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Marie Madeleine
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pècheresse pénitente
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Guinot Jean-Noël
Supplément au cahier Evangile N° 138
La pécheresse pénitente
Théologie
 
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Madeleine pénitente
, Philippe de Champaigne 1657 -Mu ...
Au VIe s., Grégoire le Grand identifie la pécheresse pénitente avec Marie-Madeleine...
 

Dans son traité "Sur la pénitence", Ambroise opère encore une distinction assez nette entre la sœur de Lazare et la pécheresse de Lc, même si le rapprochement des deux scènes contribue à entretenir entre les deux femmes une certaine ambiguïté.

De même, dans son "Commentaire sur Luc", Ambroise admet qu’il pourrait n’y avoir eu qu’une seule femme, pécheresse dans un premier temps, puis parvenue à un état de perfection, ce qui lui permet, à la suite d’Origène, de rendre compte de deux onctions successives, d’abord sur les pieds, puis sur la tête du Christ. Mais il ne confond pas davantage cette femme avec Marie, la sœur de Lazare.

C’est seulement avec Augustin (IVe-Ve s.) qu’un pas est franchi et qu’est affirmée l’unicité du personnage. S’efforçant à son tour de résoudre, une à une, les contradictions relevées entre les évangiles, Augustin tient qu’il s’agit de deux scènes distinctes, chez deux Simon différents, mais que les gestes d’onction sont accomplis par une seule et même femme, Marie de Béthanie.

Jérôme (IVe s.), dans sa lettre à Marcella, serait-il allé plus loin encore, comme certains l’ont pensé, en assimilant Marie-Madeleine à la pécheresse de Lc ? On peut en douter. En écrivant que " Marie-Madeleine est celle-là même dont le Christ avait expulsé sept démons, afin qu’où avait abondé le péché surabondât la grâce ", il ne fait que reprendre la précision donnée par Marc relatant l’apparition du Ressuscité à Marie de Magdala (Mc 16,9). Sans doute peut-il se souvenir aussi de la même précision fournie par Lc 8,2 décrivant l’entourage féminin de Jésus, dont nous avons dit qu’elle avait pu faciliter l’assimilation entre Marie de Magdala et la pécheresse de chez Simon le Pharisien ; mais on hésitera à la mettre au compte de Jérôme.

Au VIe s. en tout cas, avec Grégoire le Grand, l’identification de la pécheresse avec Marie-Madeleine est pleinement réalisée.

Grégoire le Grand, "Homélie sur Ézéchiel" VIII, 2.21 :

Souillée de tant et tant de fautes, Marie-Madeleine s’en vint aux pieds de notre Rédempteur, en larmes ; mais qui inonda son âme au-dedans, sinon celui dont, au-dehors, la bonté l’accueillait ? Qui provoquait ses pleurs par l’esprit de componction, sinon celui qui, à l’extérieur, sous les yeux des convives, la recevait pour le pardon ? C’est notre Rédempteur qui arrachait au péché l’âme de cette femme, touchée au vif par le regret, et l’accueillait pour l’en délivrer. […] À cette source de la miséricorde s’est purifiée Marie-Madeleine, d’abord pécheresse notoire, qui lava ensuite ses taches par ses larmes, effaça ces taches en rectifiant sa conduite.

Grégoire procède à la même assimilation dans l’homélie qu’il consacre à la pécheresse de Lc. On voit nettement alors comment l’incidence de Mc 16,9 sur Marie de Magdala a permis l’identification des deux femmes.

Grégoire le Grand, "Homélies sur les Évangiles" 33,1 :

Celle femme, Luc l’appelle une pécheresse, Jean la nomme Marie, et nous croyons qu’il s’agit de cette Marie dont Marc assure que sept démons avaient été chassés. Or que désignent les sept démons, sinon l’ensemble des vices ? Comme le temps tout entier est renfermé en sept jours, le chiffre sept représente bien l’universalité. Marie a donc eu sept démons, puisqu’elle fut remplie de tous les vices. Mais voici qu’elle regarda la honte de ses souillures, elle courut les laver à la source de la miséricorde, sans rougir en la présence des convives. Comme elle rougissait d’elle-même au-dedans, elle crut que la honte qu’elle pouvait avoir au-dehors n’était rien.

À la suite du pape Grégoire le Grand, Bède le Vénérable (VIIe-VIIIe s.) affirme avec force qu’on a affaire dans tous les cas, y compris avec la pécheresse de Lc, à une seule et même femme, Marie-Madeleine, autrement dit Marie, la sœur de Lazare, d’abord pécheresse et pénitente en Lc, puis sainte et chaste en Jn. Il conteste même l’opinion des exégètes qui voudrait opérer une distinction entre ces femmes.

À l’opposé de ce que l’on constate dans l’exégèse grecque, on assiste donc, en Occident, à une unification progressive du personnage et à son identification avec Marie-Madeleine. Ce qui n’était encore chez Ambroise qu’une éventualité devient avec Augustin une certitude : une seule et même femme, Marie, la sœur de Lazare, est tenue pour l’auteur des scènes d’onction rapportées par les évangélistes. À partir de Grégoire le Grand, dont l’influence semble avoir été considérable sur toute la tradition postérieure, le lien est définitivement opéré entre Marie la pécheresse repentie et le personnage de Marie-Madeleine que l’on retrouve au pied de la croix et au matin de la Résurrection devant le tombeau vide. Pluralité de personnages pour les Pères grecs, unicité pour les Pères latins : sur ce point au moins, l’écart entre Orient et Occident est manifeste. Sans doute s’est-il trouvé, dans le monde grec aussi, des exégètes pour considérer qu’une seule et même femme était l’auteur des différentes scènes d’onction, mais telle ne paraît pas avoir été l’opinion dominante, et surtout cette femme ne paraît jamais avoir été vraiment identifiée avec Marie-Madeleine. Il était nécessaire de souligner ce point avant d’aborder l’exégèse patristique des scènes d’onction.

© Jean-Noël Guinot , SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Évangile n° 138  (décembre 2006), "Figures de Marie-Madeleine", p. 22-25.

 

 
Lc 8,2
Mc 16,9
 
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