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cultures
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Traduction de la Bible
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Legrand Lucien
Traduire la Bible dans des langues très différentes
Théologie
 
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Que se passe-t-il, dans la traduction de la Bible, lorsqu'on passe d'une culture à une autre ?
 

Lucien Legrand est professeur de Nouveau Testament à l'Institut Pontifical Saint-Pierre à Bangalore, en Inde, où il vit depuis plus de cinquante ans. Il est, à ce titre, conseiller pour des projets de traduction œcuméniques dans les diverses langues de ce pays. Il aborde le problème de la traduction de la Bible dans des langues très différentes de celle où elle est née. D'une culture à l'autre, que se passe-t-il ? Ne navigue-t-on pas entre deux pôles, celui de l'incarnation de la Parole de Dieu et celui de la critique prophétique ? Cet article reprend une contribution faite lors du Congrès international sur L'Écriture sainte dans la vie de l'Église (Rome, septembre 2005, voir BIB n° 65, déc. 2005).


La relation entre la Parole de Dieu et la culture peut être envisagée sous l'angle de l'impact de la Bible sur les cultures, l'art, la littérature, la musique, etc. Un monument que j'ai visité voici quelque temps à Chennai, me paraît illustrer la situation en Inde. Il s'agit d'un mandabam, un édifice dédié à l'harmonie religieuse, dont chacun des piliers correspond à une religion de l'Inde ; chaque religion étant représentée par ses symboles gravés sur toute la surface de la colonne. La réalisation est très belle sur le plan artistique, sauf pour le pilier consacré au christianisme qui porte un crucifix rudimentaire, probablement sculpté à partir d'une croix bon marché trouvée dans une église voisine. L'écart entre l'élégance des différents symboles hindous, bouddhistes, jaïns et la rudesse de la représentation chrétienne révèle le fossé qui existe entre le message chrétien et la culture indienne.

Cet exemple est presque trop évident. Aussi, vais-je vous proposer d'aborder la question à un autre niveau, en considérant la culture en un sens plus profond. Cette dernière peut être comprise comme le « raffinement de l'esprit, du goût et des manières » (Oxford Englist Dictionary). C'est ainsi que l'entend l'Occident. Toutefois, l'anthropologie donne à ce terme un sens plus large, la définissant comme « cet ensemble complexe incluant le savoir, les croyances, l'art, l'éthique, les lois les coutumes, ainsi que les autres capacités et habitudes acquises par une personne, en tant qu'elle appartient à une société donnée » (Cl. Geerts, The Interpretation of Cultures, 1973, p. 89). En ce sens, « le fait de culture est commun à tous » et ne présente que des variantes imputables « au modèle particulier de culture »  (J. Ben-net et M. Tumin, Social Life,1948, p. 209).

Envisagée à ce niveau, la relation entre la Parole de Dieu et la culture plonge ses racines dans la Bible elle-même. De fait, la Bible témoigne de la rencontre entre la Parole de Dieu (qui s'exprime en paroles et en actes) et une pluralité de cultures. Celles-ci peuvent correspondre à des ères géographiques : cananéenne, égyptienne, mé-sopotamienne, perse et grecque. Elles peuvent refléter une diversité de conditions sociologiques et culturelles, depuis la structure tribale nomade jusqu'à celle des cités grecques, en passant par le style de vie rurale de la Judée et de la Galilée. Les formes d'interactions peuvent être nombreuses : émergence, osmose, acculturation, mais aussi révolte et refus prophétique. En bref, la « culture biblique » n'existe pas en tant que telle, pas plus que n'existe une Parole de Dieu désincarnée qui viendrait à la rencontre des cultures du monde. La Bible elle-même nous invite à devenir partie prenante d'un processus continu d'incarnation et d'interaction avec les cultures, sous-cultures et contre-cultures. C'est à ce processus qu'il s'agit de nous confronter à toutes les étapes de l'apostolat biblique, nécessairement pris dans les rets des circonstances socio-économiques et politiques.

Traduction et culture

Après avoir été consignée dans les Écritures « à bien des reprises et de bien des manières » (He 1,1), la rencontre initiale de la Parole de Dieu avec les cultures va se trouver engagée dans un processus de traduction. Pour la plupart, la traduction va de soi. Nous affirmons « avoir » la Bible en anglais, chinois, tamoul, etc. Or, à chaque étape de sa réalisation, la traduction est lourde d'implications culturelles.

 1. Les options de base

Avant d'entreprendre une traduction, il est important d'en déterminer ies options fondamentales.

