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Alliance
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Israël
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Renaud Bernard
L'alliance de Dieu avec Israël
Théologie
 
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L'alliance avec Abraham était à la fois un événement et une promesse...
 
L’alliance avec Abraham était à la fois un événement et une promesse. Les bases de cette alliance sont posées, mais l’évocation de " la descendance " oriente vers l’avenir, un avenir certes lointain mais proche d’une certaine manière, puisque El Shaddaï annonce déjà en Gn 17 une alliance avec Isaac (Gn 17,19-21) à l’exclusion d’Ismaël. Ainsi s’opère, au fil du temps, une sélection qui se poursuivra avec la descendance d’Isaac : Jacob est élu mais non Esaü.

Encore une fois, cela ne signifie en aucune façon que Dieu se désintéresse des lignées non retenues. La meilleure preuve en est la poursuite à leur bénéfice de la bénédiction divine, source de fécondité, comme l’attestent les généalogies d’Ismaël (Gn 25,12-18) et d’Esaü (Gn 36,9-14). Au terme de ce processus de sélection l’alliance se concentre sur Jacob, qui, en recevant le nom d’Israël (Gn 33,29 ; 35,10), porte en quelque sorte en sa personne le destin du peuple encore à naître. Ses fils ne seront-ils pas à l’origine des douze tribus d’Israël ?

Survient alors la conclusion de l’alliance de YHWH avec Israël qui va donner son accomplissement à l’alliance inaugurée avec Abraham. Depuis Gn 9,9-17, toute une série d’alliances s’enchaînent : avec Noé d’abord, avec Abraham ensuite, avec Israël enfin. La perspective se rétrécit, mais le fait que le rédacteur du Pentateuque utilise le même terme pour ces trois étapes suggère pour le moins que l’alliance avec le peuple élu ne prend sens que dans le cadre de l’alliance avec Noé. D’une certaine manière, l’élection et l’alliance placent Israël au cœur même de l’humanité, ce que, nous le verrons, Ex 19,5-6 précisera.

Désormais, le récit se concentre sur l’avenir d’Israël. Des trois promesses qui représentaient le contenu de l’alliance avec Abraham, on peut dire que la première, la promesse d’une fécondité inouïe, trouve sa réalisation au début du livre de l’Exode. En effet, nous dit le texte : " Les descendants de Jacob étaient en tout soixante-dix personnes…Les fils d’Israël furent féconds, ils se multiplièrent, ils devinrent de plus en plus nombreux et de plus en plus forts : tout le pays en était rempli " (Ex 1,5.7).

L’accomplissement de la seconde promesse, l’établissement d’un lien unique entre Dieu et la descendance d’Abraham fait désormais l’objet de toute cette partie du Pentateuque qui s’étend de l’Exode au Deutéronome. C’est là que bat le cœur de l’alliance.

La troisième composante, le don de la terre, reste à l’horizon du texte, puisque c’est sur la route qui y conduit que Dieu conclut solennellement l’alliance avec le peuple qu’il a choisi. Mais l’accomplissement de cette promesse ne nous sera raconté qu’avec le récit de la conquête dans le livre de Josué.

Promesse d’Alliance avec Israël (Ex 6,2-8)
À vrai dire, le récit de la conclusion de l’alliance ne commence qu’en Ex 19. Auparavant nous sont racontées la libération d’Égypte (Ex 1-15) et la marche au désert, de la Mer Rouge au Sinaï (Ex 16-18). Pour autant, ces deux événements qui se succèdent ne sont pas sans lien l’un avec l’autre : Le Dieu fait alliance avec un peuple qu’il a libéré. Il ne peut se lier avec un peuple d’esclaves. Le préambule (Ex 20,2) du décalogue, charte de l’alliance, le rappelle clairement. Or, d’un point de vue littéraire, le lien entre les deux étapes est assuré, par une promesse d’alliance (Ex 6,2-8), située au cœur du récit de la libération.

Entre autres visées, cette promesse a pour but d’assurer une parole de réconfort à une communauté en détresse. Elle survient à un moment particulièrement dramatique de l’épopée de l’Exode. Moïse a reçu mission de " faire sortir Israël d’Égypte, cette terre de servitude ", et de le conduire " sur une terre ruisselant de lait et de miel " (Ex 3,7-10.16-17). L’entreprise se heurte à la mauvaise volonté et au refus de Pharaon. Pire, les premières démarches engagées auprès de celui-ci n’ont fait qu’aggraver la situation déjà désastreuse des Israélites. La révolte gronde (Ex 4,18 – 5,21). Moïse s’adresse avec véhémence à YHWH (5,22-23). Et Dieu de répondre : " Maintenant tu vas voir ce que je vais faire à Pharaon : contraint par main forte, il les laissera partir ; contraint par main forte, il les chassera de son pays " (Ex 6,1). Puis, dans une sorte de discours-programme, il précise à Moïse ce qui doit arriver bien au-delà de la libération, ce qu’il va entreprendre pour mener à bien son projet de salut. Cette fresque vaste et grandiose retrace un itinéraire entre un passé de promesse et un avenir plein de gloire (Ex 6,2-8) qui doit conduire Israël dans la terre Promise, à travers la sortie d’Égypte (v. 6) et la conclusion de l’alliance (v. 7).

