812
Décalogue
814
Loi naturelle
815
Patristique
124
Gounelle Rémi
96
Prieur Jean-Marc
Décalogue et loi naturelle : la tradition patristique
Théologie
 
Approfondir
 
Nombre de théologiens de l'Antiquité se sont interrogés sur les relations entre la loi divine et la loi naturelle...
 

En 1940-1941, plusieurs théologiens protestants furent invités à commenter le Décalogue à Genève. Emil Brunner ouvrit le feu en s’interrogeant sur la nouveauté des dix commandements : « À des degrés divers, la loi morale est reconnue par tous les hommes. Ne pas mentir, ne pas voler, ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère… chacun sait cela, même s’il n’agit pas en conséquence […]. Il y a une loi de Dieu écrite dans les cœurs, qui nous parle dans la conscience et que chacun reconnaît plus ou moins clairement. » Qu’était donc besoin du Décalogue, puisque l’homme connaissait ces préceptes ? La réponse ne se fait pas attendre : « Nous avons si bien mêlé nos propres idées à la loi écrite par Dieu dans nos cœurs, que nous sommes maintenant incapables de savoir au juste ce qu’elle exige de nous […]. Dieu dut alors nous replacer en face de la loi qu’il avait écrite dans nos cœurs. Au pied du mont Sinaï, Moïse l’apporta en son nom au peuple d’Israël, gravée sur des tables de pierre. » (« L’ordre de Dieu. La vie chrétienne à la lumière du Décalogue », Genève, 1941.) Pour Emil Brunner, le Décalogue n’apporte donc pas grand chose de neuf : il rappelle aux hommes des préceptes déjà inscrits en chacun d’eux par Dieu.

Les rapports du Décalogue avec la loi naturelle ont fait l’objet de réflexions dès les premiers siècles du christianisme. Mais nombre de théologiens de l’Antiquité ont traité de cette question sans se limiter aux dix commandements ; ils se sont interrogés sur les relations entre la loi divine – dont le Décalogue n’est qu’une partie – et la loi naturelle. Il ne sera ici question que des textes renvoyant au Décalogue.

Irénée
En polémiquant contre les gnostiques, Irénée de Lyon montre, dans les dernières décennies du IIe s., que le Dieu de la loi et celui de l’Évangile sont le même (IV, 12-16). Le Décalogue, ce sont les « préceptes naturels », qui ont été implantés au cœur des êtres humains avant même la révélation de la loi de Moïse.

Irénée de Lyon, « Contre les hérésies » IV, 15,1 :

Quand Dieu se contenta d’abord de leur rappeler les préceptes naturels, ceux-là même que, dès le commencement, il avait donnés aux hommes en les implantant en eux : ce fut le Décalogue, sans la pratique duquel on ne peut être sauvé ; il ne leur demanda rien de plus.

Le Décalogue procède de l’amour de Dieu et de celui du prochain. L’observance de ces préceptes est nécessaire pour avoir la justice. Dieu ne veut rien de plus. Les Pères d’avant l’alliance mosaïque étaient justes, car cette loi était inscrite dans leur cœur. Le Décalogue est commun aux juifs et aux chrétiens.

Irénée de Lyon, « Contre les hérésies » IV, 13,4 :

Tous les préceptes naturels sont communs à nous et à eux, ayant eu chez eux leur commencement et leur origine et ayant reçu chez nous leur accroissement et leur extension : car obéir à Dieu, suivre son Verbe, l’aimer par-dessus tout et aimer son prochain comme soi-même, s’abstenir de tout acte mauvais, et ainsi de suite, tout cela est commun aux uns et aux autres.

Le Décalogue aurait donc dû suffire, mais, à cause de la dureté de cœur du peuple juif et de sa tendance à l’idolâtrie, Moïse a ajouté les lois cultuelles et d’autres encore. Ce sont des lois de « servitude », qui éduquent le peuple et lui permettent de ne pas se détourner de la loi du Décalogue. Mais ce peuple a ajouté la loi « pharisaïque », des lois de servitude, qui sont des préceptes proprement humains.

Irénée de Lyon, « Contre les hérésies » IV, 12,1 :

La tradition de leurs anciens, qu’ils affectaient d’observer à l’égal d’une loi, était contraire à la loi de Moïse […]. Non contents de violer la loi de Dieu par leur transgression en mêlant le vin à l’eau, ils ont dressé contre elle leur propre loi, qu’on appelle encore aujourd’hui loi pharisaïque. Ils y suppriment certaines choses, en ajoutent d’autres, en interprètent d’autres à leur guise.

