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Prières eucharistiques
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De Clerck Paul
Des prières eucharistiques sans les paroles du Christ
Théologie
 
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Les toutes premières prières eucharistiques ne comportaient pas les paroles de l'institution...
 

Aussi curieux que cela puisse paraître à un occidental né après le XIIIe s., les premières traces de ce qu’on appelle aujourd’hui les prières eucharistiques ne comportent pas les paroles de l’institution.

Le premier document intéressant en ce domaine est la fameuse "Didachè", compilation qui date sans doute de la fin du premier siècle ; aux chapitres 9 et 10, elle contient des formules eucharistiques, à propos desquelles les chercheurs ont tout dit depuis la découverte du recueil en 1873. Ce sont des prières dont l’origine juive est indiscutable, mais elles sont christianisées par plusieurs mentions de la formule "par Jésus, ton serviteur". La plupart des critiques estiment aujourd’hui qu’il s’agit là de véritables prières pour célébrer l’Eucharistie, même si le rapport entre les deux chapitres reste toujours discuté. Mais un fait est indiscutable : ces prières ne mentionnent pas le récit de la Cène.

Il en est de même de textes moins connus, comme les "Actes de Jean" (cf. Actes Jn 109-110 ; PE I 74-76) et ceux de "Thomas" : "Judas fit apporter le pain et la coupe m élangée. Il prononça sur elle la bénédiction et dit : Nous mangeons ton saint corps qui fut crucifié pour nous, et nous buvons ton sang vivifiant qui fut répandu pour nous…" ("Actes Thom". 158,1-4 ; PE I 76-79). Ces écrits sont à vrai dire des récits plus que des documents liturgiques ; ils mentionnent plusieurs fois la célébration eucharistique et même les prières qui y sont prononcées, sans pour autant reprendre les paroles de Jésus à la Cène. Leur absence est plus surprenante encore dans le "Papyrus de Strasbourg" (PE I, p. 116-119) qui fournit un texte dont la fonction eucharistique est indéniable. L’attestation la plus célèbre du fait se trouve dans l’anaphore des Apôtres Addaï et Mari (PE I, p. 375-380), personnages où les traditions orientales reconnaissent deux des soixante-douze disciples ; cette anaphore date du IIIe s., et elle est toujours en usage dans certaines Églises orientales, sans récit d’institution ; nous y reviendrons en fin de cet article.

Anaphore des apôtres Addai et Mari :

(Le prêtre : ) La grâce de notre Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit saint soient avec nous tous. Maintenant, toujours et dans les siècles des siècles.
(L’assemblée : ) Amen.
– Élevez vos esprits.
– Ils sont (tournés) vers toi, ô Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
– L’oblation est offerte à Dieu, le Seigneur de l’univers.
– Cela est digne et juste.
– Il est digne d’être glorifié par toutes les bouches et confessé par toutes les langues, le nom adorable et glorieux du Père et du Fils et du saint Esprit, qui a créé le monde par sa grâce et ses habitants par sa clémence, qui a sauvé les hommes par sa miséricorde et a fait une grande grâce envers les mortels.
Ta grandeur, Seigneur, des milliers de milliers d’êtres d’en-haut l’adorent, et des myriades de myriades d’anges, des armées d’êtres spirituels, serviteurs de Dieu et d’esprits glorifient ton nom avec les saints chérubins, en clamant et en chantant :
– Saint, saint…
– Avec ces puissances célestes, nous te rendons grâce, Seigneur, nous aussi, tes serviteurs fragiles, faibles et infirmes, parce que tu nous as donné une grande grâce qui ne peut être payée en retour. Car tu as revêtu notre humanité pour nous vivifier par ta divinité ; tu as élevé notre humilité et relevé notre chute ; tu as ressuscité notre mortalité, tu as pardonné nos fautes, tu as justifié notre culpabilité. Tu as illuminé notre intelligence et toi, Seigneur Dieu, tu as condamné nos ennemis, et tu as fait triompher la petitesse de notre faible nature par les miséricordes abondantes de ta grâce. Et pour tout...
– Amen
– (Priez) en votre esprit.
– Toi, Seigneur, à cause de tes nombreuses miséricordes ineffables, fais gracieuse mémoire de tous les pères justes et pieux qui ont été agréables à tes yeux, dans la commémoraison du corps et du sang de ton Christ, que nous t’offrons sur ton autel pur et saint comme tu nous l’as enseigné. Et donne-nous la tranquillité et la paix, tous les jours du siècle,
Afin que tous les habitants de la terre sachent que tu es le seul vrai Dieu et Père, et que tu as envoyé notre Seigneur Jésus Christ, ton Fils bien aimé, et que lui, notre Seigneur et Dieu, nous a enseigné dans son vivifiant Évangile toute la pureté et la sainteté des prophètes, apôtres, martyrs, confesseurs, évêques, prêtres, diacres et de tous les enfants de l’Église sainte et catholique, qui ont été marqués du signe vivifiant du saint baptême.
Et nous aussi, Seigneur, tes serviteurs fragiles, faibles et infirmes, qui sommes rassemblés et nous tenons devant toi en ce moment, nous avons reçu selon la tradition l’exemple qui vient de toi, nous réjouissant, glorifiant, exaltant, commémorant et louant et célébrant ce mystère grand et redoutable de la passion, la mort et la résurrection de notre Seigneur Jésus Christ.
Et vienne, Seigneur, ton Esprit saint, et qu’il repose sur cette oblation de tes serviteurs ; qu’il la bénisse et la sanctifie, afin qu’elle soit pour nous, Seigneur, le pardon des fautes la rémission des péchés, en vue de la grande espérance de la résurrection d’entre les morts et la vie nouvelle dans le royaume des cieux, avec tous ceux qui ont été agréables à tes yeux.
Et pour toute ton admirable économie envers nous, nous te rendons grâce et te glorifions sans cesse, avec la bouche ouverte et le visage découvert, dans ton Église rachetée par le sang précieux de ton Fils, devant ton autel absoluteur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.
– Amen.


© Paul de Ckerck,
SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 140 (juin 2007), "Les récits fondateurs de l'eucharistie", p. 63-66.

 

 
 
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