Notons que la décision même de réaliser une traduction peut déjà représenter une option culturelle d'ordre critique. Les cultures dominantes ont tendance à s'arroger tous les monopoles et à assimiler les cultures qui ne jouissent pas du même statut. Certains pays d'Asie comptent de nombreux groupes tribaux ayant leur propre langue. Le traducteur de la Bible et les autorités partenaires doivent-ils se porter au secours de ces cultures minoritaires, quitte au besoin à écrire un texte pour rendre la Parole de Dieu accessible à chacun dans sa propre langue ? Ou au contraire, doivent-ils favoriser l'intégration de ces groupes dans la culture nationale dominante en fondant des écoles : hindoues, bengalaises, vietnamiennes, chinoises ? Nous sommes là en présence d'un dilemme culturel et politique aux enjeux risqués. Ainsi, l'un de mes amis s'est fait expulser d'un pays – démocratique par ailleurs – pour avoir adopté, peut-être de façon trop militante, la culture d'un groupe ethnique tribal. Mais nous connaissons aussi la triste histoire du patriarche de Goa qui, en 1811, fut invité par la Société Biblique de Calcutta à parrainer une traduction de la Bible en kannada. Il répondit alors que « les chrétiens de langue kannada en mesure de lire pouvaient aussi bien le faire en portugais ». Quant aux autres, ils étaient illettrés. Une première tentative interconfessionnelle tuée dans l'œuf par l'exclusivisme dominant du colonialisme !

Le ciblage d'une traduction a également des implications culturelles et politiques. La traduction doit-elle adopter ce langage hautement poétique habituellement utilisé dans les textes religieux en Asie ? Ou au contraire, doit-elle opter pour une langue populaire en courant le risque d'être banale, sous prétexte que la Parole de Dieu s'adresse à tous et rejoint les gens dans les circonstances les plus ordinaires de leur vie ? La traduction doit-elle éliminer les nuances subtiles du pluriel honorifique pour promouvoir une démocratie égalitariste ? La traduction doit-elle opter pour une phraséologie archaïque et solennelle ou employer la langue moderne ? La King James ou la Good News Bible ? Les anciennes traductions tamoules, par exemple, faisaient en sorte d'utiliser le plus de mots sanscrits possibles, adoptant le modèle brahmanique privilégiant cette langue. En tamoul la tendance actuelle, soutenue par des mouvements politiques puissants, est de revenir aux racines dravidiennes du « pur tamoul », jusqu'à prendre le risque de tomber dans une préciosité tout aussi affectée. Le style n'est pas indemne de connotations politiques.

2. Le processus de traduction

Puis vient le travail de traduction lui-même. La langue est l'une des sources et des formes les plus profondes de la culture. Voilà pourquoi elle est porteuse d'une telle charge émotionnelle. Elle peut être un facteur d'unité, comme en Chine où une écriture commune rassemble plus d'un milliard de personnes appartenant à différentes ethnies et entités linguistiques. Mais elle peut devenir également une cause d'antagonisme ; ce dont témoignent les conflits linguistiques dans les pays où sont parlées plusieurs langues : Inde, Sri Lanka, Espagne, Belgique, etc.

Quoi qu'il en soit, la traduction est une quintessence de l'interaction culturelle et même religieuse. La traduction est interprétation. En passant d'une langue à une autre on entre dans une autre vision du monde, une autre psychologie individuelle et sociale, une autre sphère symbolique. La langue véhicule des millénaires d'expériences humaines, de relations avec le monde environ nant et avec l'au-delà.

Nous pourrions multiplier les exemples de ces diversités culturelles que le travail de traduction met à jour. À ce titre, rappelons que le symbolisme des couleurs diffère d'une culture à l'autre : le blanc pouvant symboliser la mort en Extrême-Orient. Le « vent du sud » – un signe de chaleur accablante en Lc 12,55 – est, au contraire, le symbole d'une brise rafraîchissante dans le Sud de l'Inde dont le contexte géographique est totalement différent. Plus significatif encore, le pain quotidien et le pain eucharistique perdent beaucoup de leur portée symbolique dans les cultures du riz. Le vin, considéré comme une boisson toxique, évoque une vie dissolue dans l'Inde puritaine. Dans ce même pays, le mot « Bible » est chargé d'accents étrangers, évoquant le prosélytisme agressif de nombreux « collèges bibliques » et colporteurs de bibles. Un de mes collègues, qui travaille dans le monde universitaire indien, m'a dit être très attentif à parler des « Écritures chrétiennes » plutôt que de la Bible.

