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Le “dernier repas” selon Marc, Matthieu, Luc et la première épître aux Corinthiens...
 

Mc 14,22-25. Le récit du dernier repas est préfiguré par les deux miracles des pains, au cours desquels le Christ nourrit successivement une foule juive (Mc 6,30-44), puis, par le jeu des déplacements géographiques, une foule païenne (Mc 8,1-10). Les Gestes accomplis par Jésus (Mc 6,41 ; 8,6) privilégient les pains plus que les poissons et sont parallèles à ceux de la dernière Cène. Les miracles des pains, en Mc, sont donc comme actualisés par l’action de grâce de l’Église : le pain eucharistique est ce par quoi le Ressuscité nourrit désormais son peuple. Mais aussi, dans l’autre sens, la Cène du Seigneur tire un surcroît de signification d’un tel rapprochement. Il en est ainsi du rôle d’intermédiaires joués par les disciples : le fait que Jésus donne le pain rompu à ses disciples pour qu’ils les présentent à la foule (Mc 6,41 ; 8,7) annonce ce que sera la diaconie eucharistique. Ajoutons d’un mot que les deux miracles sont eux-mêmes inscrits par l’évangéliste dans une section (Mc 6,6b – 8,30) que l’exégèse nomme à juste titre " section des pains " ; en Mc 8,14-21, Jésus interpelle ses disciples en leur rappelant l’importance de la fraction des pains et l’importance des corbeilles emplies de morceaux.

Dans le récit marcien de la Cène, l’accent porte plus sur la coupe que sur le pain car elle seule comporte la clause rédemptrice “pour”. Les deux paroles signifiantes sont regroupées car elles ne sont plus séparées par le repas. La tradition marcienne se caractérise en conséquence par un parallélisme rigoureux entre la parole sur le pain et celle sur la coupe ; c’est un des points où elle paraît être la plus “liturgisée”. Du coup, on est conduit à comprendre corps et sang comme les composantes anatomiques du corps humain. Le renvoi à Ex 24,8 rappelle qu’un sacrifice est la séparation concrète du "corps et du sang". Lors de la célébration de l’alliance, Moïse, "ayant pris du sang", en avait aspergé le peuple en disant : "Voici le sang de l’alliance que le Seigneur a conclue avec vous". Le don que fait Jésus de sa vie est vu d’abord comme un accomplissement des sacrifices cultuels de la Torah.

Mt 26,26-29. Comme chez Mc, le récit du dernier repas est préfiguré par les deux miracles des pains. Dans le récit lui-même, Mt renforce le parallélisme liturgique en introduisant deux impératifs : "Mangez… et Buvez en tous". Surtout, la parole sur la coupe précise que le sang est versé "en rémission des péchés" : c’est par ce sang que la multitude est pardonnée. Comme chez Mc, le corps et le sang sont mis en relation : ces deux éléments qui constituent la personne sont séparés lors du sacrifice. L’allusion à Ex 24,8 est en résonance avec la christologie matthéenne de Jésus nouveau Moïse : "Comme le premier libérateur a fait un sacrifice pour le peuple, en sorte qu’ils puissent entrer dans l’alliance avec Dieu, ainsi le dernier inaugure une autre alliance pour les nombreux en offrant son sang, c’est-à-dire sa vie, pour le pardon des péchés" (W.D. Davies et D.C. Allison).

Lc 22,14-20. L’originalité du récit lucanien est de s’ouvrir par la célébration du repas pascal (Lc 22,14-18), lequel va être suivi de la ré-interprétation de ce repas (22,19-20) et devenir un repas d’adieu.

Lc 22,14-18 est placé doublement sous le signe de la mort et Jésus en donne deux fois la raison : la Pâque prochaine, il la prendra au banquet eschatologique, dans le royaume de Dieu où ce qu’elle signifie – la libération – sera accompli. Et de même pour le vin. Il va dans le même mouvement triompher de la mort puisqu’il s’inclut parmi les convives du banquet eschatologique.

