462
Marie Madeleine
466
mystique
467
Union à Dieu
38
Beaude Joseph
Chrétiens sans église: la conscience religieuse et le lien confessionnel au 17e siècle
2-07-071199-4

Réf. 730 :La vie suréminente selon Bérulle

Elévation sur sainte Madeleine
2-204-08749-0

Réf.730:  La vie suréminente selon Bérulle

Supplément au cahier Evangile N° 138
La vie suréminente selon Bérulle
Théologie
 
Approfondir
 
Madeleine à la veilleuse, Georges de La TOUR -1635. Paris, ...
Au XVIIe s., pour Pierre de Bérulle, Madeleine, c'est le christianisme du silence, de l'amour pur, de la relation personnelle et individuelle. En somme, la première entre les mystiques.
 

Pleurer ses péchés pendant des années dans sa solitude de Provence, même en pensant que ses pleurs sont aussi de joie et d’action de grâces parce que ses péchés lui ont été remis, n’est pas du goût de tous.

À un an d’intervalle, paraissent deux livres qui repoussent les larmes comme caractère principal de la Madeleine :
- en 1627, l'Élévation à Jésus-Christ notre Seigneur sur la conduite de son esprit et de sa grâce vers sainte Madeleine, l’une des principales de sa suite, et des plus signalées en sa faveur et en son évangile de Pierre de Bérulle.
- en 1628, Tableau de la Madeleine en l’état de parfaite amante de Jésus, de Charles de Saint-Paul.

Dès les premières lignes de son Élévation, Bérulle écrit : "Le choix le plus rare de votre amour, le plus digne de vos faveurs, le chef d’œuvre de vos grâces est en la Madeleine." Bérulle dit aussi qu’elle est "choisie entre les plus choisies".

Deux mots selon lui caractérisent la Madeleine : privilège et excès. Son livre est la célébration du privilège qui la distingue dès qu’elle accourt aux pieds de Jésus dans la maison du pharisien, et qui engendrera tous les privilèges suivants, de plus en plus grands. D’emblée elle n’est plus pécheresse ni pénitente. Elle est livrée d’un coup à la vie suréminente : "il n’y a plus qu’éminence et sainteté en elle." En un instant celle qui se présente déjà comme toute défaite d’elle-même devient "pure capacité de Jésus".

Son privilège est d’avoir été choisie sans motif ni raison, simplement parce que c’est elle, pour connaître un amour qui excède les capacités de son cœur.

Bérulle la compare à Jean : "Quoique saint Jean soit le disciple bien-aimé, il semble céder sur ce point à Madeleine, et qu’à proprement parler d’une même source il tire plus de lumière et elle plus d’amour." La condition de l’amour le plus extrême est la nuit. Madeleine est livrée à l’ignorance. On pourrait dire qu’elle n’a pas la foi, c’est-à-dire la connaissance des vérités révélées, "la somme des connaissances professées", selon l’expression de Bérulle. Une connaissance, dit-t-il, que même les démons possèdent, pour la combattre.

Il écrit que l’amour de Madeleine est "destitué d’intelligence". Mais le savoir que possède Madeleine, c’est la "science des saints". Cette expression qui n’est pas propre à Bérulle est, à l’époque, synonyme de ce nous appelons la mystique : on la nomme aussi alors “science mystique” ou “science expérimentale”.

Pierre de Bérulle, L'Élévation sur sainte Madeleine, chap. X :

... quelques esprits du temps qui prennent pour des songes ce qui passe leur sens. Ils ne peuvent approuver ce qu’ils n’ont éprouvé ; même ils ne peuvent supporter ce qu’ils ne peuvent comprendre, comme si la conduite et l’opération de Dieu étaient limitées ou à leur connaissance ou à leur expérience. Et toutefois non seulement les profanes donnent contre cet écueil, mais quelques autres encore, lesquels au lieu de s’humilier, ou de ce qu’ils traitent si peu avec Dieu, ou de ce qu’ils ne méritent pas d’avoir part à ses voies particulières, se veulent rendre les arbitres de toutes les voies de Dieu et osent pénétrer ce sanctuaire, bien qu’il soit plus voilé, plus séparé, plus réservé que n’était pas celui du Temple. C’est le secret de Dieu, c’est la conduite de son amour, c’est un don différent, c’est une science à part, c’est la science des saints. Les plus savants ne sont pas les plus saints, ni les plus intelligents en cette matière, mais les plus humbles et les plus aimants, et ceux à qui Dieu daigne donner ce discernement.