La traduction du nom de Dieu revêt un enjeu important auquel fut déjà confrontée la LXX (Septante), l’aînée de toutes les traductions bibliques. Le tétragramme hébreu, YHWH, est le nom qui ne peut être intégralement saisi ni même prononcé. Il évoque le mystère. Il est également purement hébraïque, ayant une sonorité barbare pour des oreilles grecques. La LXX le traduisit par kyrios, « Seigneur », suivant ainsi 1'usage synagogal qui adoptait pour la lecture publique le terme d'adonai : Ainsi, le nom de Dieu fut-il universalisé en perdant sa sonorité particulière. Il se référait désormais à un concept clair correspondant à ce que devait être la divinité. Alors que YHWH ne pouvait être adoré que par des Juifs, le kyrios pouvait l'être par l'ensemble du monde grec. Il en fut de même pour la traduction d'élohim par theos. La forme hébraïque plurielle d'élohim, s'appliquant à Celui qui est Un, est porteuse d'une certaine aura de mystère. Quant au terme theos, il évoquait pour les lecteurs grecs du troisième siècle avant Jésus Christ, les spéculations ontologiques séculaires sur la nature de la divinité – et cela, aussi bien implicitement qu'explicitement. La perte de la dimension poétique du mystère fut ainsi compensée par l'apport d'une précision conceptuelle. Ce problème fondamental pour dire « Dieu » se retrouve dans maintes langues d'Asie. Soit qu'il y ait trop de dieux comme en Inde, où il est difficile de trouver un terme pouvant s'appliquer au Dieu unique. Soit que le contexte religieux et culturel répugne à utiliser le concept d'un dieu personnel comme en Asie de l'Est, où il faut avoir recours à des arrangements linguistiques autour des thèmes du Ciel, de l'Esprit, etc.

La question ne se joue pas uniquement au niveau des concepts. La langue est l'expression de relations sociales profondément enracinées dans une tradition. Les options linguistiques peuvent manifester et véhiculer des changements sociaux. L’exemple significatif du pluriel honorifique a déjà été mentionné ci-dessus. L'hébreu n'a pas cette forme de pluriel, qui irait à l'encontre de l'égalitarisme promu par l'alliance. Alors que les langues latines (à la différence de l'anglais) ont un pluriel honorifique, nous le voyons s'estomper aujourd'hui, au moins dans la langue parlée, en raison d'un processus de démocratisation. Mais le traducteur se trouvera confronté à un sérieux problème quand il devra traduire les dialogues bibliques dans le contexte des sociétés asiatiques, marquées par un sens de la hiérarchie important. Celles-ci, en effet, font un usage très subtil de ce pluriel et de ses différentes formes. Faut-il « absolutiser », la culture biblique ? Les langues asiatiques doivent-elles perdre leurs richesses linguistiques pour imiter les formes démocratiques occidentales ? La traduction de la Bible doit-elle devenir le vecteur d'un processus d'occidentalisation ou de sémitisation ?

Autre exemple : l'émergence du féminisme et le rejet du langage sexiste dans les Écritures. La NRSV (New Revised Standard Version) et maintes traductions nouvelles ont essayé de résoudre cette question. Mais il ne faudrait pas faire de la NRSV une « traduction pour traducteurs », un modèle pour la traduction en hindi, tamoul, tagalog ou japonais. Les sensibilités féministes peuvent prendre des modalités diverses en fonction des cultures.

La traduction est une proposition risquée, mais elle est également une obligation incontournable. Un dicton laisse entendre que le traducteur est un traître – traduttore traditore – témoignant de la perception pessimiste d'un risque réel. La traduction est une pérégrination à travers les vastes paysages humains des diverses cultures du monde. Ce processus peut comporter des pertes et des gains. En voyage, vous pouvez perdre vos bagages, mais vous pouvez aussi les remplir d'acquisitions nouvelles. La traduction reprend le parcours d'Abraham : « Sors de ton pays, de ta parenté, de la maison de ton père et va vers le pays que je te montrerai » (Gn 12,1). Abraham quitta la riche culture sumérienne d'Ur pour obéir à l'appel « d'aller de l'avant ». C'est à ce même type d'appel que répond la traduction biblique. Car elle est la première étape – et la plus importante – qui permettra à la Bonne Nouvelle d'embrasser toutes les cultures du monde et d'accéder ainsi à sa plénitude. La traduction est tout sauf un calque. Elle est le médium créatif de la rencontre interculturelle. Comme toute activité de ce type, elle encourt le risque de sortir de la matrice originelle pour aller à la rencontre du monde, et favoriser une croissance. Par le biais de la traduction, le texte connaît une vie nouvelle, sans laquelle il serait mort-né ou resterait lettre morte.

