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Temps
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Baslez Marie-Françoise
Temps vécu et temps mythique : l'idée de continuité temporelle
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Les mythes ne se réduisent pas à une collection de belles histoires susceptibles d'embellir le vécu quotidien des gens...
 

La construction du temps mythique
Comme l’ont bien montré depuis 1960 les travaux fondateurs de Jean-Pierre Vernant et de l’École de Paris, les mythes ne se réduisent pas à une collection de belles histoires susceptibles de parler à l’imagination et d’embellir le vécu quotidien des gens. C’est un langage symbolique par lequel une communauté rend compte de ses origines. Ainsi, dans toutes les histoires antiques, le temps historique s’enracine dans le temps mythique sans solution de continuité. Cependant, alors que la Bible, comme toutes les histoires orientales, égyptienne et sémitique, inscrit les débuts du peuple d’Israël dans une cosmologie universelle (voir la Genèse), l’historiographie grecque développe un " droit du sol ", puisque la plupart des cités, à l’instar d’Athènes, revendiquent leur " autochtonie ". Les citoyens sont nés de la terre même où sont installés leurs descendants et n’ont donc jamais dépendu de l’extérieur. L’autochtonie est l’expression la plus absolue qui soit de l’indépendance immémoriale de la cité. Cela génère un mode de représentation du temps.

Dans les cités grecques ou à Rome, le temps liminaire n’est pas celui des dieux, comme dans les cosmologies orientales, mais celui des héros. Comme on l’a déjà relevé, la mémoire collective utilise un trésor de noms associés à des hauts faits locaux ou à des étapes déterminantes du développement de la communauté. Le héros fondateur, celui par qui commence l’histoire, est souvent aussi le héros éponyme, celui qui rend compte du nom de la cité : par exemple le héros Lindos à Lindos ou Romulus à Rome. Ensuite la figure de héros culturel est primordiale dans les histoires locales, surtout celle du fondateur de fêtes ou de l’inventeur d’un culte : dans le monde grec, les fêtes religieuses sont déterminantes pour l’ordonnancement du temps, si bien que le seul temps commun aux Grecs, d’une cité à l’autre, est celui des Olympiades. La figure de l’" inventeur ", avatar du héros culturel, fournit d’autres repères mythiques pour les temps immémoriaux, avec, par exemple, dans l’histoire locale de Paros, l’invention de l’instrument de musique (l’aulos), celle de l’agriculture et celle de la métallurgie, ce qui constitue en définitive une représentation de la révolution néolithique. Dans la Bible, celle-ci est rappelée et condamnée dans l’histoire de Caïn et d’Abel, où Caïn – figure de l’agriculteur et forgeron d’après son nom – représente la sédentarisation. D’autres figures mythiques dans d’autres histoires locales grecques posent comme décisives l’invention du mariage ou celle de la monnaie.

Mais l’historiographie des cités se préoccupe aussi d’intégrer la communauté locale dans l’histoire universelle. Le mythe du déluge, dont le héros grec est Deucalion, marque partout la césure irrémédiable avec le temps de l’autochtonie et l’état primordial de la communauté, c’est-à-dire l’âge d’or. Les mythes de héros voyageurs, comme Héraclès, Thésée ou Persée, tissent des liens entre les différentes cités et les peuples ; ils permettent ainsi l’élaboration de " parentés mythiques " qui jouent un grand rôle dans les relations internationales à l’époque hellénistique et romaine, quand elles intègrent même les Juifs. Le monument érigé à Délos par Teuthrania, une petite cité du royaume de Pergame, montre comment elle ordonnance tout à la fois l’espace et le temps de son histoire autour de quatre figures mythiques reliées entre elles par un système généalogique. Ces quatre figures personnifient des toponymes : Teuthras et Gyrnos, deux villes ; Selinous, une rivière ; Midios, une plaine. Phalère est un héros voyageur du monde grec. Il s’agit donc d’une représentation de l’autochtonie, développée par les parentés mythiques.

La place des mythes dans le discours local
Religion nouvelle, le christianisme, contrairement au judaïsme, ne pouvait pas entrer dans ce système de relations immémoriales et de représentations tissées par le mythe. Cependant la prédication chrétienne, dans des cités grecques conscientes et fières de leur histoire comme l’étaient celles d’Asie Mineure, n’a pu faire l’économie de la référence au mythe pour prendre en compte l’identité locale et convaincre l’auditoire que le christianisme pouvait l’assumer.

