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Film
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Pasolini
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Billon Gérard
L’Évangile selon St Matthieu, film de P.-P. Pasolini
Fiche de travail
 
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Affiche du film L’Évangile selon St Matthieu de Pier Paolo P ...
Voilà un film lent, large et profond...
 

Réalisé en 1964, le film en noir et blanc de Pier Paolo Pasolini, L’Évangile selon St Matthieu est devenu un «classique». Magnifiquement restauré, disponible en DVD dans une très belle édition, il défie le temps et dévoile ses richesses.

L’Évangile selon St Matthieu
(Il Vangelo secondo Matteo)

de Pier Paolo Pasolini,
Noir et Blanc, Mono, 137 mn, 1964,
DVD collector, 2003 Carlotta Films.


Devant ce film lent, large et profond, on respire. Pas seulement à cause des larges plans de paysages ou parce qu’il serait moins sanglant que d’autres (la violence est autre), mais parce qu’au bout du compte, le réalisateur, parti – comme son héros ? – dans l’intention de prêcher et de convaincre, lâche prise et laisse advenir à l’écran une part de mystère.

Le DVD comprend le film restauré (français ; italien ; sous-titres français), une bande-annonce d’époque et trois courts-métrages de Nicolas Ripoche réalisés pour cette édition : témoignages de Hervé Joubert-Laurencin, exégète du cinéaste (10 mn), de Virgilio Fantuzzi, jésuite ami de Pasolini (15 mn) et de Enrique Irazoqui, l’espagnol qui interpréta le rôle de Jésus (23 mn). Un regret : l’absence, en bonus, de Sopraluoghi in Palestina , reportage de 55 mn réalisé en 1963 lors de la préparation du tournage (qui eut lieu finalement en Italie du Sud). On aurait aimé mesurer l’apport de ces repérages, les paysages étant plus qu’un décor.

Idéologie et imagination
Le critique Henri Agel était réservé devant un «film qui privilégie la lutte sociale au détriment de l’amour, alors que les deux éléments devraient être unis et transcendés par un courant salvateur» (Le visage du Christ à l’écran, Paris, Desclée, 1985, p. 138).

Certes, il y a une rudesse voulue : celle des lieux (une campagne pauvre, une ville accrochée au rocher – en réalité Matera, en Basilicate), des corps (visages burinés, gestes gauches d’acteurs non-professionnels) et de l’intrigue. Jésus provoque et dénonce ; Pasolini ne distingue pas entre les diverses autorités visées, situées d’emblée dans le camp hostile par leurs costumes et leur arrogance. Les invectives contre les pharisiens (Mt 23) ont, en particulier, une place démesurée par rapport aux autres discours (rien de Mt 13 et si peu de Mt 24-25) ; Jésus les prononce sur fond de chant révolutionnaire russe ; bousculades et interventions de la police qui suivent sont absentes du récit matthéen. Ailleurs, les détenteurs du pouvoir s’excluent du Royaume des cieux, lequel est, par contre, ouvert aux paysans, aux estropiés… et aux enfants. Jésus partage sa joie avec ces derniers, alors qu’il ne peut rien pour le jeune homme riche.

Les choix du cinéaste agacent. On peut les situer dans le contexte des années 60 et les recevoir comme l’expression de ses convictions politiques. Quarante ans après, tout ceci est-il dépassé ? Non. D’abord parce que les invectives font partie du Christ de Matthieu, tout comme l’opposition suscitée par sa mission ; il reste bien sûr à les replacer dans l’ensemble du récit. Ensuite parce que l’imagination de Pasolini déborde son idéologie.

Exigence et douceur
Chez Pasolini, Jésus est essentiellement un orateur. N’est-ce pas le cas aussi chez Matthieu où cinq grands discours charpentent le récit ? Avec audace, le cinéaste s’est affronté à cette prépondérance discursive, a priori moins visuelle que la part narrative (miracles) ; mais il a brisé l’architecture matthéenne, faisant de Mt 10 (les conseils missionnaires) le premier discours, occultant les paraboles de Mt 13 (il y avait pourtant matière à images) et la dimension eschatologique de Mt 24-25 (il ne retient que l’apocalypse sur le temple, étendue à la ville). Trahison ? De l’intrigue évangélique, sans nul doute. Mais, en même temps, redécouverte de certaines harmoniques comme la douceur alliée à la force. Exemple : le sermon sur la Montagne.

