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Eucharistie
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Pères de l'Eglise
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Guinot Jean-Noël
Les oblats : le pain et le vin
Théologie
 
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La raison du choix du pain et du vin par Jésus selon quelques pères de l'Église...
 

Non seulement, pour les Pères, l’eucharistie se trouve préfigurée dans l’A.T. en de nombreux passages où il est question d’une oblation de pain et de vin (ainsi l’offrande de Melchisédech) ou d’une nourriture venue du ciel (la manne), mais le choix du pain et du vin par le Christ, pour en faire son corps et son sang, introduit un lien étroit entre la nourriture nécessaire à la vie physique de l’homme et cette nourriture spirituelle indispensable à sa vie éternelle. Aucun Père peut-être n’a souligné davantage que Théodore de Mopsueste (IVe s.) les analogies qui existent entre ces deux types de nourriture et mis aussi fortement en relation l’eau qui sert à pétrir le pain, d’une part avec l’eau du baptême et, d’autre part, avec l’eau que le célébrant mêle au vin dans le calice en mémoire de la passion du Christ. À tel point du reste que, chez lui, la différence paraît s’estomper entre la nourriture ordinaire de l’homme, et le pain et le vin eucharistiés, qui constituent pour le croyant, dès ici-bas, la seule véritable nourriture et un gage d’immortalité.

Théodore DE Mopsueste, “Homélie catéchétique” 15,8-9 :

Il faut que la nature des signes et des figures convienne à cet état actuel où nous prenons la nourriture en figures. De même, en effet, que nous avons reçu de naître derechef dans l’eau — qui convient et qui est même fort nécessaire pour cet état d’ici-bas, au point que sans eau on ne peut même pas faire le pain —, ainsi comme nourriture, c’est du pain et du vin coupé que nous prenons, parce que c’est cela principalement qui convient à cette vie et nous maintient à y durer. Et dans ce monde nous nous sustentons suffisamment pour demeurer en vie, par des figures qui conviennent, et ce sont elles qui nécessairement nous maintiennent en vie. Cette nourriture spirituelle que nous avons, représentons-nous la en notre cœur : par elle nous attendons de devenir immortels et de durer à jamais en ces biens dans l’espérance desquels nous prenons cette nourriture sacrée des mystères.

Voilà donc pourquoi il nous transmit aussi le pain et le calice : parce que c’est par la nourriture et la boisson que nous durons en cette vie d’ici-bas. Mais il appela le pain "corps" et le calice "sang", parce que la passion atteignit le corps, le broya et fit se répandre le sang. De ces deux réalités par lesquelles fut accomplie la passion, il fait la figure de la nourriture et de la boisson, pour manifester la vie perdurable en l’immortalité ; et c’est en attendant de la recevoir que nous participons à ce sacrement, par lequel nous croyons avoir une espérance ferme de ces biens à venir.

[…]

De manière plus limitée, en raison de situations particulières, les Pères invoquent l’autorité des récits de l’institution pour établir la nature des oblats requis pour qu’il y ait eucharistie. Tel est notamment le cas de Cyprien de Carthage qui conteste énergiquement l’usage "contraire à l’enseignement évangélique et apostolique, d’offrir comme on le fait en certains endroits, de l’eau dans le calice du Seigneur, puisque à elle seule l’eau ne peut représenter le sang du Christ".

Cyprien de Carthage, “Lettre à Caecilius” (L. 63, 9) :

Le Seigneur venant dans ce monde a fait voir la réalité du baptême et du calice en commandant que cette eau de la foi, l’eau de la vie éternelle fût donnée aux croyants dans le baptême, et en nous apprenant d’autre part, avec l’autorité de son exemple, à mêler dans le calice le vin et l’eau. En effet, à la veille du jour de sa passion, “prenant le calice, il le bénit et le donna à ses disciples en leur disant : Buvez-en tous. Ceci est le sang du testament, qui sera offert pour un grand nombre en rémission des péchés. Je vous le dis : je ne boirai plus de ce produit de la vigne, jusqu’au jour où je boirai de vin nouveau dans le royaume de mon Père”. Où nous trouvons que le calice que le Seigneur offrit était mêlé, et que ce qu’il appela sang était du vin. Par là on voit que le sang du Christ n’est pas offert, si le vin manque dans le calice, et que le sacrifice du Seigneur n’est pas régulièrement célébré si notre oblation et notre sacrifice ne répondent pas à la Passion. D’autre part, comment boirons-nous du vin nouveau, produit de la vigne, avec le Christ dans le royaume de son Père, si dans le sacrifice de Dieu le Père et du Christ nous n’offrons pas du vin, et ne mêlons pas le calice selon la tradition du Seigneur.

La même conclusion est tirée ensuite par Cyprien de la citation de 1 Co 11,23-26.

Cyprien de Carthage, “Lettre à Caecilius” (L. 63, 9) :

Que s’il est prescrit par le Seigneur, confirmé et redit par son apôtre, de faire, toutes les fois que nous boirons le calice en mémoire du Seigneur, ce qu’a fait le Seigneur lui-même, nous constatons que nous n’observons pas ce qui nous a été recommandé, si nous ne faisons pas nous aussi ce que le Seigneur a fait, si nous ne nous en tenons pas à l’enseignement divin, en mêlant le calice.

Pour conforter la position qu’il défend, celle de la tradition de l’Eglise, Cyprien a énuméré et commenté auparavant toute une série de figures de l’eucharistie où intervient la présence du vin : l’offrande de Melchisédech (Gn 14,18), le sacrifice offert par la Sagesse dans les "Proverbes" de Salomon (Pr 9,1-5), la bénédiction de Juda (Gn 49,11), la prophétie d’Isaïe 63,2. Puis, après avoir montré la réalisation de toutes ces figures dans les récits de l’institution en Mt 26 et 1 Co 11, il fait encore référence, dans le même esprit, au miracle de Cana.

Un siècle après Cyprien, pour dénoncer à son tour la pratique des " aquariens ", Jean Chrysostome (IVe s.) tire argument de la fin du récit de l’institution en Matthieu et de la déclaration du Christ “Je ne boirai plus de ce produit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père” (Mt 26,29) ; il en fait une preuve de la réalité de sa résurrection, désignée ici, selon lui, par le mot “royaume”.

Jean Chrysostome, “Homélie” 82,2 sur Matthieu :

Et pourquoi n’a-t-il pas bu de l’eau après sa résurrection, mais du vin ? Pour détruire radicalement une autre hérésie funeste. D’aucuns se servent d’eau dans les mystères. Aussi pour manifester qu’il s’est servi de vin lorsqu’il a institué les mystères, et qu’il a usé de vin lorsque, après sa résurrection, il participait à un repas ordinaire, étranger aux mystères, il déclare : "De ce produit de la vigne". Or la vigne produit du vin, non de l’eau.

© Jean-Noël Guinot, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 140 (juin 2007), "Les récits fondateurs de l'eucharistie", p. 41-44.

 

 
 
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