Quant au pain sans levain, Jésus en change la signification par une prophétie mimée puis interprétée : "Ce pain rompu, c’est moi-même, livré à la mort au bénéfice de vous tous" – "donner" et "livrer" sont un seul et même verbe en araméen, et le grec ne distingue guère les deux : (para)didonai). La mort du Christ est cause de salut pour le peuple de Dieu (Lc 22,19-20 est l’unique mention de la mort rédemptrice en Lc-Ac). En enjoignant aux siens de reproduire la fraction du pain en mémoire de lui, il leur assure que la communion – qui s’était exprimé de façon privilégiée par la communauté. Les récits fondateurs de l’eucharistie de l’Église De table – perdurera après sa mort. La fraction du pain instaure une communion avec le Christ vivant (Lc 24,30-31).

Avec la seconde coupe de vin, Jésus approfondit l’interprétation de sa passion et identifie la coupe à la nouvelle alliance. L’allusion à Ex 24,8 est plus lâche que chez Mc, ce qui ôte quelque peu au langage sacrificiel. Dans sa mort, le Christ réalise la nouvelle alliance prophétisée par Jr 31,31.

Lc possède bien un miracle des pains (Lc 9,10-17) dont la saveur eucharistique est indéniable mais il ne reprend pas la "section des pains" de Mc. En revanche, le récit des disciples d’Emmaüs est tout à fait original. En Lc 24,30, on retrouve les quatre verbes employés en 9,16 et, avec une variante, en 22,19 pour la dernière Cène ; il est aussi fait mention de la "fraction du pain" (24,35) comme geste de reconnaissance. Bénir le pain et le rompre sont des gestes familiers de Jésus qui le font reconnaître. Ils renvoient à tous les repas pris avec les disciples jusqu’au dernier où fut donné un sens nouveau à la fraction du pain ; ils anticipent aussi ceux des communautés où le Christ ressuscité sera invisible mais présent (cf. Ac 2,42 ; 20,7-11).

1 Co 11. Le récit fondateur de l’Eucharistie est enchâssé dans un ensemble où Paul s’en prend au comportement des chrétiens de Corinthe (1 Co 11,17-34). D’après ce que nous savons des maisons antiques, il est fort probable que dans le "triclinium", la salle à manger, une dizaine de personnes prenaient, couchées, leur repas avec l’hôte, alors qu’une quarantaine issues de classes inférieures s’entassaient dans l’"atrium", mangeant ce qu’elles avaient apporté ou même ne mangeant rien du coup si elles étaient esclaves et pauvres ! Comment alors passer de ce repas en groupe, nettement inégalitaire, à la célébration rituelle du “souper du Seigneur ? ” Il y a danger, avertit l’Apôtre, à manger et boire sans “discerner le corps” (11,29).

Ce verset 29 fait l’objet de deux lectures différentes. La première est sacramentelle, le corps désignant le pain eucharistique – dans la ligne de 11,27 où l’on se rend coupable "envers le corps et le sang du Seigneur". La deuxième est ecclésiale – dans la suite de 10,17 : "nous sommes tous un seul corps, car nous tous participons à cet unique pain" ; plus loin, en 12,12-27, le corps désignera sans conteste la communauté.

Paul dénonce des pratiques qui ramèneraient le repas cultuel au rang d’un repas ordinaire – y a-t-il repas ordinaire sans risque de déviation ? Ne pas s’attendre pour souper ensemble et supporter la simultanéité de l’ivresse des uns et de la faim des autres montre que le repas du Seigneur a perdu son sens profond et ne peut plus construire la communauté. Croire que le Ressuscité est présent à son Église exige alors de maintenir la mémoire du Crucifié. Au caractère festif du repas communautaire– avec ou sans excès d’ailleurs –, Paul oppose les motifs de la Passion : nuit de la livraison, pain rompu, corps “pour vous”, alliance dans le sang, annonce de la mort du Seigneur… L’annonce réitérée de cette mort dans le repas cultuel juge le présent des rapports fraternels dans l’attente de la venue eschatologique. Ne pas discerner cela expose au pire et dénie l’espérance.

Ainsi, le repas du Seigneur se caractérise par une table commune où, en partageant un unique pain et en buvant à la même coupe, les croyants proclament qu’ils sont un seul corps, le corps du Christ. Partage du pain eucharistique et unité de l’Église ne peuvent être dissociés.


© Hugues Cousin, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 140 (juin 2007), "Les récits fondateurs de l'eucharistie", p. 30-32.

 

 
Mc 14,22-25
22Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
23Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.
25En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »
1 Co 11
Lc 22,14-20
Mc 14,22-25
Mt 26,26-29
 
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