296
Abraham
267
Mise à l'épreuve
119
Avril Anne-Catherine
L'épreuve d'Abraham selon les rabbins
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Abraham tenté, c'est sa foi qui est éprouvée
 

''Avot de-Rabbi Nathan'' B. ch. 36
Abraham notre père fut éprouvé par dix épreuves et il tint ferme devant chacune. Cela pour faire connaître la grandeur de notre père Abraham. Et les voici :
À Ur en Chaldée : '' Va, va-t-en de ton pays, de ton lieu natal.
En sortant de Harrân : Il y eu une famine dans le pays ''.
Deux avec Sara : une avec Pharaon et une avec Abimélek.
Celle avec la circoncision et celle au sujet des morceaux.
Celle [de la ligature] d'Isaac et celle [du renvoi] d'Ismaël.
Et que cela apporte-t-il à ceux qui viennent dans le monde ? Pour t'enseigner que lorsque notre père Abraham arrivera vers lui pour prendre sa récompense, tous ceux qui viennent dans le monde diront : qu'il prenne plus que quiconque !

D'autres versions ajoutent la guerre des quatre rois (Gn14,15), ainsi que la mort et l'enterrement de Sara (Gn 23,2-4), ce qui fait dix. Le point de départ de cette tradition est en Gn 22,1: '' Après ces évènements, Dieu mit à l'épreuve Abraham ''. Les dix épreuves sont aussi mentionnées en Jubilés 17.

Dans les ''Avot de-Rabbi Nathan'', la liste des épreuves d'Abraham est suivie par les dix miracles (nissim) dont furent gratifiés nos pères en Égypte, puis par les dix épreuves (nisyionot) auxquelles ces mêmes pères ont soumis le Seigneur dans le désert.

Le mot ''épreuve'' (nisayion) semble avoir des connotations avec le mot ''miracle'', ''prodige'' (nes). L'un et l'autre mettent en évidence la grandeur et la souveraineté du Seigneur, en même temps que son amour pour Israël. Lorsque les enfants d'Israël mettent Dieu à l'épreuve, ils méconnaissent à la fois sa souveraineté et son amour manifestées par des miracles (nes, nissim) qui ne sont pas seulement des prodiges, mais une manifestation de sa providence au long des jours.

Le mot ''nes'' signifie également ''signe dressé, étendard'' : Lorsque Dieu met à l'épreuve, c'est en vue de donner un exemple au monde tout en fortifiant la foi de celui qui en est l'objet.

Concernant la mise à l’épreuve d’Abraham, ''Be-réchit Rabba'' remarque : ''Quand le potier veut tester ses pots, il ne frappe pas ceux qui sont fragiles et qui se casseraient, mais il frappe ceux qui sont solides et qui résisteront'' (sur Gn 22,1). Ce texte enseigne que le Seigneur éprouve de préférence les justes, ce que confirmé le Psaume : ''Le Seigneur éprouve le juste'' (Ps 11,15). Il sait que l'épreuve ne les brisera pas.

Bahaî Bar Aher sur Gn 22,1 :

C'est la Aqédah qui rend Israël sûr que son mérite lui sert de protection de génération en génération. L'épreuve n'est pas pour le Seigneur, que son nom soit béni, mais pour les créatures pour faire connaître la grandeur excellente du juste ou du prophète, comme dit l'Ecriture : ''le Seigneur éprouve le juste''.
Sache que l'épreuve de la Aqédah était pour répandre parmi les peuples la grandeur de la crainte et de l'amour envers le Saint, béni soit-il.

Selon ce maître espagnol du XVIe s., le Seigneur met à l'épreuve les justes pour les élever en exemple devant le monde.

Rachi sur Ex 20,20 :

'' Ne craignez pas car c'est pour vous mettre à l'épreuve que Dieu est venu ''. Pour vous rendre grand dans le monde et pour que votre nom soit célèbre parmi les nations, parce que lui, dans sa gloire, s'est révélé à vous. ''Nassot'' doit être compris dans le sens d'élévation et de grandeur : ''Dressez l'étendard face aux peuples, et je dresserai mon étendard vers les peuples'', et encore : ''un étendard sur une colline''.

Rachi donne la même interprétation à la mise à l'épreuve d'Israël par le Seigneur dans le désert : l'expérience du désert avait pour but de faire connaître la grandeur d'Israël dans le monde. La suite du verset scripturaire ici commenté confirme l'intention du Seigneur dans la mise à l'épreuve : ''pour que sa crainte soit sur vous et que vous ne péchiez pas'' (Ex 20,20). La gloire en définitive doit revenir à Dieu. Et du fait que le Seigneur dit : ''Ne craignez pas'', Rachi comprend qu’il ne peut s’agir d’une épreuve ; c’est pourquoi il interprète le mot dans le sens de ''exaltation''.

