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Histoire
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Religion
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Roman
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Baslez Marie-Françoise
Roman, religion et histoire : le débat
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L'utilisation de la fiction comme écriture de l'histoire dans le Nouveau Testament...
 

Dans un essai tout à la fois polémique et stimulant de 1994, (" Le mentir-vrai dans l’Antiquité " tr. Fr., Paris, 2007), G. W. Bowersock posa la question de l’utilisation de la fiction comme écriture de l’histoire dans le Nouveau Testament et plus largement dans la littérature antique, à partir de la deuxième moitié du IIe s. apr. J.-C. Il raisonne sur une certaine concomitance entre l’écriture des Actes, dans les années 70-80, et la date du plus ancien roman antique que nous ayons conservé, celui de Chariton, roman historique que plusieurs éléments font rapporter au règne de Domitien dans les années 90, mais dont l’action se situe au Ve s. av. J.-C. entre la Sicile grecque et la Perse du roi Artaxerxès. Le genre romanesque se développe ensuite pendant plusieurs siècles. Bowersock impute donc aux auteurs du Nouveau Testament la création d’une nouvelle forme de littérature de propagande, visant à la créativité plutôt qu’à l’historicité, qui utiliserait toujours les mêmes procédés : le goût du " paradoxe ", au sens grec d’événement inattendu, la figure d’un sauveur blessé ou mis à mort, l’importance accordée aux rêves, le motif de la résurrection. Cependant le roman antique recourt toujours à une présentation historique, en mettant les héros en contact avec des rois des satrapes perses ou des stratèges grecs et en accumulant aussi les effets de réel.

Les spécialistes de l’histoire religieuse s’interrogeaient déjà sur le rapport du roman antique avec la religion, si grande est la place qu’y tiennent les dieux. Apparitions et interventions surnaturelles constituent des motifs récurrents. On y a vu parfois, de façon très excessive, des romans à clés qui seraient une forme d’initiation aux religions à mystères, en généralisant la visée de " L’âne d’or ", roman grec du IIe s. connu par l’adaptation latine qu’en fit Apulée dans les " Métamorphoses " ; dans ce cas – mais c’est bien le seul –, le roman, après les péripéties et les épreuves habituelles, se conclut effectivement par l’initiation du héros aux mystères d’Isis qui lui apportent enfin le salut. De façon plus nuancée, on parle aujourd’hui, pour certains d’entre eux, de roman " pieux ", de roman " missionnaire ", de roman de " propagande religieuse ", par exemple à propos du roman juif " Joseph et Aséneth " qui fut composé dans l’Égypte ptolémaïque, sans doute dans le milieu des juifs du pays d’Onias, et qui prône les mariages mixtes assortis d’une nécessaire conversion. En effet, les romans s’efforcent souvent d’établir des passages entre deux cultures et deux systèmes religieux. Le roman des " Éthiopiques ", difficile à dater (entre le IIIe et le IVe s. apr. J.-C.), est l’œuvre d’un prêtre du culte solaire d’Émèse, en Syrie, qui construit un itinéraire symbolique depuis le sanctuaire de Delphes, cœur du monde grec, jusqu’à Memphis en Égypte et Méroé en Éthiopie ; au bout du monde. Ces étapes du roman fonctionnent comme autant de lieux actifs d’un culte au Soleil-Dieu et de relais naturels d’une religion qui connut un très grand succès au IIIe s. apr. J.-C. Le " Roman d’Habrocomès et d’Anthia, " ou " Éphésiaques ", est tout à la gloire des oracles grecs, au moment de l’apogée de celui de Claros dans le voisinage d’Éphèse ; il pratique aussi le transfert culturel en tentant d’assimiler l’Artémis d’Éphèse et Isis, au sein d’un panthéon gréco-égyptien.

En effet, la production romanesque est beaucoup plus diversifiée que ne le donneraient à penser les cinq grands romans conservés (voir l’édition française de P. Grimal). La publication récente des fragments révèle un genre complexe et une expression hybride qui véhiculent des contenus appartenant à des religions et des cultures différentes. Ils débordent l’optique hellénocentriste où on les avait à tort enfermés. Les romanciers se révèlent être des passeurs de culture, comme veut l’être l’auteur des Actes des apôtres.

Exégètes et historiens de la culture antique relèvent encore une autre visée commune aux romans grecs et aux Actes des apôtres : instruire en distrayant. En effet, les romans grecs sont indiscutablement construits comme des romans d’éducation, puisque les héros sont des garçons et des filles tout juste nubiles, et que leurs pérégrinations sont autant d’apprentissages qui les rendent capables, au terme du cycle, de consommer leur mariage et de remplacer leurs parents dans le rôle familial et social qui est le leur. Bref, le parcours du roman transforme des jeunes gens en adultes, mais cet apprentissage se fait à travers des histoires d’amour, des voyages et des aventures, ce qui donne à cette littérature son côté distrayant. De Richard Pervo à Daniel Marguerat, on a recherché l’influence des romans antiques sur les Actes des apôtres, leur auteur et leurs lecteurs, à travers une même culture du voyage et un même goût pour le surnaturel, la mise en exergue de quelques figures féminines ou exotiques (l’eunuque éthiopien ou Lydie, Ac 8,26-40 ; 16,11-15). L’historicité reconnue aux Actes diminue d’autant : il ne s’agirait plus que de récits et de figures.

Il est incontestable que les premières générations chrétiennes lisaient et appréciaient les romans profanes dont on a mis récemment en lumière l’influence sur les Actes apocryphes des apôtres et la première littérature hagiographique, en particulier dans le plus ancien de ces textes, les " Actes de Paul et de Thècle ", composés en Asie Mineure à la fin du IIe s. Voyages, périls, magie, songes, merveilles s’y succèdent, donnant une très large part à la fiction, tout en récupérant quelques noms et épisodes dans les Actes et les épîtres. Une conscience confuse de cette continuité a fini par faire de deux romanciers antiques, Achille Tatius et Héliodore, des évêques.

© Marie-Françoise Baslez, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 142 (décembre 2007), "Ecrire l'histoire à l'époque du Nouveau Testament", p. 70-71.

 

 
 
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