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Livre de Josué
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Abadie Philippe
Le livre de Josué : une lecture qui met mal à l'aise...
Commentaire au fil du texte
 
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Soumettons le Livre de Josué au feu de la critique historique...
 
Aucun livre biblique ne procure aujourd’hui autant de malaise que le Livre de Josué. De fait, comment lire tant de récits de massacre où disparaissent dans le feu des populations entières sans que ne surgisse à notre mémoire l’écho de récentes «purifications ethniques» ? Et le malaise est d’autant plus grand que certains groupes extrémistes ne manquent pas de revendiquer ce livre pour conforter leurs vues idéologiques.

[...] Aussi, pour éviter de projeter indûment l’actualité sur des textes fort distants dans le temps, nous soumettrons le Livre de Josué au feu de la «critique historique». Notre démarche consistera à repartir de la représentation biblique pour mieux en faire ressortir les difficultés et tenter une approche critique qui tienne compte de l’histoire littéraire complexe des récits et des données archéologiques. Peut-être le lecteur aura-t-il quelque mal à entrer d’emblée dans une telle exigence, mais c’est, à nos yeux, le prix à payer pour que la lecture de Josué redevienne possible et livre, au-delà de tout préjugés, son message théologique.

Structure et contenu du livre
Il est assez facile de repérer dans le livre deux grandes parties, suivies d’une ample conclusion :

(a) une conquête violente et rapide : ch. 1–12

D’après l’introduction du livre, la mort de Moïse au Mont Nébo (voir Dt 34) marque la fin du temps de l’Exode tandis que Josué, son successeur, est investi par Dieu pour conduire les tribus d’Israël dans la terre de Canaan (Jos 1). Par prudence, il envoie deux hommes à Jéricho, de l’autre côté du Jourdain, avec mission d’évaluer la situation du pays. Dans la puissante cité, les espions trouvent un bon accueil chez la prostituée Rahab (Jos 2). Commence alors le rituel de traversée du Jourdain, au gué de Guilgal (Jos 3), suivi par la construction d’un mémorial (Jos 4) et la circoncision des enfants nés dans le désert (Jos 5, 1-9). Deux scènes symboliques clôturent ce premier ensemble, la célébration de la première Pâque en terre de Canaan (Jos 5,10-12) et l’apparition du chef des armées célestes à Josué (Jos 5,13-15), toutes deux en référence à l’histoire de Moïse : la Pâque de la sortie d’Égypte (Ex 12) et la révélation du Buisson ardent (Ex 3).

L’écroulement miraculeux des remparts de Jéricho au son des trompettes inaugure la conquête du pays (Jos 6), tandis que la violation d’un interdit par Akan conduit à un échec devant la ville de Aï (Jos 7). Le coupable démasqué et puni, Josué et les tribus finissent par s’emparer de la puissante cité en usant de ruse (Jos 8,1-29). La construction d’un autel et la lecture de la loi sur le mont Ebal scellent cette première étape de la conquête (Jos 8,30-35).

Les Gabaonites, un des peuples du pays, imaginent alors un stratagème pour échapper au massacre qui frappe les populations alentours : couverts de poussière et les habits en lambeaux, ils se font passer pour un peuple venu de loin faire alliance avec Israël. Josué se laisse abuser, avant de découvrir le subterfuge. Ne pouvant revenir sur la parole conclue, il voue les Gabaonites au service d’Israël (Jos 9). Constituant désormais une force, Israël suscite la crainte d’où naît contre lui une coalition de cinq rois de la région. Josué en triomphe sans peine dans la vallée d’Ayyalôn (Jos 10,1-27). Commence alors la conquête éclair des villes du sud (Jos 10,28-43), puis de la région nord, autour de Mérom et d’Haçor en Haute-Galilée (Jos 11). Un tableau conclusif résume toutes ces conquêtes (Jos 12).

(b) le partage de la terre : ch. 13–22

Le regard sur les territoires à conquérir (Jos 13) ouvre au partage du territoire entre les différentes tribus. Un premier partage a lieu au sanctuaire de Guilgal : au sud, entre Caleb (Jos 14) et Juda (Jos 15) ; au centre, entre Éphraïm (Jos 16) et Manassé (Jos 17). Le sanctuaire de Silo est la cadre d’un second partage pour sept autres tribus : au centre, Benjamin (Jos 18) ; au sud, Siméon (Jos 19,1-9) ; au nord, Zabulon, Issachar, Asher, Nephtali, Dan (Jos 19,10-47) ; sans oublier la part personnelle qui revient à Josué en Éphraïm (Jos 10,49-50) et les villes de refuge pour tout Israélite coupable d’un homicide involontaire (Jos 20). Reste la tribu de Lévi, à qui n’est dévolu aucun territoire, mais des villes réparties dans l’ensemble du pays (Jos 21). Le chapitre 22 fait retour sur les tribus transjordaniennes (Gad, Ruben et la moitié de Manassé), avant de rapporter l’érection d’un autel près du Jourdain qui marque la conclusion de cette deuxième partie.