Communication et culture

La transmission de la Parole de Dieu n'est pas non plus exempte de conditionnements culturels. Puis-je me permettre d'illustrer ce propos par une expérience personnelle ? Quand j'ai pris la responsabilité d'un district rural dans le Nord du Tamil Nadou, j'avais hâte d'initier une catéchèse biblique. Comme il existait une école élémentaire dans le village, j'en avais déduit que les jeunes savaient lire et écrire. Je leur distribuai donc des cahiers et des crayons et, pour commencer, je leur demandai de noter le titre des paraboles de Jésus qu'ils connaissaient. La maladresse avec laquelle ils se servirent de leur matériel, me fit comprendre que leur capacité à lire et à écrire ne correspondait pas à la réalité. La plupart des filles n'étaient pas scolarisées. Quant aux garçons, ils ne fréquentaient l'école que sporadiquement et beaucoup abandonnaient. En bref, les jeunes auxquels j'avais à faire étaient quasiment illettrés. Une approche livresque n'avait donc aucun sens. Il me fallait trouver une autre modalité. Ils aimaient chanter, et il existe un riche répertoire de chants bibliques en tamoul. C'est donc par le chant que je poursuivis mon initiation biblique.

Voilà qui montre bien que l'apostolat biblique ne peut se contenter d'une approche livresque. Elle doit tenir compte du contexte de l'illettrisme ou, au contraire, de la capacité de lire. Dans le contexte de l'illettrisme, la transmission de la Parole de Dieu doit recourir aux chants, aux courtes pièces de théâtre, à la danse, aux bandes dessinées. Quand les gens savent lire et écrire, l'apostolat doit prendre en considération le développement des nouveaux moyens de communication : radio, films, CD, TV, Internet, etc. Le Bulletin Dei Verbum, la revue de la FBC, est un bon forum d'échange en matière d'expériences d'apostolat biblique. Enfin, il existe une forme privilégiée de transmission, que les communautés soient composées de personnes ayant accès ou non à la lecture et à l'écriture. Je veux parler du partage (vg. lectio divina) et de la célébration communautaires de la Parole. Voilà qui, une fois encore, soulève la question de l'inculturation de la liturgie, un vaste sujet auquel un panel spécifique sera consacré demain.

Interprétation et culture

L'étape suivante est celle de l'interprétation de la Parole de Dieu. Le récent document de la Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (1993), a passé en revue la riche diversité des modalités les plus courantes d'interprétation. La méthode historico-critique a perdu son monopole. Outre les techniques et approches rhétorique, sémiotique, sociologique, nous disposons maintenant d'une lecture de la Bible post-shoa, des approches canonique, libérationiste et féministe. Le document ne parle pas des approches africaines et asiatiques, probablement parce qu'elles ne sont pas encore formulées avec suffisamment de clarté. Mais elles n'en sont pas moins en cours d'élaboration. Dans les facultés de théologies indiennes, bon nombre de mémoires de maîtrise et de thèses de doctorat en théologie tentent d'établir un lien entre l'exégèse biblique et cette méthode traditionnelle de la dhvani, appliquée à l'Écriture hindoue (1).

Sans nous perdre dans de vagues spéculations, notons qu'une exégèse biblique universitaire sui generis est en train d'émerger en Inde, et probablement ailleurs, en marge de la recherche occidentale. Nous avons des dictionnaires grecs et hébreux en langue khasi, des concordances, synopses, dictionnaires bibliques dans les diverses langues parlées en Inde. Des revues bibliques et des commentaires paraissent en tamoul et malayalam. Des instituts bibliques fonctionnent dans différentes parties du pays. À ce sujet, il faut noter qu'en Inde, la recherche exégétique est soutenue par un mouvement biblique vivant, avec lequel elle agit de concert. Nous pouvons espérer (ou au moins rêver ?) qu'une ligne d'interprétation biblique spécifiquement asiatique, intégrant toutes les richesses culturelles de ce continent, émergera. Voilà qui mettrait fin au monopole actuel de l'Occident sur l'exégèse universitaire, et contribuerait à une véritable approche œcuménique de la Parole de Dieu.

