1300
Livre de Josué
1301
Murs de Jéricho
25
Abadie Philippe
Les murs de Jéricho (Josué, chapitre 6)
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Un texte à relire à la lumière de l'archéologie et du travail narratif...
 
Les murs de Jéricho s'écroulent. Par le passé, on a tenté maintes explications, depuis les plus extraordinaires (une intervention miraculeuse) jusqu’aux plus naturelles (un séisme, fréquent dans la région). Certains même, voulant concilier toutes les données du texte, ont conjecturé un habile travail de sape au pied des remparts tandis que les prêtres détournaient l’attention des assiégés par des bruits de trompe et d’interminables processions ! Mais est-ce bien lire le texte ?

Afin d’éviter toute projection imaginative, il convient d’en reprendre la lecture, et ce, à la lumière de l’archéologie d’une part (puisque le site de Jéricho a été l’un des plus fouillés d’Israël) et du travail narratif d’autre part.

Une énigme archéologique
Dès l’origine, les fouilles entreprises en 1867 à Tell es-Sultan (l’antique Jéricho) par le capitaine Charles Warren, au nom de la « Palestine Exploration Fund », ne semblent avoir eu qu’un but : prouver la véracité du récit biblique ! […] Il faut attendre la nouvelle mission dirigée par Kathleen Kenyon entre 1952 et 1957 pour que le site soit fouillé avec des méthodes plus rigoureuses. Et les résultats furent surprenants pour le bibliste. De manière schématique, en voici une rapide présentation :

Vers la fin du IXe millénaire, Jéricho se présentait comme un village d’environ trois hectares, entouré d’un mur. Le vestige le plus notable de cette période est la haute tour de pierres […] dont on ignore la fonction exacte.

Au Bronze Ancien I-III (3100-2300), la ville fut dotée d’un mur d’enceinte antisismique [...]

Durant le Bronze Ancien IV (2300-1950), Jéricho fut détruite et son site abandonné n’est occupé que par une population semi-nomade.

Le Bronze Moyen I-II (1950-1550) marqua dans toute la région une période de renaissance urbaine. Jéricho est ceint à nouveau d’un rempart défensif, avec glacis de protection. [...] C’est cette cité qui fut totalement détruite par un violent incendie vers 1550, comme en témoigne l’épaisseur des débris calcinés qui recouvrent les murs. Le site sera abandonné alors pendant presque 150 ans.

Il faut attendre la fin du le Bronze Récent pour retrouver une autre trace d’occupation très partielle du tell comme en témoigne le «Bâtiment du Milieu» (qu’on peut dater entre 1425 et 1275). Il s’agit moins, semble-t-il, d’un fortin que d’une occupation domestique protégée par un mur de clôture. Mais, suite sans doute à la détérioration de la situation économique, le site sera abandonné vers 1275.

Après cet abandon, le site sera réoccupé de manière sporadique, notamment durant les périodes du Fer II A-B (1000-550), s’il faut en croire certaines données bibliques (2 S 10,1-5 ; 1 R 16,34 ; 2 R 2,21), et ce, jusqu’après l’exil. Toute occupation cessa vers 350 ; dès lors le site sera définitivement abandonné, puisque la Jéricho néo-testamentaire se situe sans doute à l’emplacement de la ville actuelle.

Ce rapide survol des données archéologiques fait apparaître l’absence de tout rempart à la date supposée de la conquête du pays, soit vers 1200 ! Comment comprendre pareille lacune ? Certains ont proposé une autre localisation pour la Jéricho biblique, mais aucun site de la région ne s’impose vraiment à la différence de Tell es-Sultan qui a pour lui de bons atouts : la proximité d’une source abondante (Aïn es-Sultan) et la préservation du nom hébreu « Yeriho » dans le village arabe tout proche « er-Riba ». D’autres mettent en avant une forte érosion du tell qui aurait fait disparaître toute trace du rempart du Bronze Récent, ce qui n’est séduisant qu’en apparence. [...]

Plutôt que de chercher à concilier données archéologiques et récit biblique mieux vaut se tourner vers ce dernier et voir ce qu’il dit en fait de lui-même. En d’autres termes : Jos 6 est-il bien un récit de «conquête» ?

Un récit fait de tensions et de ruptures
À la simple lecture, la structure du récit de Jos 6 en son état final présente bien des tensions, voire des ruptures narratives. Ainsi, après une brève introduction qui insiste sur le caractère inviolable de Jéricho (v. 1), les v. 2 à 7 rapportent une succession d’ordres : de YHWH à Josué (v. 2-5), de Josué aux prêtres (v. 6), puis de Josué au peuple (v. 7), sans que des liens soient clairement établis entre eux. Un début d’exécution survient aux v. 8-9, avant que n’intervienne un nouvel ordre de Josué au peuple (v. 10), suivi de son exécution aux v. 11-16 et 20, les v. 17 à 19 (description de l’anathème) venant briser le rythme du récit tout en préparant aux v. 21-25 (la famille de Rahab échappe à l’anathème) – ce qui suppose, à ce niveau de rédaction, une liaison claire avec le récit de Jos 2 [...].