(c) la célébration d’alliance : ch. 23–24

Deux chapitres conclusifs achèvent ce vaste ensemble : un discours testamentaire de Josué qui exhorte Israël à la fidélité envers YHWH (Jos 23) et une alliance conclue à Sichem entre le groupe de tribus conduit par Josué et l’ensemble du peuple d’Israël (Jos 24,1-28). Ce dernier chapitre est prétexte à dresser un vaste panorama de l’histoire depuis l’élection d’Abraham jusqu’à la conclusion d’alliance. Sa mission achevée, Josué n’a plus qu’à s’effacer et, avec lui, toute une part des traditions du désert symbolisée par la mort d’Éléazar, fils d’Aaron (Jos 24,29-33).

Telle est, rapidement résumée, la matière du Livre de Josué.

Les difficultés du texte biblique
Au-delà de ce simple résumé surgit pourtant une difficulté majeure, interne au texte biblique : comment concilier la vision d’une conquête rapide et totale (Jos 1–12) et la vision plus réaliste du Livre des Juges qui, au-delà même d’un schématisme théologique réducteur, présente une conquête difficile et non unitaire du pays ? Faire valoir que le Livre des Juges décrit un autre temps, la consolidation de l’installation après la conquête, ne vaut qu’en partie, puisque le récit parallèle de Jg cette visée différente, que l’on trouve aussi en Jos 13,2-6 ; 15,13-19 ; 17,14-18 ; 19,47 ; 23,7-13, selon laquelle les tribus se sont engagées individuellement dans la conquête de leur territoire.

Que dire encore du récit de Jos 17,16-18 qui laisse percevoir un scénario tout autre, l’implantation pacifique dans la montagne centrale (Éphraïm), hors du domaine des puissantes cités-états de la plaine ? [...]

Si le détail du texte fait donc surgir de nombreuses difficultés, cela est vrai tout autant de la confrontation du livre à d’autres sources externes. Ainsi, n’est-il pas surprenant que le monde décrit dans le livre autour de 1200 av. J.-C. ne laisse rien transparaître d’une forte présence égyptienne dans la région qu’attestent cependant, pour une époque de peu antérieure, les lettres d’Amarna, correspondance entre la cour d’Égypte et les petits monarques levantins (14e s. av. J.-C.). De ces archives écrites en akkadien proviennent six lettres d’Abdi-Heba, roi d’Urusalim, en lesquelles le monarque expose le conflit qui l’oppose aux Habiru, population vivant en marge du système urbain et dont le camp principal se trouvait en Samarie, dans la région de Sichem (Naplouse). Jérusalem semble alors contrôler la montagne centrale jusqu’aux limites de la Shephelah (à l’ouest), la région de Ramallah (au nord) et celle de Bethléem (au sud), – ce qui correspond au territoire qu’occupera par la suite la tribu de Benjamin selon Jos 18,12-20 […]

Origine et formation du livre
Ce rapport complexe du Livre de Josué à l’histoire pose la question de son origine et de sa formation. Longtemps conçu comme la dernière pièce d’un «Hexateuque», le Livre de Josué apparaît plutôt lié aujourd’hui à l’historiographie deutéronomiste dont la clé d’interprétation théologique est donné par le Deutéronome […] : loin d’être une simple compilation, cette oeuvre tend à expliquer la fin tragique du peuple d’Israël par sa révolte contre YHWH et l’apostasie de ses rois ; selon l’expression heureuse de Raymond Kuntzmann, il s’agit d’une «sorte de procès-verbal de la punition d’Israël pour son apostasie».

C’est dire que le livre n’est en rien contemporain des faits rapportés mais suppose une longue élaboration des traditions avant leur mise en récits. À l’origine du livre, Martin Noth proposait de voir deux types de récits :
- des récits «étiologiques» (Jos 2 – 9) cherchant à rendre compte de l’installation de Benjamin dans son territoire, et conservés au sanctuaire de Guilgal. Centrés sur une particularité physique (un cercle de pierre, Jos 4,9 ; un amoncellement de pierres, Jos 7,26 et 8,29) ou ethnique (la perdurence du clan de Rahab en Israël, Jos 6,25 ; le statut des Gabaonites, Jos 9,27), ces récits sont caractérisés par la formule «jusqu’aujourd’hui» ;
- et des récits «épiques» (Jos 10 – 11).

Leur rassemblement en un recueil est l’uvre d’un «compilateur» judéen, vers 900 av. J.-C. – bien que l’introduction de la figure de Josué, un éphraïmite, soit postérieure et liée aux événements rapportés par Jos 24, à l’origine desquels Noth reconnaît une célébration d’alliance au sanctuaire central de la ligue des tribus [...]

Les ch. 13 – 21 résulteraient de la fusion de deux documents : des listes de frontières tribales (prémonarchiques) et une liste de douze districts, reflétant les ambitions politiques du roi Josias (640–609 av. J.-C.). Il revient au rédacteur deutéronomiste (exil) d’avoir réinterprété le recueil primitif par l’ajout de discours et de scènes essentielles (Jos 1,1-18 ; 8,30-35 ; 12,1-24 ; 21,43-22,6 ; 23,1-16), en l’augmentant des listes des ch. 13-21. Par la suite, on peut repérer encore quelques retouches sacerdotales, surtout dans la deuxième partie du livre (comme l’ajout des villes lévitiques) [...]


© Philippe Abadie, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 134 (décembre 2005) "Le livre de Josué, critique historique",  p. 4-10 (extraits).

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org