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Histoire
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Vie
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Baslez Marie-Françoise
Écriture et mise en scène des "Vies"
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Le genre de la "Vie" se popularise à partir du Ier s. apr. J.-C...
 

Dans toutes les cultures du monde gréco-romain, le genre de la " Vie " se popularise incontestablement à partir du Ier s. apr. J.-C., même si les premières formes de biographies sont apparues dans la littérature grecque à l’époque classique. Témoignent de cette popularité non seulement les " Vies des hommes illustres " composées par Plutarque dans les années 100, mais déjà les " Vies " – d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (perdues), de Joseph, de Moïse – que Philon d’Alexandrie a tirées des récits de la Genèse et de l’Exode, ainsi que ces brèves notices des " Vies de prophètes ", apocryphe juif ou chrétien paru en Judée à la fin du siècle. Surtout, la mise en place de l’Empire romain, d’une dynastie et d’une cour, a fait exploser et évoluer les écrits biographiques : plusieurs des membres de l’entourage d’Auguste écrivirent une vie de l’empereur ; très peu de temps auparavant, Cornelius Nepos avait inventé les séries d’ "Hommes illustres ", classés par fonction ; un peu plus tard, Quinte Curce popularisa la biographie romancée.

Tout cela a incité à réfléchir sur la place des évangiles comme " Vies de Jésus ", au sein de cette production. Le livre le plus souvent sollicité à titre de comparaison est la " Vie d’Apollonios de Tyane ", et cela depuis l’Antiquité : elle est l’œuvre d’un intellectuel grec du début du IIIe s., Philostrate, le décalage chronologique pouvant faire douter de la pertinence de la comparaison. Mais l’œuvre avait eu des précédents avec les " Mémoires " rédigés par un disciple d’Apollonios dès la fin du Ier s. et une autre " Vie ", rédigée par Moiragénès avant la fin du IIe s.

Une " Vie " antique n’est pas une biographie au sens moderne du terme. Le mot " bios ", en grec, s’applique non seulement à la durée et aux événements d’une existence, mais aussi à ce que nous appelons un " mode de vie ". Le genre littéraire de la " Vie " est déterminé par les deux acceptions du terme, c’est-à-dire qu’il s’enracine dans une recension des " Actes " d’un individu, en y ajoutant la présentation de l’ " ethos ", de sa manière d’être, de ses vertus ou de ses défauts. Une nouvelle évolution caractéristique se produit dans les derniers siècles de la culture antique, qui sont aussi les premiers siècles du christianisme, quand le saint homme, l’" homme divin " (" theios anèr ") des Grecs, tend à remplacer l’homme d’État, le guerrier ou le philosophe comme sujet des " Vies ".

L’évolution du genre
Les vies d’exception
Les premières " Vies " ont été consacrées, à peu près simultanément, à des philosophes et à des guerriers, c’est-à-dire, dans ce dernier cas, à des individus d’exception qui s’étaient signalés par leur invincibilité, leur capacité à accomplir des exploits, leur aptitude au commandement (Plutarque, préface à la " Vie de Timoléon "). Un exposé événementiel qui suit en général la trame chronologique est ponctué ou accompagné de mises en scène des vertus du héros. L’historien Xénophon qui a écrit au IVe s. av. J.-C. l’une des plus anciennes " Vies " conservées, celle d’ "Agésilas ", roi de Sparte, en fournit le prototype dans l’ "Anabase ", son récit de l’expédition des Dix Mille dans l’empire perse. Le premier livre de l’ouvrage est consacré à l’entreprise du prince perse Cyrus qui recruta les Dix Mille, et au déroulement des événements jusqu’à sa mort sur le champ de bataille de Counaxa : il constitue le livre des " Actes " du prince. Mais l’historien, pour la première fois, y adjoint un récapitulatif de ses vertus, illustrées par des exemples détaillés, qui fait intervenir son enfance et son éducation et qui l’érige en figure de loyauté, de justice, d’équité, de générosité, de popularité.

Le contexte littéraire de ce passage montre clairement que le genre de la Vie trouve son origine dans l’éloge funéraire qui était jusque-là composé en vers. C’est ce que confirme Isocrate, auteur à peu près à la même époque, vers 365, de la " Vie de Nicoclès ", roi de Chypre, ouvrage qui est d’ailleurs dédié à son successeur. Il se donne pour objet de " passer en revue les Actes (du roi), pour commémorer à jamais sa valeur " (" Vie " N. 4). Il veut célébrer " la grandeur de ses exploits " (" Vie " N. 34). Mais il s’agit aussi de " parler dignement de ses habitudes de vie, aussi bien que des périls qu’il a encourus " (" Vie " N. 2). L’auteur a conscience d’innover, non seulement en passant des vers à la prose pour atteindre un plus large public, mais aussi par son souci d’écrire dans l’intérêt de ses contemporains et dans un but moralisateur. Il s’agit, bien entendu, dans les Vies comme dans les " Autobiographies ", de fournir un modèle politiquement correct, ici celui du souverain idéal.