Au début, les béatitudes s’énoncent dans des collines désertiques, en plein vent, pour un petit groupe. Il y a là le contre-pied de l’imagerie grandiose du Roi des Rois (de Nicholas Ray en 1961). Dès la neuvième béatitude, Jésus s’expose en plan rapproché ; les plans se succèdent, variant seulement par de légers recadrages ou les éclairages : sont en jeu l’urgence du Royaume des cieux et l’engagement des disciples. La mosaïque des textes bouleverse l’agencement de Matthieu et culmine fortissimo dans le Notre Père, sur fond d’orage. Alors le ton s’apaise, le début orchestral d’une aria de Bach s’élève, le visage du Christ se détend avec l’invitation à abandonner tout souci. Qui sont ses interlocuteurs ? Moins les disciples dans le film que les spectateurs du film. Tels les lecteurs de Matthieu, ils ont devant eux maintenant un résumé de l’enseignement d’un Maître exigeant mais aussi «doux et humble de cœur». Le militant Pasolini a donné à entendre un texte qui lui échappe en partie (il faudrait repérer ailleurs dans l’œuvre les liens de Jésus avec son Père des cieux).

Pasolini a mis en scène quelques miracles. Le «comment» de ces actes lui importe peu. Ils sont victoire de la foi en Dieu et salut des corps. Exemple les premières guérisons : devant les gémissements, Jésus commence par prier. Cela va de soi ? Or, à relire Matthieu, la prière est absente des récits sauf pour les pains multipliés ! Paradoxal Pasolini.

Par ailleurs, il développe, plus que Matthieu, une «humanité» du Fils de Dieu. À la première vision, celui-ci – corps de Enrique Irazoqui mais voix de l’acteur Enrico Maria Salerno – semble dur, tendu. Aux fois suivantes, apparaissent les changements de ton, sourires, hésitations et larmes (à la mort de Jean le Baptiste ou quand il choisit sa « nouvelle » famille face à l’amour maternel).

Une histoire sans suite ?
H. Joubert-Laurencin et V. Fantuzzi racontent qu’après quelques jours de tournage, Pasolini décida de rompre avec le style de ses précédents films. Il s’autorise panoramiques, zooms, changements d’objectifs, tâtonnant pour correspondre à ce qu’il filmait. Dans ce «magma stylistique», les parti pris épousent les scènes : ainsi au rythme saccadé du Sermon succède une séquence fluide qui donne une cohérence narrative aux épisodes de Mt 11, 25 à 12, 21 (première controverse sur le sabbat). Voir aussi les séquences du procès que nous suivons de loin avec les yeux de Pierre (Mt 26, 57-75), de Judas (Mt 27, 1-9) puis de Jean (Mt 27, 10-32). Jean, on le sait, n’est pas mentionné ici par Matthieu mais Pasolini assume deux mille ans de culture chrétienne. Jean et Marie, la «mater dolorosa», sont donc présents, du procès à la croix et au tombeau.

Les disciples, silencieux ou presque, ont une place capitale ; ils voient, ils entendent et ils sont envoyés. Mais en finale, lors de la course vers la montagne où le Ressuscité les attend, se mêlent à eux des paysans et un jeune berger portant sur ses épaules l’enfant que Jésus avait désigné «comme le plus grand dans le Royaume des cieux». L’enfant, cœur de l’Église ? Il y aurait à relire Matthieu sous cet angle, depuis l’annonce à Joseph jusqu’à la louange des tout-petits au jour des Rameaux.

Le cinéaste a malheureusement négligé l’enracinement juif de l’évangile. Tout juste, au cours du dernier repas, Jésus rompt-il une «matsah» (pain azyme). Absence des synagogues et du temple, confusion des scribes et des prêtres. Cette carence rend plus étranges les citations prophétiques, les débats sur les Écritures et les raisons du procès.

Du discours en paraboles (Mt 13), Pasolini a néanmoins retenu la phrase d’Isaïe 6 : «Vous aurez beau voir, vous ne comprendrez pas etc.». Il la place, sur fond noir, lors de l’élévation de la croix. Elle s’adresse à tous : la vie du Christ – en ses débuts lumineux comme en sa fin tragique – est parabole énigmatique.

Empruntés à divers horizons, les extraits musicaux y apportent une touche mélancolique. Le Gloria de la Missa Luba congolaise contraste avec un negro-spiritual déchirant, l’Ode funèbre maçonnique de Mozart ou la Passion selon St Matthieu de J.-S. Bach (l’aria Erarme dich et le chœur final) ; même le chant révolutionnaire est plus nostalgique que martial. L’évangile serait-il une belle histoire d’hier, sans véritable suite ?

Aux disciples d'aujourd'hui de montrer, hors film, hors texte, qu’il ne s’agit pas d’une espérance défunte.

© SBEV Gérard BILLON

Pour lire le récit de St Matthieu
Note sur la crucifixion

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org