de leur accorder plus d'importance qu'aux autres textes de la Torah, le judaïsme contemporain n'interprète guère les dix Paroles...
 

TB « Quiddouchin » 31a :

À la porte de l’exilarque, Oula le Grand faisait ce commentaire. Que signifie le verset : « Tous les rois de la terre te loueront, Dieu, en entendant les paroles de ta bouche ? » Et de préciser : Il n’est pas dit la parole, mais les paroles. Lorsque le Saint, béni soit-il, énonça, au Sinaï, les premières paroles du Décalogue : « Je suis YHWH, ton Dieu… et Tu n’auras pas d’autres dieux que moi… », les nations du monde rétorquèrent : « Il ne parle que de son honneur propre. » Mais dès qu’il eut commandé : « Honore ton père et ta mère… », ils revinrent sur leur opinion et consentirent aux premières paroles. Nous pouvons, a dit Rava, tirer le même enseignement du verset : « Le début de ton discours est vérité ». En effet, est-ce seulement le début de son discours qui est véridique ? Non, en fait, c’est ainsi qu’il faut lire ce verset : par la fin de ton discours nous constatons que le début en est véridique.

Cet enseignement de d’Oulla bar Ichmaël – un amora palestinien de la seconde moitié du IIIe s. – est présenté avec plus de saveur et d’ironie dans le Midrach.

« Nombres Rabba » 8,4  :

Deux événements ont poussé les rois de la terre à descendre de leur trône et à reconnaître le Dieu Un […]. Lorsque Dieu a donné la Torah à Israël en disant : « Je suis YHWH ton Dieu », les rois de la terre rétorquèrent : Celui-ci s’exprime exactement comme nous. Quel roi accepterait d’être contesté ?

Et ainsi lorsqu’il a dit : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi », ils répliquèrent : Quel monarque se résignerait à partager son pouvoir ? Lorsqu’il a énoncé la troisième parole : « Tu n’invoqueras pas le nom de Dieu en vain », ils répondirent : Quel roi approuverait que l’on prêtât serment par son nom et que l’on mentît ? Et il en fut de même lorsqu’il énonça : « Souviens-toi du jour du chabbat pour le sanctifier », ils dirent : Quel monarque supporterait que l’on oubliât son jour de repos ?

Mais au moment où il a dit : « Honore ton père et ta mère », ils se sont exclamé : Dans nos législations, quiconque fait allégeance au roi renie père et mère et celui-ci ordonne de les honorer. Ils ont quitté leurs trônes sur le champ et rendu hommage à Dieu.

Pour illustrer « Le Décalogue dans l’éthique juive contemporaine », ces deux textes peuvent paraître paradoxaux. Je me suis en effet reporté aux corpus talmudique et midrachique, parce que presqu’aucun penseur juif contemporain d’envergure n’interprète les dix Paroles. Ceci pour une raison aisément compréhensible : ils refusent de faire de ce texte « l’essence du judaïsme » en lui accordant plus d’importance qu’aux autres textes de la Torah. À preuve l’ »opus magnum » de Franz Rosenzweig, « L’Étoile de la Rédemption ». On sait que cet ouvrage est construit en trois livres traitant respectivement de la Création, de la Révélation et de la Rédemption.

Puisque la notion philosophique de Création s’adosse tout naturellement à Gn 1, l’on s’attendrait à ce que l’analyse de la notion de Révélation se réfère au Décalogue. Il n’en est rien. L’étude de la Révélation s’appuie sur une lecture d’abord implicite puis explicite de Ct 8,6 (« L’amour plus fort que la mort ») et de Dt 6,5 : « Tu aimeras YHWH, ton Dieu ». L’amour de Dieu, comme commandement, ne s’extériorisant que dans l’amour du prochain. Le commandement d’aimer son prochain (Lv 19,18) est la version tournée vers autrui du commandement d’aimer Dieu, ainsi qu’il apparaît dans les textes sources que j’ai choisis. Pour illustrer la Rédemption, qui constitue la pénétration progressive de la Révélation dans le monde, Rosenzweig interprète les Psaumes (103-104 d’abord et 111), où il souligne le passage de l’âme individuelle au nous, à la collectivité, au chœur, au chant polyphonique.

Il en va de même pour l’autre grand philosophe juif du XXe s. : Emmanuel Levinas. Certes, il a fait du verset : « Tu ne tueras point » un quasi-concept philosophique, mais c’est, dans un premier temps, à partir d’une analyse phénoménologique minutieuse de la rencontre, du face-à-face, du visage et, dans un second temps, de celle de l’otage, de la substitution, du désintéressement, de la responsabilité et du « me voici »… Mais aucunement, à partir des dix Paroles.


© D. Banon, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 144 (juin 2008), "Le Décalogue", p. 87-88.

 

 
 
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