Tertullien
Tertullien est influencé par Irénée dans ses réflexions sur le Décalogue. On trouve celles-ci en particulier dans son traité « Contre les juifs » : la loi donnée à Adam et Ève n’était pas réservée à un peuple, mais concernait toutes les nations. Elle aurait dû suffire car, en avertissant les premiers êtres humains de ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Dieu leur donnait toutes les lois du Décalogue qui seraient explicitées par la suite dans les deux tables données à Moïse. Tertullien les rattache aux deux grands commandements relevés en Mt 22,37-40 : l’amour de Dieu et du prochain.

Tertullien, « Contre les juifs », 2 :

La loi primitive donnée à Adam et Ève dans le paradis est comme la mère de tous les préceptes de Dieu. S’ils avaient aimé le Seigneur leur Dieu, ils n’eussent point violé son précepte ; s’ils avaient aimé leur prochain, c’est-à-dire eux-mêmes, ils n’eussent point cru aux suggestions du serpent, et ils n’eussent point été homicides contre eux-mêmes en se privant de l’immortalité, parce qu’ils avaient enfreint le précepte de Dieu. De même, ils se fussent abstenus du larcin, s’ils n’avaient pas goûté secrètement du fruit de l’arbre, et s’ils ne s’étaient pas cachés sous son ombre pour échapper aux regards de Dieu.

Dans « L’Esprit et la lettre », Augustin explique Rm 14-15 en disant que les païens appartiennent à la Nouvelle Alliance dans la mesure où Dieu grave ses lois dans leur esprit. Si cela est possible, c’est parce que l’image de Dieu en eux n’est pas entièrement détruite.

Justin et la Règle d’or
Dans la réflexion sur les rapports entre Décalogue et loi naturelle, la règle d’or – prescrivant de ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas que l’on nous fît – fait de multiples apparitions, notamment chez les théologiens grecs et orientaux. Elle est déjà présente dans un des plus anciens textes associant explicitement le Décalogue et la loi naturelle, dû à Justin, philosophe itinérant du milieu du IIe s.

Justin, « Dialogue avec Tryphon » 93,1-2 :

Ce qui est éternellement et absolument juste, ce qui est entière justice, Dieu le propose en toute race d’hommes, et toute race sait bien qu’il est mal de se livrer à l’adultère, à la fornication, au meurtre, ainsi qu’aux autres choses de nature semblable. Et même si tous s’adonnent à ces pratiques, du moins ne laissent-ils pas d’avoir conscience, tandis qu’ils s’y adonnent, de commettre une injustice – excepté tous ceux qui, pleins d’un esprit impur et corrompus par leur éducation, des mœurs dépravées ou de méchantes coutumes, ont perdu les notions naturelles, ou plus exactement les ont éteintes en eux ou bien les maintiennent réduites au silence. On peut voir en effet de tels hommes qui ne veulent pas subir ce que précisément ils imposent aux autres, et qui, dans leurs consciences hostiles, font le reproche aux autres des actes qu’ils commettent. Aussi est-ce à juste titre, me semble-t-il, qu’il fut dit par notre Seigneur et sauveur Jésus Christ qu’« entière justice et piété s’accomplissent en deux commandements. » Les voici : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ta force, et ton prochain comme toi-même. »

Basile de Césarée
Au IVe s., Basile exprimera longuement son sentiment sur la règle d’or, avant d’aborder rapidement la question de l’amour paternel et de l’amour filial, en lien avec Ep 6,1-4 qui, lui-même, renvoie au Décalogue.

Basile de Césarée, « Homélies sur l’Hexaemeron » IX, 3-4
Non, il ne suffit pas pour nous excuser [de dire] que nous n’avons pas appris dans les livres ce qui nous convient, quand spontanément la loi de la nature nous fait choisir ce qui nous est avantageux. Sais-tu quel bien tu feras à ton prochain ? Ce que tu veux qu’un autre te fasse. Sais-tu ce qu’est le mal ? Ce que tu ne voudrais pas souffrir d’autrui. […] C’est naturellement que chacun des animaux sait pourvoir à son propre salut et possède une mystérieuse propension vers ce qui est conforme à sa nature.

Pour nous aussi existent ces vertus naturelles avec lesquelles notre âme sent une affinité qui vient, non d’un enseignement humain, mais de la nature même. […] L’âme, sans qu’on le lui apprenne, tend vers ce qui lui est propre et naturel ; aussi tout le monde loue la tempérance, approuve la justice, admire le courage, recherche la prudence […]. Enfants aimez vos parents ! « Parents, ne portez pas vos enfants à la colère. » La nature, déjà, ne le dit-elle pas ? Paul ne conseille rien de nouveau, mais il resserre les liens de la nature.


© R. Gounelle et J.-M. Prieur, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 144 (juin 2008), "Le Décalogue", p. 22-26.

 

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org