Avouons que le lecteur attentif à quelque mal à suivre un déroulement d’actions aussi complexes, même si l’essentiel de la trame narrative semble sauvegardée ! Pour ne pas simplifier les choses, ajoutons que Jos 24,11 propose encore une autre version de la prise de Jéricho, indépendante du ch. 6 [...]

Il convient pourtant de s’interroger : lisons-nous le récit de la prise d’une ville par Josué et son armée ou celui d’une liturgie conduite par les prêtres de YHWH autour de Jéricho ? Pour y répondre, un bref détour s’impose par une critique littéraire qui s’appuie sur les ruptures du texte. [...] Peut-être qu’une telle analyse semblera exagérément complexe au lecteur ; elle permet pourtant de réduire bien des tensions narratives.

- Dans sa forme primitive, le récit est de structure simple, binaire, où la parole précède l’action : un ordre donné par Dieu (v. 2*-5*) est immédiatement suivi de son exécution (v. 12*-16* + 20). Une telle structure relève de l’action liturgique, à laquelle correspond d’ailleurs l’interpellation collective en «vous» qui caractérise cette rédaction.

De fait, marqué par l’usage cultuel du sanctuaire de Guilgal, le récit garde encore bien des traits d’une liturgie guerrière comme la «circumambulation» du peuple durant six jours, tandis qu’au septième jour le tour de la cité s’accompagne du son de la trompe et du cri de guerre, éléments qu’on retrouve en d’autres textes liturgiques comme le transfert de l’arche à Jérusalem (2 S 6,15). À bien y regarder, pareille action a son efficacité en elle-même puisqu’elle conduit à l’écroulement du rempart [...] ; on ne peut pas la lire d’emblée comme un récit de guerre, comme une action militaire dirigée contre une ville. Il s’agit bien davantage d’une liturgie mise en récit.

- Il revient alors aux relectures ultérieures d’avoir infléchi le récit vers une plus grande « historicisation ». À commencer par la deuxième rédaction : si cette dernière accentue les éléments liturgiques du texte en mettant en avant le rôle des prêtres porteurs de l’arche et en identifiant les trompes avec les trompes de Jubilé en corne de bélier (v. 6 ; 12* et 16*) – en plus grande conformité avec l’usage cultuel du temple de Jérusalem –, il lui revient d’avoir introduit dans le récit la figure de Josué. Dans une posture royale, ce dernier donne désormais des ordres aux prêtres (v. 6) et au peuple (v. 10), établissant ainsi une hiérarchisation des rôles absente de la structure primitive du récit. On peut dater cette rédaction de l’époque royale, sans doute du temps d’Ézéchias (VIIe s.), et y voir peut-être un encouragement à tenir ferme dans la foi alors que se précise la menace assyrienne contre le Royaume de Juda.

- Il revient surtout à la « rédaction deutéronomiste » (exilique) d’avoir inscrit l’antique tradition liturgique de Guilgal dans le cadre d’une guerre sacrale par l’ajout de la formule de livraison de la cité par Dieu à son peuple (« Vois, je t’ai livré Jéricho… » v. 2) et, surtout, l’exécution rituelle de l’anathème (v. 17-19 + v. 21.24). […]

La raison donnée : «… de peur que vous ne dérobiez quelque chose de ce qui est anathème, car se serait exposer à l’anathème tout le camp d’Israël et lui porter malheur» (v. 18) s’accorde avec Dt 13,18 selon lequel «de cet anathème tu ne garderas rien, afin que YHWH revienne de l’ardeur de sa colère, qu’il fasse miséricorde, qu’il ait pitié de toi et te multiplie comme il l’a juré à tes pères». Une telle situation, parfaitement anachronique dans le cas de Jéricho, renvoie à la situation qui a conduit Jérusalem à l’exil. L’ancrage historique s’opère aussi par la mise en série de différents récits qui relèvent de cette même rédaction : Rahab doit son salut et celui de son clan (v. 22-23) au fait d’avoir accueilli chez elle les espions israélites (Jos 2), tandis que la malédiction finale contre tout homme qui relèverait Jéricho de ses cendres (v. 26) prépare le lecteur à interpréter négativement l’action de Hiel rapportée en 1 R 16,34. À présent donc, le récit s’inscrit dans une visée théologique polémique face à l’infidélité de Juda qui l’a conduit à l’exil. Nous sommes loin d’un récit relatif à la conquête de la terre !

- Fort différente apparaît l’ultime rédaction qu’on peut qualifier de «sacerdotale», par l’homogénéité de son vocabulaire et ses thématiques. Le verbe «halak/marcher» en est le terme-clé. Désormais l’action guerrière s’estompe devant la grande procession de l’arche portée par les prêtres au son des trompes. Tardive, une telle représentation s’apparente aux liturgies décrites en 1 Ch 15-16 (transfert de l’arche) et 2 Ch 20 (dans un cadre qui est également guerrier).


© Philippe Abadie, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 134 (décembre 2005) "Le livre de Josué, critique historique",  p. 16-21 (extraits).
 
