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Melchisédech
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Nouveau Testament
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Cerbelaud Dominique
Melchisédech dans le Nouveau Testament
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Un seul écrit néotestamentaire mentionne Melchisédech : l'Épître aux Hébreux...
 

On le voit : les derniers textes que nous venons de citer s’appuient sur le passage de la Genèse concernant Melkisédeq, mais non sur le verset de psaume où son nom apparaît. Il n’en va pas de même dans l’unique écrit néotestamentaire qui mentionne ce personnage : l’Épître aux Hébreux.

Si les Pères de l’Église ont agrégé ce texte au corpus paulinien, la critique moderne a eu tôt fait de l’en extraire : ni par le style, ni par le contenu cette " lettre " ne ressemble aux écrits authentiques de Paul. S’agit-il d’ailleurs d’une lettre ? On a plutôt le sentiment de lire un court traité de théologie portant notamment sur la question du sacerdoce, et plus précisément sur la reconnaissance du sacerdoce du Christ.

Proche semble-t-il du monde alexandrin (il y a des proximités lexicales avec Philon, des réminiscences du livre de la Sagesse…), l’anonyme développe ainsi un thème puissamment original. L’homme Jésus s’est toujours situé aux antipodes de l’univers sacerdotal, comme d’ailleurs l’auteur l’avoue au passage (cf. He.7,13-14 ; 8,4). Ce qui intéresse ce dernier, ce n’est justement pas le Jésus historique, mais le Christ ressuscité reconnu comme médiateur (un mot rare qui apparaît trois fois dans l’épître : He 8,6 ; 9,15 ; 12,24). Cette fonction médiatrice fait du Christ un prêtre selon l’ordre de Melchisédech (Ps 109,4 LXX) : une lignée qui s’oppose à celle des prêtres lévitiques du Temple, dont le sacerdoce transitoire paraît dès lors voué à disparaître (He 8,13).

Une telle polémique suscite aussitôt la question de la date de l’opuscule : l’auteur écrit-il avant la chute du Temple en 70 de notre ère, ou après ? On trouve divers indices : le post-scriptum " paulinien ", He 13,22-25, venant après la conclusion de He 13,20-21 ; l’allusion à une persécution qui pourrait être celle de Néron, He 12,4 ; l’évocation du culte du Temple " au présent " (He 8,4-5 ; 13,10) feraient pencher en faveur de la première hypothèse. Du même coup, l’aspect polémique de l’écrit se renforce : par sa résurrection, le Christ a frappé de péremption un sacerdoce lévitique pourtant encore en fonction !

Dernière question : à qui l’auteur s’adresse-t-il ? La mention des destinataires (épître " aux Hébreux ") n’apparaît pas dans le texte, mais seulement à partir du IIe siècle. Que signifie-t-elle ? Le terme renvoie normalement au monde juif, ou pour le moins judéo-chrétien. De fait, l’auteur s’adresse à des frères saints (He 3,1). En raison de l’importance qu’il donne à la figure de Melkisédeq, comparable à celle que lui confèrent certains textes de Qumrân — du moins si l’on accepte les hypothèses évoquées ci-dessus à ce propos —, certains n’ont pas hésité à imaginer que l’écrit était destiné à des qoumraniens devenus chrétiens ! Cela paraît bien hasardeux. Tout au plus peut-on supposer un groupe destinataire sensible à la thématique sacerdotale, que ce soit dans le voisinage des esséniens ou… des sadducéens !

Si cette thématique occupe, comme je l’ai dit, une grande place dans l’épître (pratiquement du chap. 2 au chap. 10), les allusions à Melkisédeq se concentrent dans les chap. 5 à 7. Et cette évocation s’ouvre par Ps 109,4 LXX : un verset que l’auteur cite ou utilise à six reprises (He 5,6 ; 5,9 ; 6,20 ; 7,11 ; 7,17 ; 7,21) !

En ce qui concerne Gn 14, le passage essentiel de l’épître se lit ainsi :

Épître aux Hébreux 7,1-3 :

Ce Melchisédec donc, roi de Salem, prêtre du Dieu Très-haut, qui alla au-devant d’Abraham revenant de la défaite des rois et le bénit, auquel aussi Abraham attribua la dîme de tout, qui est d’abord interprété roi de justice, et ensuite aussi roi de Salem, c’est-à-dire roi de paix, sans père, sans mère, sans généalogie, n’ayant ni commencement de jours ni fin de vie, rendu semblable au fils de Dieu, [Melchisédech] demeure prêtre durablement.

Une telle série d’assertions mérite que l’on s’y arrête.

Soulignons tout d’abord la reprise du texte de la Genèse, dans les seuls versets 1-2a. Cette reprise est assez libre, puisqu’elle omet la mention des pains et du vin (Septante) ainsi que les paroles de la double bénédiction ; en revanche, elle ajoute plusieurs éléments : le fait que Melchisédech " alla au-devant d’Abraham revenant de la défaite des rois " (ce qui rappelle curieusement le texte du targoum du " Pseudo-Jonathan ", et surtout les gloses des versets 2b et 3.

L’ interprétation de " Malki-Tsèdèq " comme " roi de justice " nous est familière : nous l’avons rencontrée chez Philon et chez Flavius Josèphe – sans oublier, ici encore, le targoum du " Pseudo-Jonathan ". Quant à l’équivalence de " Shalem " et de " shalom " (" paix " en hébreu), elle se trouve également chez Philon. Somme toute, c’est bien de ce dernier que l’auteur de l’épître aux Hébreux se rapproche le plus : comme en " Leg.All. " III, 79, il fait apparaître par ce jeu d’échos le binôme " justice et paix "… qui dans le texte biblique caractérise les temps messianiques (cf. Is.9,5-6 ; 32,17 ; Ps.71-72,3 ; 84-85,11, etc.).

Mais notre auteur va beaucoup plus loin. Tirant parti du silence biblique concernant la généalogie du roi-prêtre, il n’hésite pas à le déclarer " sans père, sans mère " (un terme que l’on trouve chez Philon dans d’autres contextes), " sans généalogie " ; à suggérer l’éternité de son existence ; enfin à le déclarer " rendu semblable " (on pourrait traduire " assimilé " !) " au fils de Dieu ". Cette dernière expression désigne évidemment le Christ (cf. déjà He 1,2). On peut comprendre de deux façons un tel dithyrambe : au sens faible, Melchisédech " préfigure " Jésus le Christ ; au sens fort, il " s’identifie " au Christ préexistant, apparu en ce monde dès l’époque d’Abraham pour bénir celui-ci ! Comme nous le verrons, une telle hypertrophie n’ira pas sans périls dans certains courants de la tradition chrétienne…


© Dominique Cerbelaud, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 136 (juin 2006), "Melchisédech, prêtre du très-haut", p. 11-12.

 

 
He 7,1-3
1Ce Melkisédeq, roi de Salem, prêtre du Dieu Très-Haut, est allé à la rencontre d'Abraham, lorsque celui-ci revenait du combat contre les rois, et l'a béni.
2C'est à lui qu'Abraham remit la dîme de tout. D'abord, il porte un nom qui se traduit « roi de justice », et ensuite, il est aussi roi de Salem, c'est-à-dire roi de paix.
3Lui qui n'a ni père, ni mère, ni généalogie, ni commencement pour ses jours, ni fin pour sa vie, mais qui est assimilé au Fils de Dieu reste prêtre à perpétuité.
He 7,1-3
 
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