Rachi sur Dt 4,34 :

''Ou bien est-ce qu'un dieu a tenté de venir prendre pour lui une nation au milieu d'une autre, par des épreuves ?''
''Est-ce qu'un dieu a tenté'' : est-ce qu'un dieu a fait un prodige ?
''Par des épreuves'' : à travers des épreuves, [imposées sur lui], il leur a fait savoir ses actes de puissance, comme ce qui est dit : ''Glorifie-toi à cause de moi'', si je suis capable de faire cela : ce qui est une mis à l'épreuve.

Le contexte de Dt 4,34 rappelle les prodiges de l'Exode et la citation de Ex 8,5 est comprise comme un défi lancé à Pharaon. Moïse lui dit : '' Glorifie-toi à mon sujet lorsque je vais prier pour toi, tes serviteurs et ton peuple, afin de faire disparaître les grenouilles de chez toi ''. Quand Moïse aura prié et que les grenouilles disparaîtront, Pharaon sera soumis à l'épreuve de la foi.

En Is 7,12, on lit ce dialogue entre le prophète et le roi : '' Demande un signe (ot) au Seigneur ton Dieu… Achaz dit : Je ne demanderai pas et je ne mettrai pas le Seigneur à l'épreuve (lo enase) ''. Rachi interprète ainsi : '' Je ne veux pas que le nom du Seigneur soit sanctifié par moi '' (Rachi sur Is 7,12). Utilisant l'analogie entre les deux mots nes (dans le sens de signe dressé, élevé) et '' nisayon '', il met dans la bouche du roi Achaz la réflexion suivante : Je ne veux pas être la cause que le Seigneur soit élevé comme un signe (nes). En ce sens, lorsqu'Achaz met Dieu à l'épreuve, ce n'est pas qu'il doute, mais sa foi – si c'en est une – est arrogante et lance un défi à Dieu.

T.B. '' Sanhédrin '' 89b :

'' Et ce fut après ces paroles, Dieu mit à l'épreuve Abraham ''. Rabbi Yohanan dit au nom de Rabbi Yossé fils de Zimra : Après les paroles du Satan, puisqu'il est écrit : '' L'enfant grandit et fut sevré et Abraham fit un grand festin ''. Le Satan a dit devant le Saint, béni soit-il : Maître du monde, ce vieillard, tu lui as accordé à l'âge de cent ans la faveur d'un enfant, et de tous les festins qu'il a fait, il n'a pas une seule tourterelle ni la moindre petite colombe à offrir devant toi. Il lui répondit : Tout ce qu'il a fait n'était que pour son fils. Eh bien ! si je lui dis : offre-moi ton fils en sacrifice, il le fera aussitôt. Aussitôt '' Dieu mit à l'épreuve Abraham et lui dit : Prends, je t'en prie, ton fils ''.

Satan tente de mettre en échec la capacité des justes à tenir bon dans l'épreuve en essayant de diminuer les mérites d'Abraham et d'une certaine manière, en provoquant Dieu à le mettre à l'épreuve. On trouve un scénario très proche en '' Jubilés '' 17,15 – 18,1.

Dans le midrash '' Be-réchit Rabba '' sur Gn 22,1, ce sont les anges du service divin qui parlent au Seigneur, se faisant, pour ainsi dire, l'avocat du diable – mais dans le bon sens : ils souhaitent que le Seigneur aille jusqu'au bout de l'épreuve et que, de la sorte, Abraham puisse être encore davantage exalté.

Rachi sur Gn 22,2 :

'' Prends, je t'en prie ton fils, ton unique ''
L'expression na doit toujours être comprise dans le sens d'une demande. (Le Seigneur) lui dit : S'il te plait, tiens bon pour moi dans cette épreuve, que l'on ne dise pas : Les premières épreuves n'en étaient pas de réelles.

De fait Dieu se prête d'autant plus volontiers au défi de Satan ou des anges du service qu'il connaît la foi de son serviteur. Il tient tellement à montrer au monde la grandeur d'Abraham qu'il le supplie d'accueillir l'épreuve. C'est ainsi que Rachi explique l’expression '' Prends, je t'en prie ''.

'' Tanhouma Vayera '' sur Gn 22,1 :

Quand notre père Abraham allait pour lier Isaac son fils, Satan le conduisit dans une rivière jusqu'à ce que l'eau atteigne son cou. Abraham dit : Sauve-moi, Seigneur, car les eaux vont engloutir nos vies. Et ils furent sauvés.

Le rite du '' tachlikh '', le deuxième jour de la fête de Rosh ha-Chana, consiste à aller vers un cours d’eau pour y jeter quelques miettes, symbole des péchés (cf. '' Tu jetteras toutes leurs fautes au fond de la mer '', Mi 7,19). Il rappellerait une dernière tentative de Satan pour ébranler la foi et l'obéissance d'Abraham.

© Anne-Catherine Avril,, SBEV / Éd. du Cerf, Supplément au Cahier Evangile n° 134 (décembre 2005), "Les tentations du Christ", p. 37-40.

 

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org