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Histoire
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Nouveau Testament
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Baslez Marie-Françoise
L'histoire à l'époque du Nouveau Testament
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Notre époque, dans un contexte de laïcité, a tendance à brouiller la distinction entre religion et culture...
 

Notre époque, dans un contexte de laïcité, a tendance à brouiller la distinction entre religion et culture. Cela présente bien souvent de graves inconvénients, en particulier quand il s’agit d’enseigner l’histoire du christianisme à n’importe quel niveau. Mais cela ouvre aussi de nouvelles perspectives de recherches. Non pas, certes, pour l’histoire de la foi et du dogme, qui se fonde sur la tradition établie et reconnue par l’Église au fil des siècles, mais pour l’histoire de la mission chrétienne, afin de mieux répondre à cette question qui rapproche aujourd’hui historiens des religions et historiens ou exégètes du christianisme : comment et pourquoi le monde antique est-il devenu chrétien (pour reprendre le titre de l’essai récent de P. Veyne) ?

Il s’agit donc de considérer les textes du Nouveau Testament comme des objets de l’histoire culturelle, sans leur ôter bien sûr la valeur canonique et fondatrice qu’ils ont pour tout croyant, historiens compris. Tenter de lire un monument littéraire comme un document n’est pas une approche spécifique de ce qu’on pourrait considérer comme une nouvelle histoire du christianisme. Elle est appliquée depuis les années 1960 aux monuments littéraires de l’hellénisme : Homère, les grands historiens grecs, le théâtre grec avec plus de difficulté, les romans grecs et latins plus récemment… La pertinence de cette approche s’est trouvée sans cesse confirmée par les recoupements de ces textes avec la documentation " brute " fournie pas les inscriptions et les papyrus. Considérer des monuments de la littérature ou de la pensée comme des documents induit deux approches.

D’abord, le texte n’est plus étudié en lui-même, comme une unité littéraire, ainsi que le font les exégètes (les deux approches étant, bien entendu, complémentaires), mais dans une série documentaire, associé et comparé à d’autres textes, aux inscriptions surtout, voire aux vestiges archéologiques, proches dans l’espace et dans le temps : c’est ce qu’on appelle la méthode des parallèles. Évidemment, le critère de " texte canonique " et la valeur normative qu’il induit n’interviennent pas dans cette approche socio-culturelle. Par exemple, les textes " hérétiques ", que l’on ne connaissait que par leurs adversaires " orthodoxes " avant qu’on ne découvre des bibliothèques de papyrus en Égypte, sont aujourd’hui réexaminés comme des témoignages d’identités chrétiennes particulières et pas seulement comme des déviances doctrinales et disciplinaires. C’est pourquoi ce Supplément prendra en considération non seulement les livres du Nouveau Testament, mais encore les autres textes chrétiens de la même période chronologique – deuxième moitié du Ier s. et première moitié du IIe s. – en tenant compte aussi des citations de divers mémoires chrétiens, conservés par des auteurs postérieurs comme Clément d’Alexandrie à la fin du IIe s. ou, surtout, Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique au IVe s. Enfin, la découverte d’une bibliothèque de papyrus, comme celle de Nag Hammadi en Égypte, bien qu’il s’agisse de la bibliothèque d’une communauté gnostique, c’est-à-dire sectaire, fournit un repère chronologique important pour la circulation et la mise en forme de certaines traditions. Et, bien sûr, pour mieux cerner le lectorat, interviennent tous les parallèles extérieurs disponibles. Pour faire fonctionner la méthode des parallèles, quand il s’agit de concepts ou d’institutions, il faut évidemment confronter les textes originaux ou, à défaut, en donner une traduction littérale : on a fait ici, systématiquement, le choix du mot à mot, en rendant aux termes leur valeur technique, ce qui peut présenter un certain écart avec les traductions littéraires auxquelles est habitué le lecteur.

