808
Fiction
128
Histoire
90
Baslez Marie-Françoise
Entre réalité et fiction
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Au Ier s. apr. J.-C., l'historiographie juive intègre à son tour l'écriture romanesque...
 

Des “Res gestae” à l’histoire romanesque
Au Ier s. apr. J.-C., l’historiographie juive intègre à son tour l’écriture romanesque, ainsi qu’en témoignent le " Livre des antiquités bibliques ", un anonyme qui fut longtemps attribué à Philon, et les " Antiquités juives " de Flavius Josèphe. Pour le premier, on peut relever les transformations subies pas l’histoire de Yaël : dans la version originale du livre des Juges, Yaël est parvenue à enivrer et à endormir le chef des ennemis avant de l’exécuter, en le recueillant sous sa tente et en abusant des rapports d’hospitalité ainsi créés ; l’auteur hellénistique rajoute une scène de séduction, directement inspirée du livre de Judith. Chez Flavius Josèphe (" Antiquités juives " XII, 154-241), l’histoire des derniers Tobiades, une dynastie de notables juifs du IIIe-IIe s. av. J.-C., apparaît à première lecture comme le type même du récit romancé, sans doute dépendant d’une tradition orale et intégré par l’historien sans esprit critique. Il véhicule, en effet, tous les poncifs du genre dans une structure qui n’a rien d’historique, mais fonctionne comme un enchaînement de petites scènes détaillées, pour mettre en valeur deux héros, Joseph, puis son fils Hyrcan qui réactualise plus ou moins la figure biblique de Jacob.

Pourtant, le texte n’est pas sans valeur historique, car tous les recoupements archéologiques et textuels, soit avec les chroniques maccabéennes, soit avec le résultat des fouilles du palais des Tobiades à Iraq-el-Amir, montrent que l’histoire d’Hyrcan est exacte dans ses grandes lignes et qu’elle trouve bien sa place sous le règne de Séleucos IV. Il faut donc supposer l’existence de " Res gestae " familiales qui fournirent une base solide au travail d’écriture de Flavius Josèphe.

Expérience et représentations du voyage
Les romans antiques participent de la culture du voyage. Ils en constituent même un mode de substitution en fournissant au lecteur qui ne bouge pas un inventaire détaillé des curiosités et des merveilles du monde. Ils utilisent et vulgarisent les données des " Itinéraires " et autres " Périples ". Les héros se comportent comme de véritables touristes qui font partager leurs découvertes à chaque étape. Le cas extrême est représenté par le roman d’Achille Tatius, certainement écrit en Égypte au IIe s. apr. J.-C., qui, dans sa partie égyptienne, fait vraiment office de guide touristique pour la région d’Alexandrie : à la description pittoresque d’une chasse à l’hippopotame, succède l’évocation émerveillée du paysage urbain et surtout du lever de soleil sur le phare d’Alexandrie.

Achille Tatius, “Roman de Leucippè et Clitophon” V, 6 :

Le lendemain, Chairéas fut là dès l’aurore et nous, tout confus, nous n’avons pas su refuser. Nous avons embarqué et sommes partis vers Pharos. […] Tout d’abord, Chairéas nous conduisit vers la tour et nous montra l’édifice d’en bas – chose prodigieuse et extraordinaire. C’était une montagne située en pleine mer, qui touchait les nuages. L’eau coulait aux pieds de cet ouvrage. Celui-ci était suspendu au-dessus de la mer. Au sommet de cette montagne, se levait un autre soleil pour guider les navires.

Cette description donne la mesure de l’importance du témoignage oculaire pour les Grecs, tant elle fait bien sentir le regard du touriste monter depuis la base du phare jusqu’au feu qui le couronne. Elle relève de cette technique d’écriture qu’on appelle la " mimésis " (l’" imitation ") et qui vise à rendre compte du réel le plus exactement possible.

Dans le roman, l’espace des voyages est aussi un espace culturel, celui dans lequel l’auteur et ses lecteurs trouvent naturellement leur place et que leur éducation et leur vécu leur permettent de maîtriser. Il varie suivant les époques. Très clairement, l’espace des Actes des apôtres est le même que celui du roman de Chariton : c’est celui de la Méditerranée orientale, de la Sicile à la Mésopotamie. Dans les Actes, l’horizon de la mission chrétienne, au jour de la Pentecôte, s’ouvre sur la Médie et la Parthie, au-delà de l’Euphrate, et inclut l’Égypte, mais le point le plus oriental mentionné dans les récits est Damas. Les Actes ne connaissent rien de l’au-delà de l’Euphrate. Les héros de Chariton, eux, atteignent Babylone, mais vivent le passage de l’Euphrate comme une déchirure et l’entrée en terre inconnue. Pour ce romancier, comme pour Luc, le point le plus occidental de leur horizon est Syracuse (Ac 28,12 ; Chariton, " Chairéas " I, 1,1 ; VIII, 7-9). Tous deux appartiennent au monde de la mer.

