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Décalogue
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Gounelle Rémi
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Noblesse-Rocher Annie
Le Décalogue dans l'Ancien Testament
 
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Le mot "Décalogue" est inconnu du judaïsme antique et n'apparaît, timidement, qu'au <br />deuxième siècle...
 

N’en déplaise aux cinéphiles, et malgré le succès planétaire des « Dix Commandements », le film-culte de Cecil Blount DeMille, ceux-ci n’ont jamais existé… ! Entendez : l’expression en elle-même, dans la Bible – elle ne surgit qu’au XIIIe s. Il est inutile aussi de scruter une concordance pour y trouver le « Décalogue » : peine perdue ! Le mot – composé de deux termes grecs : « deka » (« dix ») et « logos » (« parole ») – est inconnu du judaïsme antique et n’apparaît timidement qu’au IIe s. de notre ère, dans la « Lettre à Flora » du gnostique Ptolémée. Le terme « Décalogue » devait être d’invention relativement récente, ou encore peu répandu – sans quoi Ptolémée n’aurait pas pris la peine de l’expliquer : « La loi de Dieu, pure et franche de tout alliage inférieur, c’est le Décalogue, ces dix paroles (Ex 34,28 ; Dt 10,4), divisées en deux tables, qui interdisent ce qu’on ne doit pas faire et ordonnent ce qu’on doit faire » (« Lettre à Flora » 5,3).

Quelques décennies plus tard, l’appellation « Décalogue » s’est imposée. Il faut dire qu’elle mettait en valeur le chiffre « dix ». Ce nombre était non seulement biblique (voir Dt 4,13), mais il était encore utilisé dans le pythagorisme, où il symbolisait la perfection. Le judaïsme alexandrin et les intellectuels chrétiens ont hérité de cette symbolique : « Le nombre dix est reconnu comme absolument parfait » s’exclame Clément d’Alexandrie, qui, à propos du Décalogue, affirme que ce nombre est sacré (« Stromates » VI, 84,5 ; 133,1). Mais les chrétiens ont trouvé dans ce chiffre une signification plus élevée : il se trouve qu’en grec les chiffres s’écrivent avec les lettres de l’alphabet et que dix correspond à la lettre « iota », première lettre du nom de Jésus. Il était tentant d’en conclure, comme l’a fait Clément d’Alexandrie que, « dans son ensemble, le Décalogue montre le nom bienheureux à travers la lettre iota et il fait voir que Jésus est la Parole » (« Stromates » VI, 145,7).

Si le « Décalogue » n’existe pas dans la Bible, devrais-tu, pieux lecteur, refermer, rageur, ce Supplément ? Surtout pas ! Car tu assisteras à l’émergence d’un texte que des générations de chrétiens ont appris par cœur au catéchisme. Il a fallu des siècles pour que les « dix paroles » bibliques deviennent les « dix commandements » et pour que ceux-là constituent un texte fondateur du christianisme. C’est à ce long accouchement, parfois douloureux, que nous te proposons d’assister.

Les premiers pas de l’enfant furent difficiles. Car la Bible livre bien « dix paroles », données par l’Éternel à son peuple, mais en deux textes fondateurs : Ex 20 et Dt 5. Et voici que les difficultés commencent ! Isoler dix paroles dans ces deux textes n’est pas chose aisée, et même si les plus grands érudits se sont prononcés sur la question, le découpage en dix commandements reste un facteur de division entre juifs et chrétiens, et au sein même du christianisme. De plus, ces deux traditions, l’une narrative, l’autre prescriptive, sont loin d’être simplement juxtaposées ; dans l’Exode, un narrateur anonyme raconte comment Dieu proclame les dix Paroles du haut du Sinaï ; dans le Deutéronome, Moïse se souvient devant le peuple du don de cette Loi divine, quarante ans plus tôt ; ces deux traditions sont-elles étrangères l’une à l’autre et seulement destinées à exercer la sagacité des biblistes ?

Comme l’a montré Paul Ricœur, les dix Paroles peuvent être comprises comme une suture, une intersection : l’amplitude du récit et les limites de la prescription se joignent à l’intérieur même des deux textes ; à l’intérieur même de la prescription, loi universelle et commandement particulier s’attirent. Pourtant, l’histoire a eu de la peine à embrasser cette vaste fresque : la réception de dix Paroles n’est pas aussi fructueuse qu’on pouvait l’espérer et la place du Décalogue moins fondamentale que notre perception contemporaine le suppose. Cependant, là encore, les dix Paroles firent suture quand les Pères et les auteurs médiévaux acceptèrent de se soumettre à un redoutable défi : scruter la particularité de cette Loi divine, son utilité même, face à la loi naturelle, humaine, exprimée dans la « règle d’or » (« Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse »). Ils parvinrent à trouver les points de jointure entre la sagesse humaine et la Loi révélée.

Mais il faut le reconnaître, certains commandements particuliers, interprétés avec redondance de siècles en siècles, finirent par ne plus trouver d’échos originaux, en dehors de courtes périodes propices. L’interdiction des images a ainsi connu, si l’on peut dire, des heures favorables mais peu nombreuses ; d’autres prescriptions au contraire ont été magistralement interprétées et replacées au cœur de l’aventure humaine par des philosophes comme René Girard (« La Violence et le sacré ») : les dix Paroles suturent encore la philosophie, l’anthropologie sociale et l’Écriture. À cet égard, la contribution philosophique de David Banon, en forme d’ouverture (paradoxalement à la fin de ce numéro) pose la question fondamentale, celle du sens des dix Paroles. Peut-on « commander d’aimer » Dieu et son prochain ?, demandait Freud. La réponse que les dix Paroles finalement apportent à cette sorte d’oxymore est la suture la plus audacieuse qu’elles aient opérée.



© R. Gounelle et A. Noblesse-Rocher, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 144 (juin 2008), "Le Décalogue", p. 3-4.

 

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org