De la sorte, toute l’épopée de l‘exode, Sinaï compris, est perçue comme l’accomplissement de la promesse à Abraham : "...Je me suis souvenu de mon alliance. C’est pourquoi, dis à Israël : je vous ferai sortir loin des corvées qui vous accablent en Égypte… Je vous rachèterai… Je vous prendrai pour peuple…Je vous ferai entrer dans la terre que, par serment, j’ai donnée à Abraham " (v. 5-8). Ce discours divin, qui primitivement ouvrait peut-être l’histoire sacerdotale de l’Exode, joue un rôle capital dans l’économie du récit du Pentateuque : il donne du récit patriarcal, de l’Exode et de la conclusion de l’alliance une vision très unifiée, dont il nous faut maintenant mesurer la portée.

La structure du discours

Le vocabulaire et la théologie, renvoient clairement à la tradition sacerdotale. La thématique de l’alliance notamment est en continuité avec Gn 9 et 17. La composition, particulièrement soignée, porte en elle-même un message d’une grande portée.

Tout le discours s’adresse à Moïse, mais les v. 6-8 sont destinés plus spécifiquement aux fils d’Israël ; Moïse est le messager qui leur est envoyé (voir Ex 3,16-17).

Les v 2-5 d’Ex 6, avec les verbes au passé, évoquent l’époque patriarcale comme contractée en trois étapes : l’apparition sous le nom de El Shaddaï (v. 3), l’établissement de l’alliance (v. 4). Le troisième temps, le séjour et l’épreuve des fils d’Israël en Égypte (v 5), apparaît ici dans comme le dernier de cette époque patriarcale. Il est en effet l’occasion pour YHWH de " faire mémoire de son alliance " avec Abraham. C’est le dernier mot de cette section qui, en même temps, annonce la suite de l’histoire : " c’est pourquoi tu diras aux Fils d’Israël… ".

(...)

La déclaration divine " Je suis YHWH " revient à intervalles réguliers, au début, au milieu et à la fin. Elle encadre donc tout le texte. Elle représente une clé de lecture essentielle pour l’interprétation.

" Je suis YHWH "

Cette déclaration divine fait écho à la révélation du Nom divin à Moïse lors de l’épisode du Buisson ardent (Ex 3,13-15). Dieu s’y est révélé comme YHWH, " il est ", au sens de " Il est là ", " Il est avec " (cf Ex 3,12). Mais dans sa bouche, à lui Dieu, la révélation devient " Je suis ". Le " Je suis YHWH " d’Ex 6,2 bloque, d’une certaine manière les deux formulations même s’il ne reprend pas le verbe hébreu de 3,14 èheyèh, " Je suis ". À la différence d’Ex 3,13ss, Ex 6,2-8 ne donne pas une interprétation du Nom divin, d’emblée, il pose une présence : je suis là, moi YHHW, celui que vous appelez " Il est ".

Cette présence revendique avec force autant les évènements à venir que les événements passés. Littérairement, la formule encadre tout le développement aussi bien la rétrospective des v. 3-5 que l’annonce des événements à venir aux v. 6-8. Ce présent de Dieu surplombe, mieux il transcende le temps, passé et futur inclus. Cependant une telle transcendance ne doit pas être perçue comme une distanciation. Bien au contraire, elle affirme une présence active aux événements de l’histoire dont elle mène le jeu. Les " Je " de Dieu – on peut parler d’un discours en " je " -, ne sont que l’effet de cette présence transcendante et immanente. Cette présence s’actualise dans les événements de l’histoire. Dans les v. 6-8 par exemple, la déclaration " Je suis YHWH ", au présent, est étroitement liée à une série de futurs introduits en Hébreu par waw, " et ", à valeur consécutive. Sans doute la coordination est-elle une constante de l’écriture hébraïque, mais la répétition récurrente du " Je suis YHWH ", et la présence du " c’est pourquoi " au début du v. 6 donnent à cette particule de liaison une intensité particulière, de sorte que l’annonce des événements à venir est comme subordonnée à la proclamation du Nom
divin :

" Je suis YHWH,
et en conséquence je vous ferai sortir et vous délivrerai…
et en conséquence je vous prendrai pour moi comme peuple…
et en conséquence je vous ferai entrer… "

Toute l’histoire du salut prend sa source dans l’être même de YHWH. Elle découle du " Je suis là ". Le discours divin qui se situe dans le prolongement de la révélation à Moïse (3,13-15) est comme une explicitation de sa puissance dans l’histoire elle-même.


© Bernard Renaud, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 143 (mars 2008), "L'Alliance au cœur de la Torah",  p. 24-27.
 
 
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