Chariton, “Les aventures de Chairéas et Callirhoé” V, 1,4-6 :

Quand Callirhoé fut arrivée à l’Euphrate qui marque la limite du grand continent et la porte du vaste royaume, elle fut dès lors submergée par le mal du pays et le regret de ses parents, abandonnant tout espoir de retour. Debout sur la rive du fleuve […], elle parla ainsi : " Ô Fortune de mauvais sort […], quand tu limitais mon exil à l’Ionie, tu m’avais assigné une terre grecque où je trouvais grand réconfort à demeurer, installée près de la mer. Mais désormais, tu me rejettes loin de mes cieux familiers et tu me sépares de ma patrie par tout un monde […]. On m’emporte au-delà de l’Euphrate, on me confine dans les fins fonds de la barbarie, moi qui suis une insulaire, dans un pays où il n’y a pas de mer. "

Les romans d’Achille Tatius (un Alexandrin) et de Xénophon d’Éphèse se situent dans un espace maritime encore plus restreint, le premier entre Byzance, Éphèse et Alexandrie, le second entre Éphèse et Alexandrie. Culturellement, cet espace de la Méditerranée orientale, c’est le monde d’antique hellénisation. Ce n’est pas celui de l’empire romain qui est davantage pris en compte dans la biographie romancée d’Apollonios de Tyane, un sage du Ier s., où l’espace se dilate de l’Inde à l’Éthiopie et à la péninsule ibérique, aux dimensions, cette fois, de l’ " oikouméné ". Paul participe bien plus que Luc de cette représentation romanisée de l’espace des voyages, puisqu’il se donne l’Espagne comme but ultime (Rm 15,28).

Les romans comme toute la littérature du voyage véhiculent le thème du dépassement, en accord avec l’idéal d’émulation que porte toujours, au Ier s. apr. J.-C., l’éducation grecque. Aller plus loin, c’est se dépasser et dépasser les autres ; aller jusqu’aux extrémités du monde (Ac 1,8), c’est aller jusqu’au bout de soi-même, jusqu’au bout de ses forces, pour se révéler dans son authenticité, ainsi que Paul l’a bien mis en valeur dans un passage autobiographique (2 Co 11,25-26).

Pour prouver qu’on est allé au bout du monde, il faut en avoir rapporté des souvenirs extraordinaires. Le voyageur en pays lointain s’attend d’ailleurs à y trouver du merveilleux. Aussi, tout récit de voyage est marqué par l’influence de la littérature " paradoxographique ", par ces catalogues de " merveilles du monde " – merveilles de la géographie, de la botanique, de la zoologie, de l’ethnographie ou de l’art – qui commencèrent de se multiplier à l’époque hellénistique. Ctésias avait ouvert la voie. Ainsi le récit de voyage glisse insensiblement vers le fantastique, de même que la chronographie passe naturellement de l’histoire au mythe. Les récits de marchands et de navigateurs ont toujours éveillé la suspicion et l’on débat, par exemple, des étendues réellement parcourues par Pythéas de Marseille, auteur d’un " Périple " dans l’Atlantique au IVe s. av. J.-C., ou par Antonius Diogénès, auteur des " Merveilles d’au-delà de Thulè " au début du Ier s. apr. J.-C., entre mer Noire et mer Caspienne.

Les récits de voyages extraordinaires étaient très populaires. L’historien Diodore nous a conservé celui du marchand Iamboulos, un Phénicien sans doute, qui prétendait avoir atteint l’île du Soleil, dans l’océan du Sud, c’est-à-dire, pour nous l’océan Indien. Certains détails tendraient à suggérer qu’il s’agit, bien réellement, de l’île de Ceylan (Taprobane de son nom antique), connue à partir du moment où Alexandrie entretint des relations avec l’Inde et où l’on découvrit le phénomène de la mousson au IIe s. apr. J.-C. Mais l’auteur transpose un voyage possible, qui fut peut-être bien réel, en un parcours initiatique où la traversée représente un rituel de passage, et le point d’arrivée, le retour à l’âge d’or.

© Marie-Françoise Baslez, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 142 (décembre 2007), "Ecrire l'histoire à l'époque du Nouveau Testament", p. 75-78.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org