Isocrate, "Vie de Nicoclès" 5 :

Nous devions donc faire l’éloge de ceux qui sont devenus des héros de notre propre temps. Ainsi ceux qui sont capables d’ornementer les hauts faits des autres étaient tenus à la vérité en présentant leurs récits devant des gens au courant. Les jeunes étaient incités à la valeur par davantage de zèle, en sachant qu’ils se verraient décerner des louanges plus grandes encore que celles-ci pour des actes qui les feraient devenir meilleurs.

Le héros de la " Vie " devient donc une figure édifiante et, déjà, un être aux confins du surnaturel : Nicoclès est l’" homme le plus extraordinaire et le plus bienheureux " de tous les hommes (" Vie " N. 70). Les premières " Vies de philosophes " vont accentuer cette tendance à l’héroïsation : la plus ancienne, la " Vie d’Empédocle ", fut consacrée à un philosophe présocratique de Sicile, présenté comme un mystique et un thaumaturge qui se fit disparaître dans l’Etna en espérant l’apothéose. Au IVe s. av. J.-C., c’est dans le milieu aristotélicien que se développa l’écriture des " Vies ". À défaut de hauts faits, les auteurs collectent des anecdotes pour illustrer le personnage, trait qui va s’imposer définitivement comme caractéristique du genre : dans une " Vie ", la sphère du privée compte autant que les activités publiques pour mettre en évidence un caractère sans tomber pour autant dans le portrait personnalisé.

Plutarque se refuse très nettement à faire l’histoire exhaustive de son personnage et de la période ; il justifie le recours à l’anecdote par sa conviction que ce sont " les traits peu connus qui éclairent un comportement ". Il conçoit donc la biographie d’une manière exactement opposée à celle des historiens d’aujourd’hui, pour qui la vie d’un individu doit être une voie d’accès pour l’époque tout entière, qu’il s’agisse de saint Louis pour Jacques Le Goff, ou de n’importe quel illustre inconnu dans le cadre de la micro-histoire.

Plutarque, "Vie d’Alexandre" 1,2-5 :

Puisque nous n’écrivons pas des enquêtes historiques, mais des Vies, ce n’est pas dans les actions les plus éclatantes que se manifeste la vertu et le vice, mais, souvent, dans une action brève, un mot, une plaisanterie, qui fait mieux sentir le caractère que des combats aux milliers de cadavres, des batailles rangées, les plus importants des sièges de villes. Aussi, comme les peintres saisissent la ressemblance à partir du visage et de tout ce qui est visuel, de même il nous faut pénétrer de préférence dans les signes distinctifs de l’âme et représenter, à l’aide de ces signes, la vie de chacun, en laissant à d’autres les événements grandioses et les combats.

Vies exemplaires
Au Ier s. apr. J.-C., avant même que Plutarque ne rédige la collection des " Vies des hommes illustres ", au moment où s’écrit le Nouveau Testament, il s’agit bien désormais de transposer une vie d’exception en figure exemplaire. Ainsi, dès le dernier siècle avant notre ère, Cornelius Nepos a eu l’idée de composer des séries de brèves biographies où il ne retient que ce qui est exemplaire dans des destins individuels par la sélection de fragments significatifs : les " Vies des hommes illustres " se présentent comme un catalogue d’ " exempla " reliés par des aperçus sur la personnalité du grand homme. Chacun apparaît comme un exemple dans sa catégorie : rois, chefs militaires, juristes, orateurs, philosophes et autres intellectuels…

La " Vie de Joseph " par Philon d’Alexandrie porte un titre développé explicite : " Une Vie d’homme politique – Joseph ". Mieux que tout autre, ce petit ouvrage permet de comprendre les procédés d’écriture auxquels recourt l’auteur d’une " Vie ", puisque nous possédons le récit biblique dont il est parti. Ce récit de Gn 37–50 fournissait déjà la plupart des traits caractéristiques d’un héros de " Vie " grecque : la belle apparence de Joseph, sa longévité, son intelligence développée, sa clairvoyance ; de plus, c’est une vie exceptionnelle, à multiples péripéties et retournements de situation ; enfin, l’interprétation théologique du passage souligne la dimension surnaturelle du héros, qui " est de Dieu ", " possédé par l’Esprit de Dieu ". La réorganisation du récit en " Vie " passe par un découpage en quatre séquences qui correspond au principe d’une histoire segmentée, tel qu’on l’a déjà observé dans l’historiographie juive à partir de l’époque maccabéenne : la jeunesse, le séjour chez Putiphar, le renversement de situation de la prison au palais, les retrouvailles familiales. Chacune fait apparaître une des qualités du personnage – le bon pasteur, le bon intendant, le tempérant, le clairvoyant –, toutes étant reprises dans deux portraits récapitulatifs, l’un prêté aux frères de Joseph, l’autre fait par l’auteur lui-même. […]

© Marie-Françoise Baslez, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 142 (décembre 2007), "Ecrire l'histoire à l'époque du Nouveau Testament", p. 87-90.

 

 
 
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