Jos 6
1Jéricho était fermée et enfermée à cause des fils d'Israël : nul ne sortait et nul n'entrait.
2Le SEIGNEUR dit à Josué : « Vois, je t'ai livré Jéricho et son roi, ses vaillants guerriers.
3Et vous, tous les hommes de guerre, vous tournerez autour de la ville, faisant le tour de la ville une fois ; ainsi feras-tu six jours durant.
4Sept prêtres porteront les sept cors de bélier devant l'arche. Le septième jour, vous tournerez autour de la ville sept fois, et les prêtres sonneront du cor.
5Quand retentira la corne de bélier - quand vous entendrez le son du cor -, tout le peuple poussera une grande clameur  ; le rempart de la ville tombera sur place, et le peuple montera, chacun droit devant soi. »
6Josué, fils de Noun, appela les prêtres et leur dit : « Portez l'arche de l'alliance, et que sept prêtres portent sept cors de bélier devant l'arche du SEIGNEUR. »
7Il dit au peuple : « Passez et faites le tour de la ville, mais que l'avant-garde passe devant l'arche du SEIGNEUR. »
8Tout se passa comme Josué l'avait dit au peuple : les sept prêtres qui portaient les sept cors de bélier devant le SEIGNEUR passèrent et sonnèrent du cor. L'arche de l'alliance du SEIGNEUR les suivait.
9L'avant-garde marchait devant les prêtres qui sonnaient du cor et l'arrière-garde suivait l'arche ; on marchait et on sonnait du cor.
10Josué donna cet ordre au peuple : « Vous ne pousserez pas de clameur, vous ne ferez pas entendre votre voix et aucune parole ne sortira de votre bouche jusqu'au jour où je vous dirai : "Poussez la clameur" ; alors vous pousserez la clameur. »
11L'arche du SEIGNEUR tourna autour de la ville pour en faire le tour une fois, puis ils rentrèrent au camp et y passèrent la nuit.
12Josué se leva de bon matin, et les prêtres portèrent l'arche du SEIGNEUR  ;
13les sept prêtres qui portaient les sept cors de bélier devant l'arche du SEIGNEUR se remirent en marche en sonnant du cor. L'avant-garde marchait devant eux et l'arrière-garde suivait l'arche du SEIGNEUR  : on marchait en sonnant du cor.
14Ils tournèrent une fois autour de la ville le second jour, puis ils revinrent au camp. Ainsi firent-ils pendant six jours.
15Or, le septième jour, ils se levèrent lorsque apparut l'aurore et ils tournèrent sept fois autour de la ville selon ce même rite ; c'est ce jour-là seulement qu'ils tournèrent sept fois autour de la ville.
16La septième fois, les prêtres sonnèrent du cor et Josué dit au peuple : « Poussez la clameur, car le SEIGNEUR vous a livré la ville.
17La ville sera vouée par interdit pour le SEIGNEUR, elle et tout ce qui s'y trouve. Seule Rahab, la prostituée, vivra, elle et tous ceux qui seront avec elle dans la maison, car elle a caché les messagers que nous avions envoyés.
18Quant à vous, prenez bien garde à l'interdit de peur que vous ne convoitiez et ne preniez de ce qui est interdit, que vous ne rendiez interdit le camp d'Israël et que vous ne lui portiez malheur.
19Tout l'argent, l'or et les objets de bronze et de fer, tout cela sera consacré au SEIGNEUR et entrera dans le trésor du SEIGNEUR. »
20Le peuple poussa la clameur, et on sonna du cor. Lorsque le peuple entendit le son du cor, il poussa une grande clameur, et le rempart s'écroula sur place ; le peuple monta vers la ville, chacun droit devant soi, et ils s'emparèrent de la ville.
21Ils vouèrent par interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l'homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l'âne, les passant tous au tranchant de l'épée.
22Aux deux hommes qui avaient espionné le pays, Josué dit : « Entrez dans la maison de la prostituée et faites-en sortir cette femme et tout ce qui est à elle, ainsi que vous le lui avez juré. »
23Les jeunes gens qui avaient espionné y entrèrent et firent sortir Rahab, son père, sa mère, ses frères et tout ce qui était à elle ; ils firent sortir tous ceux de son clan et ils les installèrent en dehors du camp d'Israël.
24Quant à la ville, ils l'incendièrent ainsi que tout ce qui s'y trouvait, sauf l'argent, l'or et les objets de bronze et de fer qu'ils livrèrent au trésor de la Maison du SEIGNEUR.
25Josué laissa la vie à Rahab, la prostituée, à sa famille et à tout ce qui était à elle ; elle a habité au milieu d'Israël jusqu'à ce jour, car elle avait caché les messagers que Josué avait envoyés pour espionner Jéricho.
26En ce temps-là, Josué fit prononcer ce serment : « Maudit soit devant le SEIGNEUR l'homme qui se lèvera pour rebâtir cette ville, Jéricho. C'est au prix de son aîné qu'il l'établira, au prix de son cadet qu'il en fixera les portes. »
27Le SEIGNEUR fut avec Josué dont la renommée s'étendit à tout le pays.
 
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