Le témoignage comme interprétation

Enfin, n'oublions pas la transmission de la Parole de Dieu à travers le témoignage. Les mots de la Bible sont ordinaires ; ils appartiennent aux registres culturels de la vie quotidienne. C'est l'histoire à laquelle ils sont associés qui leur donne leur signification biblique spécifique. El s'appliquait aux divinités du panthéon cananéen. Il devint le nom du Dieu biblique en tant que Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Dieu de l'Exode et du Sinaï, Dieu de Jésus Christ. Les termes « baptême » et « repas » du Seigneur ne sont pas tombés du ciel. Dans la vie courante, ils ne signifiaient rien d'autre que se laver et manger. Le terme agape ne se comprend vraiment qu'au pied de la croix. Les dictionnaires ne suffisent donc pas à déterminer le sens des mots. La langue naît de la vie d'un peuple, et les significations se précisent en fonction de la manière dont elle est contextualisée et vécue. Toutes les formes de communication du message divin resteraient vides si elles n'étaient portées par un témoignage fidèle, fidèle à l'égard de Dieu et fidèle à l'égard de l'homme.

C'est surtout le saint qui incarne cette authenticité tout à la fois divine et humaine, d'une vie fidèle à Dieu et à l'homme. Les saints sont des événements culturels, dans la mesure où leur charisme répond aux attentes confuses de leur génération. Ils sont des événements culturels transcendentalisés, quand ils lancent le défi de la Parole de Dieu et donnent une forme humaine concrète à la rencontre entre la Parole et les cultures humaines.

Conclusions

La Parole de Dieu est indissolublement liée à la culture, tant dans l'élaboration de sa formulation écrite que dans ses multiples modalités de transmission. Cette contextualisation n'est pas un aspect optionnel secondaire de l'apostolat biblique. Elle est la condition essentielle de sa profondeur. Elle ne peut être esquivée ni abandonnée à quelques études spécialisées.

On a coutume de dire qu'en politique, la pire de toute est celle des gens qui prétendent ne pas en faire. De même dans la relation aux cultures, rien de pire que d'affirmer ignorer la culture et ne connaître que la Parole de Dieu dans sa pureté intrinsèque. Car une telle « pureté » n'existe pas : la Parole a pris chair. Jésus Christ n'est pas une exception. Il est l'ultime expression d'une loi d'implication divine dans le monde, et cela depuis les origines de la création.

L'interaction de la Parole de Dieu et des cultures est complexe. Une complexité que le terme d' « inculturation » ne parvient pas à exprimer adéquatement. De fait, il semble présupposer que la culture est monolithique, ce qui donne – inconsciemment mais efficacement – une valeur privilégiée aux cultures dominantes. Or, aujourd'hui, le contexte culturel peut nous acculer à lancer un défi prophétique à l'égard de certains traits de la culture oppressive dominante : systèmes de classe et de caste, racisme, sexisme, colonialisme, etc. Dans les cultures, comme dans les autres aspects de l'existence humaine, la pierre de touche de l'authenticité évangélique est le respect des « petits » et de leurs cultures : qu'il s'agisse de contre-cultures, de cultures alternatives ou minoritaires. Par conséquent, la contextualisation de la Parole dans les différentes cultures du monde est structurée selon une double polarité :

• Le pôle de l'incarnation, qui poursuit le processus du devenir-chair de la Parole dans le monde créé par Dieu et rempli de l'Esprit. Cet aspect correspond à notre foi en un Dieu d'amour qui, à travers la création, l'alliance et l'incarnation, est devenu le partenaire de notre histoire humaine.

• Le pôle de la critique prophétique, qui expose la culture au « glaive à double tranchant, capable de discerner les pensées du cœur » (He 4,12). C'est l'évangélisation des cultures, impliquant l'appel à la conversion. Cet aspect opposé correspond à notre foi en un Dieu trois fois Saint qui transcende toutes les réalités humaines, et dont « les chemins ne sont pas nos chemins » ni « les pensées nos pensées » (Is 55,9).

Nous ne pouvons séparer ces deux pôles, pas plus que nous ne pouvons dissocier les deux visages de ce Dieu en qui nous croyons.

© Lucien Legrand, Missions Etrangères de Paris, professeur de Nouveau Testament à l’Institut Pontifical Saint-Pierre à Bengalore (Inde), SBEV, Bulletin Information Biblique n° 67 (décembre 2006), p, 4. 

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(1) S'appliquant à la « résonance », à l'écho ou pouvoir suggestif du texte, la dhvani se meut sans discontinuité de la phonétique à la grammaire et à la linguistique, de la rhétorique à la nature de la communication et du langage; et, enfin, de là jusqu'à la nature indescriptible de l'atma ou purusa. Bhartrhari dit : « Le Brahman sans commencement ni fin est le principe du verbe, qui est impérissable ; du même se développe le monde des phénomènes signifiants, comme une splendide création » (Vakyapadiya).

 
 
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