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Apollonios de Tyane
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Histoire
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Baslez Marie-Françoise
La "Vie d'Apollonios de Tyane"
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Bien qu'elle soit postérieure de plus d'un siècle à l'écriture des évangiles, la "Vie d'Apollonios de Tyane" demeure le meilleur référent de comparaison...
 

Bien qu’elle soit postérieure de plus d’un siècle à l’écriture des évangiles, la "Vie d’Apollonios de Tyane" que nous avons conservée demeure le meilleur référent de comparaison. En effet, dès la fin du IIe s., la polémique antichrétienne a rapproché les évangiles des " Vies " de ce sage : vers 178, quand il publia son " Discours véritable " qu’allait réfuter Origène, Celse ne pouvait connaître qu’une version antérieure de la " Vie ", celle attribuée à Hiéroclès. Mais au IVe s., c’est bien l’œuvre de Philostrate qui fut au cœur de la controverse entre l’historien chrétien Eusèbe et le sophiste Hiéroclès. Pour les adversaires du christianisme, les chrétiens n’ont fait qu’imiter la " Vie " d’Apollonios dans leur présentation de Jésus. En réponse, les intellectuels chrétiens rejettent Apollonios dans la catégorie des magiciens. La controverse dure jusqu’à l’époque de saint Augustin.

Apollonios n’est pas un mythe, mais un personnage historique devenu un héros, reconnu par le culte que bien des cités lui rendirent en tant que leur bienfaiteur, en particulier Éphèse. Il vécut dans la deuxième partie du Ier s., à peu près contemporain de la génération apostolique. La " Vie " le met en contact avec les empereurs Néron, Vespasien et Domitien et lui fait jouer un certain rôle dans l’accession au pouvoir de Vespasien en 68-69. Sa célébrité fut telle que les empereurs de passage dans la cité de Cappadoce dont il était originaire venaient honorer son sanctuaire. La " Vie " le présente comme un philosophe pythagoricien qui se consacra aux dieux dès son plus jeune âge et qui vécut reclus dans un temple. Après cinq ans de retraite et de vœu de silence, il parcourut le monde avec un groupe de disciples, dont Damis qui tint un journal et écrivit ses Mémoires.

Son monde est celui de Paul, celui de l’Empire : il connaît et visite la péninsule ibérique et l’aire de culture latine. Plusieurs fois, il vient à Rome, ce qui nous permet au passage de saisir la liberté précaire qui était celle de ces intellectuels et de ces maîtres à penser qu’un décret impérial pouvait facilement expulser, même sous Vespasien. Comme Paul, il se représente l’espace de sa prédication dilaté jusqu’aux extrémités du monde ; mais son monde oriental est beaucoup plus étendu que celui de Paul, puisqu’il atteint vers le sud et vers l’est l’Éthiopie et l’Inde où il découvre la vraie sagesse, dans un univers qui est devenu fantastique et merveilleux.

Pourtant, la " Vie d’Apollonios " n’est pas un récit de pure fiction, bien que Pierre Grimal l’ait intégrée autrefois aux " Romans grecs et latins " (coll. " La Pléiade ", 1958). L’écriture est très différente du roman et le livre se présente plutôt comme un antiroman. Il n’y a aucun élément amoureux, puisque le héros a fait vœu de chasteté. Certes, Apollonios voyage beaucoup, mais il choisit de le faire, tout comme Paul et les apôtres, et il ne subit pas ces voyages comme autant de séparations, d’épreuves et de risques de mort. L’intérêt qu’il porte aux lieux n’a rien de touristique : partout où il va, il restaure les cultes et se construit comme une figure exemplaire de piété. Enfin, il n’y a pas de pittoresque gratuit dans cette " Vie " d’homme divin où la description de " merveilles ", comme les femmes bicolores, est très rare et présentée comme un résidu des Mémoires de Damis. Les épreuves vécues par le héros, enfin, ne sont ni banales, ni spectaculaires : ni naufrage, ni brigand, seulement la menace que fait peser un pouvoir tyrannique et qui permet à Apollonios de s’affirmer comme une figure de la " parrhésia ", de la liberté d’expression, tout comme Paul dans les Actes.

En définitive, le livre relève bien du genre conventionnel de la " Vie " grecque et non de la biographie romancée, car il présente une figure exemplaire. C’est un modèle politique qui incarne la liberté face au tyran, un modèle de piété qui ne verse pas d’ailleurs dans le prosélytisme, mais plutôt dans un certain éclectisme, caractéristique des notables de l’Empire, un modèle d’ascétisme, un maître de vérité qui la possède par l’inspiration et qui la révèle avec autorité.

La " Vie " nous présente un individu charismatique, désengagé de la cité, mais bienfaiteur de l’humanité. C’est le sens des miracles qu’on lui prête : Apollonios exorcise les possédés, guérit les enragés, réveille une jeune morte. La différence avec les évangiles et les Actes est que la courbe des miracles est ascendante dans la " Vie d’Apollonios ", car ceux-ci se multiplient et s’accumulent au fur et à mesure que se révèle son être surnaturel, alors que les miracles sont retenus non pour leur nombre, mais pour leur caractère signifiant dans l’écriture chrétienne. D’autre part, les charismes d’Apollonios sont beaucoup plus diversifiés : il fait preuve de prescience et de clairvoyance, il a le don d’ubiquité, le don des langues et même celui de lévitation. Là encore, la recherche de l’effet par accumulation est évident. Les textes néo-testamentaires sont beaucoup plus réservés sur ces sortes de charismes, en particulier lorsque Paul déprécie le don des langues et les expériences de glossolalie. Dans le même esprit, les Actes présentent les expériences d’automatisme (quand un prisonnier se libère lui-même de ses chaînes) avec quelque réserve, alors que, pour Apollonios, ce miracle authentifie sa nature d’ " homme divin ".

Enfin, la mort d’Apollonios est mystérieuse, l’auteur en présentant trois versions différentes qui vont de la disparition à l’apothéose. Il ne conclut pas sur une manifestation indiscutable de puissance divine et n’invite pas directement le lecteur à la conversion, et ce, contrairement au schéma conventionnel des arétalogies.

© Marie-Françoise Baslez, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 142 (décembre 2007), "Ecrire l'histoire à l'époque du Nouveau Testament", p. 94-95.

 

 
 
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