Voilà, notons-le en passant, les théologiens, du moins quelques-uns d’entre eux, comparés aux philosophes qu’on appelait alors libertins ! Ils ne connaissent pas cette science d’expérience pure qui caractérise la mystique et dont la définition, très répandue à l’époque est "l’union à Dieu sans intermédiaire". Cette union abolit donc toutes les médiations, celles de la doctrine, de la parole, de l’institution, voire des sacrements. C’est pourquoi Madeleine est la plus silencieuse, comme Jésus est le plus silencieux à son égard : "Jésus qui parle à plusieurs en sa croix ne parle point à Madeleine ; Jésus qui parle de plusieurs en sa croix ne parle point de Madeleine." "Madeleine entretient Jésus de son silence et le silence de Jésus sert d’entretien à Madeleine." Entre eux, tout est sans mots.

C’est ce silence que Madeleine va continuer à vivre dans sa solitude de la Sainte-Baume et même accentuer. Contemplative ne signifie en rien visionnaire. Madeleine en sa grotte est dépourvue de toute expérience sensible, visuelle, auditive, de son amour. C’est la nuit qui s’intensifie. Car si Jésus l’a conduite dans son désert provençal, c’est pour plus de privation encore. C’est en somme l’excès d’abandon qu’elle y trouve. L’excès de délaissement est le privilège de l’amour le plus excessif. Madeleine à la Sainte Baume est à l’épreuve, selon les termes de Bérulle, de l’amour séparant et de l’amour crucifiant. Pourtant au Calvaire elle a subi déjà l’épreuve de l’amour crucifiant. Oui, mais dit le texte de l'Élévation, Madeleine n’a alors souffert que les "douleurs extérieures", il faut maintenant, en Provence, qu’elle soit associée aux "douleurs intérieures", aux "souffrances secrètes et divines" de l’âme de Jésus. La raison en est : "Afin que vous ayez dans l’éternité autant de part à Jésus glorifié que vous aurez eu de part en la terre à Jésus crucifié."

Le moyen de cette nuit obscure peut, au premier abord, paraître étonnant : Jésus fait faire à Madeleine, après coup, l’expérience de sa vie cachée pendant trente ans à Nazareth. Or, cette expérience n’est pas du tout comme celle que Marie, la mère de Jésus, a pu vivre : celle de l’intimité, des moments de tendresse et de joies simples et quotidiennes avec son fils. Jésus lui donne d’éprouver "la privation d’effets et d’états dus à ses grandeurs". Pendant trente ans, Jésus a souffert l’occultation de sa condition divine. C’est, en son enfance et sa jeunesse, l’expérience de l’abandon du divin qu’il refait, bien moins longtemps, sur la croix : "Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ?" Madeleine doit à son tour la refaire pendant trente ans en son désert. C’est le désert le plus désertique. Elle qui a connu pendant la vie publique des instants privilégiés de proximité avec Jésus, l’en voilà défaite et déprise pendant trente ans. Mais, bien davantage, elle doit aussi être associée à son Seigneur disparu pour endurer l’absence du Père, comme lui l’a connue. Là voilà, en son désert, la plus délaissée, et par le Fils, son amour, et par le Père : trente ans pour elle d’absence du divin. Mais c’est son extrême privilège.

Dans l'Élévation de Bérulle, Madeleine est, en somme, décrite, évoquée et priée comme la première et la principale des mystiques. Sans doute même l’unique et la seule ; tous ceux et celles qui viendront après elle n’en seront que des approches des plus imparfaites. Elle est la mystique absolue chez qui l’excès d’amour va de pair avec l’excès d’anéantissement. C’est pourquoi Bérulle la célèbre par un soupir et un désir impossible : "Heureux qui connaîtrait cette âme et saurait ses pensées. Heureux qui aurait part à ses secrets et incomparablement plus heureux que s’il avait part aux secrets de tous les grands et de tous les savants de l’univers."

Un livre de Leszek Kolakowski où figurent beaucoup de mystiques s’intitule, dans sa traduction française, Chrétiens sans Église ; on est tenté de dire que Madeleine en est la figure inaugurale et essentielle. L’Église, c’est à l’origine le christianisme apostolique, celui de la parole, de l’enseignement, du groupe des Douze et, plus largement, des disciples. Madeleine, comme nous l’avons vu dans la plupart des textes cités, c’est au contraire le christianisme du silence, de l’amour pur, de la relation personnelle et individuelle. Même dès l’origine des rencontres avec Jésus, Bérulle oppose la vocation des apôtres appelés par une parole pour exercer la parole à leur tour, à l’élection d’amour de Madeleine.


© Joseph Beaude ,
SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 138  (décembre 2006), "Figures de Marie-Madeleine", p. 98-100.

 

 
Laurent de La Hyre, L’Apparition du Christ à Marie-Madeleine ...
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org