“Actes des apôtres” 14,11-18 :

À la vue de ce que Paul venait de faire, des voix s’élevèrent de la foule pour s’écrier en lycaonien : " Les dieux se sont rendus semblables à des hommes et sont descendus vers nous. " On appelait Barnabé " Zeus " et Paul " Hermès ", parce que c’était lui le porte-parole. Le prêtre de Zeus Propylaios fit amener taureaux et couronnes aux Portes, car il voulait offrir un sacrifice, en accord avec la foule. À cette nouvelle, Barnabé et Paul déchirèrent leur manteau et se précipitèrent vers la foule en criant :
" Que faites-vous là ? Nous sommes nous aussi des hommes, au même titre que vous. L’évangile que nous vous annonçons, c’est d’abandonner ces sottises pour vous tourner vers le Dieu vivant qui a créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve. " Dans les générations maintenant révolues, il a laissé toutes les nations suivre leurs voies. Il n’a pas manqué, cependant, de leur témoigner sa bienveillance, puisqu’il vous a envoyé du ciel pluies et saisons fertiles, comblant vos cœurs de nourriture et de satisfactions. "
Ces paroles calmèrent à grand peine la foule, la détournant ainsi de leur offrir un sacrifice.

Ce récit établit la bonne connaissance du milieu local qu’ont les apôtres, ici la Phrygie, ainsi que du système de représentation mentale dans lequel il leur faut intégrer leur discours. Le culte qui rassemble la population est un culte propylaion, c’est-à-dire suburbain, entre ville et campagne, ce qui est spécifique du culte de Zeus dans la région. L’identification de Barnabé et de Paul avec Zeus et Hermès s’explique par un mythe local, extrêmement populaire, que nous connaissons aujourd’hui encore par le couple emblématique de Philémon et Baucis. Il s’agit d’un mythe lié au déluge : alors que Zeus et Hermès parcouraient le monde incognito, comme souvent les dieux grecs, tous leur refusèrent l’hospitalité dans cette région de Phrygie, à l’exception de Philémon et Baucis, de pauvres vieillards. Ils furent donc les seuls à être épargnés lors du déluge que Zeus, dieu de la pluie et des phénomènes atmosphériques, envoya en représailles ; et ils devinrent les desservants d’un culte local de Zeus.

Ovide, "Métamorphoses" VIII, 619-642 :

Il y a dans les collines de Phrygie, à côté d’un tilleul, un chêne entouré d’un petit mur. J’ai vu ce lieu moi-même […]. Non loin de là est un étang, qui fut autrefois une terre habitable, mais dont les eaux n’ont plus pour hôtes aujourd’hui que des plongeons et des foulques, amis des marais. Jupiter y vint sous les traits d’un mortel ; le petit-fils d’Atlas, le dieu qui porte le caducée, ayant déposé ses ailes, accompagnait son père. Dans mille maisons, ils se présentèrent en demandant un endroit où se reposer ; dans mille maisons, on ferma les verrous. Une seule les accueillit, petite, il est vrai, couverte de chaumes et de roseaux des marécages. Mais, dans cette cabane, une pieuse femme, la vieille Baucis, et Philémon, du même âge, se sont unis au temps de leur jeunesse ; dans cette cabane, ils ont vieilli ; ils ont rendu leur pauvreté légère en l’avouant et en la supportant sans amertume […]. Donc, aussitôt que les habitants des cieux sont arrivés dans leurs modestes pénates et que, baissant la tête, ils en ont franchi l’humble porte, le vieillard les a invités à se reposer.

La morale de l’histoire est qu’il faut s’attendre à la visite des dieux et redouter leur châtiment qui peut être terrible et totalement destructeur. C’est un mythe tout à fait local. Les fouilles archéologiques récentes, avec les inscriptions et les ex-voto qui ont été mis à jour, signalent que l’association de Zeus et d’Hermès, tous deux réunis à la terre, est propre à cette région. Cela prouve l’importance de ce mythe dans la construction identitaire locale. À l’époque des Actes, il avait déjà été popularisé dans le monde romain, après l’expédition de Quirinius dans la région au début de notre ère et la mise en circulation d’ " Histoires de la Phrygie ", qui remontaient évidemment aux temps mythiques. Ovide le reprit dans les " Métamorphoses ".

Dans ce contexte, le bref discours d’Ac 14,15-17 – premier exemple de prédication adressée à des non-juifs qui ne sont ni prosélytes ni craignant Dieu – n’utilise ni l’histoire d’Israël, ni les prophéties comme le discours de Pierre ou celui d’Étienne tels qu’ils avaient été transcrits au début des Actes. L’écriture locale du mythe fournit à Luc un thème théologique, celui de la divinité " carpophore ", du " Porteur de fruits ", qui était aussi " Dispensateur de pluie ", ainsi qu’on honorait Zeus dans la région. Dans le récit des Actes, le missionnaire chrétien se comporte comme un conférencier grec, itinérant de ville en ville, qui chaque fois intègre dans sa conférence inaugurale les monuments et les éléments remarquables du paysage, ainsi que des figures et des récits mythiques. C’est une conduite d’intégration culturelle destinée à se concilier l’auditoire ; en effet, l’histoire locale des Grecs se donne aussi pour objet de construire une identité culturelle. Ce mode de prédication chrétienne perdurera jusqu’au milieu du IIIe s., ainsi qu’on le constate dans les discours du prêtre Pionios à Smyrne.


© Marie-Françoise Baslez, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 142 (décembre 2007), "Ecrire l'histoire à l'époque du Nouveau Testament", p. 30-33.

 

 
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