Deuxième principe méthodologique : traiter un texte littéraire comme un document, ou, plus exactement, comme une banque de données documentaires, rend nécessaire ce qu’on appelle aujourd’hui la " déconstruction " du texte. Pour que la méthode des parallèles soit efficace et probante, il faut, en effet, mettre en série des éléments événementiels, factuels ou conceptuels qui soient très précis. Tout le problème est donc d’isoler dans un texte littéraire les données susceptibles de relever de l’histoire, indépendamment du raisonnement théologique où elles se trouvent insérées, et de la réinterprétation dont elles ont pu faire l’objet. Un texte du Nouveau Testament se lit donc à plusieurs niveaux Le niveau historique existe, indéniablement, car le texte ne se réduit pas à des récits, mettant en scène des figures emblématiques (en ce sens, l’approche structuraliste peut être réductrice) ; il garde la trace d’événements et de personnages bien réels. Il s’agit donc, par la méthode de la déconstruction et celle des parallèles, d’évaluer le travail de réécriture de l’histoire pour pouvoir retrouver, sous- jacentes, des réalités historiques. C’est ainsi qu’on parle aujourd’hui du " monde de la Bible " ou du " monde des Actes des apôtres ", comme on parle du " monde d’Homère " ou du " monde du roman grec ", pour qualifier ce matériau historique qui relève à la fois de l’histoire des représentations et de l’histoire factuelle. C’est la mise en série et le comparatisme inter-documentaire qui permettent d’évaluer l’importance relative de l’une et de l’autre dans un passage donné.

L’intérêt pour le travail de mémoire stimule aujourd’hui les historiens de l’Antiquité, comme ceux des autres périodes de l’histoire. L’archéologie peut permettre d’utiliser la problématique des " lieux de mémoire ", importante quand il s’agit des traditions apostoliques ou de la localisation du tombeau de Jésus. Surtout, l’étude du travail de mémoire renouvelle l’histoire du texte. Il ne s’agit pas seulement de faire l’histoire des manuscrits pour retrouver l’archétype ou même le texte original, ce qui relève des philologues, ni de s’attacher à l’intertextualité, encore que ce soit le mode d’écriture proprement biblique, mais de reconstituer la construction d’une tradition à travers des strates du texte qui sont remises dans leur contexte historique et culturel. C’est pourquoi ce Supplément s’ouvre sur la problématique du passage de l’oral à l’écrit, pour éclairer un peu plus les conditions dans lesquelles ont été mises par écrit la prédication de Jésus et celle des apôtres.

Dans ce travail de mémoire, chaque communauté utilise des référents et un système de représentations qui lui sont propres, pour déterminer les cadres spatio-temporels où elle inscrit le récit historique. C’est l’objet de la seconde section. Toute l’historiographie antique se fonde sur le principe de l’ancienneté (le passé servant à expliquer et à évaluer le présent) et sur le principe de continuité : l’histoire est toujours pensée dans la très longue durée à partir de l’actualité présente, sans solution de continuité entre le temps du mythe et celui de l’histoire. À l’époque du Nouveau Testament tout particulièrement, elle est perçue par les lecteurs comme une remontée du temps et une interprétation rétrospective des faits, avec une interaction très nette du temps vécu et même des choses vues avec les réminiscences du passé.

Mais à l’époque du Nouveau Testament, les genres historiques sont devenus multiformes, ce dont les grands historiens antiques ont parfaitement eu conscience depuis le IIe s. av. J.-C. On peut même avancer qu’alors, comme aujourd’hui, un même goût pour l’histoire marque une très grande partie de la littérature, avec une forte insertion d’éléments autobiographiques dans la littérature, l’émergence de l’histoire romancée et du roman historique, la généralisation des Mémoires de toutes sortes. Les premiers écrivains chrétiens se sont montrés réellement créatifs dans la composition des évangiles, mais, pour le reste, ils se sont réapproprié les modes d’expression et de communication qui faisaient partie de leur héritage culturel : épîtres, actes, apocalypses… Pour apprécier la culture et, par là, le milieu des premiers convertis, il importe donc de situer exactement les écrits du Nouveau Testament dans l’abondante littérature historicisante de l’époque. Celle-ci ne nous est parvenue qu’à travers les inscriptions, transcrivant des histoires locales, ou à travers des compilations de citations. Elle nous paraît donc moins accessible que les grands historiens ou orateurs antiques qui n’ont cessé d’être recopiés. Mais la traduction de ces " fragments " connaît un grand essor aujourd’hui, facilitant une approche plus complète et plus fine du sens de l’histoire au Ier s. apr. J.-C., et soulignant l’importance de l’histoire dans la construction identitaire et l’enracinement local des communautés civiques. Or celles-ci sont tout à la fois le cadre et l’objectif de la mission chrétienne. […]

© Marie-Françoise Baslez, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 142 (décembre 2007), "Ecrire l'histoire à l'époque du Nouveau Testament", p. 3-5.

 

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org