524
Ancien Testament
803
Melchisédech
118
Cerbelaud Dominique
Melchisédech dans l'AncienTestament
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Trois versets seulement, dans l'ensemble de la Torah, évoquent le personnage de Melchisédech...
 

Genèse 14,18-20 - texte massorétique
Et Malki-Tsèdèq, roi de Shalem, fit sortir pain et vin, et lui prêtre pour El Élyôn. Et il le* bénit et dit :
" Béni [soit] Abram par El Élyôn, possédant cieux et terre,
et béni [soit] El Élyôn, qui a livré tes ennemis dans ta main ".
Et il lui donna la dîme de tout.

Ainsi se présentent, dans une traduction très littérale, les trois seuls versets qui évoquent, dans l’ensemble de la Torah, le personnage de Melchisédech.

On le voit : ce fragment ne brille pas par sa clarté. Curieusement d’ailleurs, comme il est aisé de le vérifier, on peut en faire l’ablation sans que le sens de Gn 14 en soit le moins du monde affecté – comme s’il s’agissait d’un morceau inséré à cet endroit. Mais si les exégètes s’accordent sur ce caractère erratique, ils divergent sur la date de cette notice, ainsi que sur les nombreuses énigmes que recèlent ces trente mots du texte hébreu de la Genèse. Sans entrer dans tous les problèmes qu’ils posent, contentons-nous de mentionner les plus importants.

C’est d’abord le nom du personnage, habituellement transcrit en français sous la forme " Melchisédech " (comme l’on transcrit habituellement). Il se compose de deux mots hébreux signifiant " mon roi " et " juste ", et s’apparente ainsi au nom de Adoni-Tsèdèq (" mon Seigneur [est] juste ") que le livre de Josué présente comme… roi de Jérusalem (Jos 10,1-5).

Ce parallèle entre les deux récits incite à reconnaître en " Shalem " la future capitale du royaume de Juda. C’est aussi dans ce sens que va le parallèle entre " Shalem " et " Sion " dans Ps 76,3. Mais d’autres villes pourraient être désignées par ce toponyme. Ainsi, il existe un Salim à 5 km à l’est de Sichem, qu’évoque notamment le livre de Judith (4,4).

Mais s’agit-il d’un toponyme ? Tel qu’il est vocalisé, le mot peut vouloir dire " complet ", " sain et sauf ", comme en Gn 33,18, ou " allié ", comme en Gn 34,21. Il vient de la racine qui a donné " shalôm ", la paix — et nous verrons que certains commentateurs sauront faire retentir cet écho.

Par ailleurs, quel sens faut-il accorder à l’offrande de ce personnage, constituée de pain et de vin ? La conjonction " et " ayant un sens beaucoup plus large en hébreu qu’en français, certains traduisent : " or il était prêtre… " ; le pain et le vin peuvent dès lors constituer un repas destiné à rassasier la troupe d’Abraham (qui, à ce stade, se nomme encore " Abram " : il ne changera de nom qu’en Gn 17,5), ou encore un rituel d’alliance, comme en Jos 9,11-14 ou 1 S 10,3-4 (ce qui pourrait renforcer la traduction de " mèlèkh shalem " par " roi allié "). Mais si l’on traduit " car il était prêtre ", l’offrande prend l’allure d’un geste " sacerdotal ", comme en Nb 15,4-5.

Si le personnage se présente en effet comme prêtre (on connaît d’autres exemples bibliques de " rois-prêtres "), le nom de sa divinité suscite une nouvelle difficulté. " El Élyôn " n’apparaît qu’une seule autre fois dans le texte biblique, en Ps 78,35. Selon les exégètes, il pourrait s’agir à l’origine d’une (ou de deux !) divinités cananéennes, assimilées par les rédacteurs bibliques au Dieu d’Israël, et comprises dès lors comme désignant " le Dieu très-haut ". On a d’ailleurs un indice de cette interprétation dans la suite du texte, en Gn 14,22.

Enfin, on comprend généralement ainsi le verset 20 : c’est Abraham qui a donné la dîme de tout à Melchisédech. Mais il faut souligner ici l’ambiguïté du texte massorétique.

Dans l’ensemble les versions anciennes modifient peu le texte hébreu. Citons la traduction grecque.

Genèse 14,18-20 - Septante :

Et Melchisédech, roi de Salem, apporta des pains et du vin. Il était prêtre du Dieu très-haut et il bénit Abram et dit : " Abram est béni par le Dieu très-haut, lui qui a créé le ciel et la terre, et il est digne d’être béni, le Dieu très-haut, celui qui a livré tes ennemis entre tes mains ". Et il lui donna le dixième de tout.

Cette fois, c’est sans aucun doute le roi-prêtre qui bénit le patriarche (v. 19), tandis que l’identité du donateur de la dîme reste imprécise au verset suivant. " Melchisédec " s’écrit ici en un seul mot, " Shalem " est compris comme un toponyme et " El Élyôn " désigne le " Dieu très-haut " : la Peshittâ syriaque et la Vulgate latine prendront les mêmes décisions.

Venons-en à l’unique autre mention du personnage dans le texte biblique.

Psaume 110,4 – texte hébreu :

Le Seigneur a juré et ne se repentira pas :
" Tu es prêtre à jamais à la manière de Malki-Tsèdèq ".

Ce psaume – très ancien aux dires de certains exégètes – viserait en fait David, devenu héritier de la royauté sacerdotale en s’emparant de Jérusalem. À titre d’indice, on peut souligner que les premiers mots du verset se retrouvent ailleurs : " Le Seigneur a juré à David " (Ps 132,11 ; voir aussi Ps 89,4). Et c’est bien la thématique royale qui prédomine dans le texte, ce qui accentue l’originalité de l’allusion au sacerdoce : on distingue normalement les deux fonctions, même s’il arrive au roi d’accomplir des tâches sacerdotales, comme d’offrir des sacrifices ou de bénir le peuple.

Pour ce qui est de Jérusalem, la mention de Sion en ce poème (Ps 110,2) renforce de fait l’identification entre " Shalem " et la capitale du royaume de Juda. Quant à l’expression " à la manière de ", elle reste assez floue. On pourrait la traduire " à cause de ", " eu égard à " (cf. Qo 3,18 ; 7,14 ; 8,2).

Sur ce dernier point, la Bible grecque se livre à une interprétation :

Psaume 109,4 – Septante :

Le Seigneur a juré et ne se repentira pas :
" Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédec ".

Elle est suivie par la Vulgate latine (" secundum ordinem Melchisedech "), mais non par la Peshittâ syriaque (" à la ressemblance de Melkizédeq "). D’aucuns comprendront cet ordre de Melchisédech au sens fort : celui d’une lignée, d’une transmission rituelle, distincte de la tradition lévitique.

© Dominique Cerbelaud, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 136 (juin 2006), "Melchisédech, prêtre du très-haut", p. 3-5.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org