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Deutéronome
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Grand commandement
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Lohfink Norbert
Le grand commandement
Théologie
 
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“Tu aimeras Yhwh ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force... ”
 
Le commandement d’amour
ÉCOUTE, Israël ! YHWH notre Dieu est YHWH UN. Tu aimeras YHWH ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. (6, 4-5)
L’amour pour YHWH est exigé en 6, 4s à partir de la proclamation de son unicité. Dans cet énoncé, les limites de la langue d’alors étaient atteintes. Le terme que nous traduisons d’ordinaire par " Dieu ", à savoir Elohim, ne pouvait exprimer en ces temps-là, l’idée d’un Dieu unique. Dans le monde du polythéisme, c’était un terme que l’on pouvait et devait attribuer à de nombreux êtres. Ce terme Elohim comprenait aussi les puissances appelées aujourd’hui " anges ". Il n’existait donc aucune expression pour désigner l’absolue unicité de Dieu. Aussi notre texte recourt-il à un paradoxe. Il prend le nom propre du Dieu d’Israël (YHWH notre Dieu) et dit de lui qu’il est unique : YHWH est le seul YHWH. La prédication affirme immédiatement l’unicité de Dieu, il s’ensuit que le grand commandement se formulera en terme d’ " amour ". Dans les contrats de vassalité de l’ancien Orient, le vassal devait " aimer " son suzerain. Ces pactes constituent du point de vue de l’histoire des formes littéraires l’arrière-fond de l’alliance d’Israël avec Dieu. Le Deutéronome n’a donc pas reçu l’idée de l’amour pour YHWH du prophète Osée, comme on le pense souvent. Le rédacteur de Dt 6, 5 l’a trouvée dans ses traditions, dans le décalogue et en Dt 10, 12 – 11, 17, on l’a vu. L’exigence de l’amour pour YHWH devait être dès le début une formulation du grand commandement de Dieu de l’alliance. Elle reçoit cependant un fondement nouveau, si de quelque façon, elle est déduite de ce que YHWH, le Dieu d’Israël, est " le seul YHWH ". Nous sommes ici au point de départ du rôle considérable que joueront les termes " seul, unique " chez les mystiques et les théologiens.

Le continuel souvenir de l’alliance
Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur ; tu les répéteras à tes fils ; tu les diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout ; tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux ; tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville. (6, 6-9)
Cette exhortation de se souvenir continuellement de l’alliance ne concerne pas seulement le commandement de l’ " amour ", mais aussi " les paroles […] que je te donne aujourd’hui ". " Aujourd’hui ", cela veut dire dans l’assemblée cultuelle, lors de la fête du renouvellement de l’alliance, lorsque ce texte était lu. Les paroles annoncées dans la liturgie doivent imprégner toute la vie, être présentes à l’israélite en toute situation, en tous temps et en tous lieux. Les préceptes particuliers donnés en ces versets veulent insister sur le fait que la parole de Dieu doit être présente dans la vie de tous les jours. Ils n’étaient certes pas tous à prendre à la lettre, du moins pas les derniers. Les premiers n’étaient cependant pas pures images. Qui porte réellement la Parole de Dieu en soi-même, ne peut s’empêcher de la murmurer continuellement ; par-dessus tout, il introduira ses enfants dans ce monde de la divine Parole.

Le grand commandement
Quand YHWH ton Dieu t’aura fait entrer dans le pays qu’il a juré à tes pères Abraham, Isaac et Jacob, de te donner – pays de villes grandes et bonnes que tu n’as pas bâties, de maisons remplies de toute sorte de bonnes choses que tu n’y as pas mises, de citernes toutes prêtes que tu n’as pas creusées, de vignes et d’oliviers que tu n’as pas plantés-alors, quand tu auras mangé à satiété… (6, 10-11)
Les versets 10 et 11 énoncent quelque chose de bien simple. Ils forment la protase de la première formulation " encadrée " de la loi : " lorsque tu seras entré dans le pays promis, alors... " Mais quelle manière de dire la chose !

On décrit l’espace à l’intérieur duquel se fera entendre à Israël le grand commandement. Israël habitera un pays riche (villes, maisons, biens, puits, vignobles, oliveraies). Il y connaîtra l’aisance (être rassasié). Mais tout son bonheur, Israël ne se le doit pas à lui-même, on ne cesse d’y revenir. Il vit en cet espace de salut que Dieu lui avait depuis longtemps aménagé, depuis sa promesse faite à Abraham. En un mot, Israël vit en un espace de pure grâce. Ensuite seulement, après que Dieu eut fait cela pour Israël, le commandement de Dieu qu’Israël ne doit oublier prend valeur pour lui.

… garde-toi bien d’oublier le Seigneur qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. C’est YHWH ton Dieu que tu craindras, c’est lui que tu serviras, c’est par son nom que tu prêteras serment. Vous ne suivrez pas d’autres dieux parmi ceux des peuples qui vous entourent, car YHWH ton Dieu est un Dieu jaloux au milieu de toi. Prends garde que la colère de YHWH ton Dieu ne s’enflamme contre toi, et qu’il ne t’extermine de la surface de la terre. (6, 12-15)
Le plus important concernant ce texte a déjà été dit. On y commente le premier commandement du décalogue à partir de la proclamation traditionnelle du grand commandement saisissable en Dt 10, 12 – 11,17.

S’y ajoutent d’autres termes-clés, ainsi dès le début celui ne pas oublier. Ici, le terme sert plutôt à la transition. Mais Dt 8 que nous commenterons au prochain chapitre le reprendra et l’approfondira. On reparlera alors de ce thème de l’ " oubli ".

Les formulations du début du décalogue décrivent YHWH. Il est celui qui a " fait sortir Israël du pays d’Égypte, de la maison de servitude ". Son agir salvifique est envisagé ici dans la catégorie juridique du rachat des esclaves. Plus loin aux versets 21ss, ce thème resurgira.

La formulation du décalogue : " Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face " devient défense de " suivre " d’autres dieux. Et voilà qu’un nouveau concept est repris. Il devait appartenir originairement au domaine politique ou militaire. On se décide pour un chef et on le suit. Très tôt cependant, on parlait de suivre une divinité. En ce sens, YHWH exige qu’Israël ne suive aucun des dieux des peuples voisins mais lui seul.

Israël a toujours à se décider entre YHWH qui se tient en son milieu et les dieux des peuples qui entourent Israël. La volonté de YHWH qu’Israël lui appartienne exclusivement a quelque chose d’inexorable. YHWH est un Dieu jaloux à l’égard des dieux étrangers. Que s’enflamme cette jalousie et YHWH devient Dieu de colère pour Israël ; il l’anéantit. Du sérieux des exigences divines, on ne peut donc douter.



© Norbert Lohfink, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 140 (juin 2007), ""Écoute, Israël”, commentaires du Deutéronome",  p. 28-30.
 
 
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