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Bible
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Histoire
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Marchadour Alain
Comment la Bible saisit-elle l'Histoire ?
Théologie
 
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Comment continuer à penser l'Histoire comme lieu de révélation aujourd'hui...
 
Pour son 21e Congrès (29/08 - 2/09 2005), l’Association catholique française pour l’étude de la Bible (ACFEB) avait choisi de travailler les rapports si discutés entre la Bible et l’Histoire. Voici quelques unes des lignes de force qui se dégagent des diverses contributions.

Depuis la Renaissance et la Réforme, la critique s’est développée autour de l’historicité des récits bibliques. [...] L’ACFEB a donc repris la question. On a pu mesurer l’importance des déplacements pour continuer à penser l’Histoire, comme lieu de révélation, dans les temps que nous vivons.

Des déplacements
Dès 1964, dans sa Théologie de l'Ancien Testament, G. Von Rad écrivait de façon prémonitoire : ''L’ancienne image de cette histoire que l’Église avait adoptée avec confiance s’est décomposé pièce par pièce. Ce processus est irréversible et n’est d’ailleurs pas encore terminé''. L’intervention initiale de J.-L. Ska en a fait une brillante démonstration. Que de chemin parcouru depuis la lecture précritique qui identifiait l’histoire du monde et de l’humanité avec la présentation qu’en fait la Bible ! J.-L. Ska a su dresser le tableau des diverses approches de l’histoire, des années 1940 à nos jours. Pour G. Von Rad, il n’existe qu’une histoire véritable, c’est ''l’histoire du salut'', qui s’ouvre sur le credo historique d’Israël (Dt 26) et qui est presque sans lien avec l’histoire réelle. À peu près à la même époque, M. Noth déplace le questionnement sur l’histoire littéraire et théologique. Cela nous vaut l’uvre magistrale, valable encore aujourd’hui dans ses intuitions essentielles, de ''l’histoire deutéronomiste''. Ce projet historien, né pendant l’exil dans un milieu prophétique, s’étend du Deutéronome jusqu’au 2e livre des Rois, en se servant de documents d’archives et en interprétant l’histoire d’Israël et de Juda à travers de longs discours, placés à des moments stratégiques. [...]

La négation de l’histoire
Autour des années 70, en réaction contre ceux qui, tel R. de Vaux, trouvaient dans les récits des patriarches et de l’Exode des correspondances avec l’histoire profane, se développe une approche marquée par le soupçon [...]. L’École de Copenhague et d’autres historiens minimalistes opposent volontiers ''l’histoire normale'', celle que l’historien reconstruit à partir de documents, et ''l’histoire inventée'', celle que l’on trouve dans la Bible. Cette mise en question porte surtout sur les patriarches et l’Exode, auxquels ils tendent à refuser toute attache avec des faits réellement advenus. D’autant que la recherche archéologique croit trouver dans les fouilles une confirmation du caractère largement fictif des récits salomoniens et davidiques. Pour ces auteurs, ce sont Ézéchias ou Josias (VIIe s. av. J.-C.) qui ouvrent l’époque de la véritable histoire. C’est à partir de cette période que le passé a été relu, celui des rois, mais aussi celui de Moïse et des patriarches.

L’intervention de Th. Römer s’inscrit dans cette ligne. Pour lui, la consistance historique des récits patriarcaux et de l’Exode n’est plus défendable. [...] Les récits des patriarches et de l’Exode ne sont pas de l’histoire, si l’on s’en tient aux critères posés par Hérodote ou Thucydite : enquête rigoureuse, interrogation des témoins, périodisation, recherche des sources, recoupement avec la grande histoire du Proche-Orient au 2e millénaire, jugement critique. Pour Th. Römer, ce n’est qu’au temps de l’exil que le lien entre l’Exode et les patriarches a été construit. Pour mieux souligner la complexité de l’histoire biblique, il montre, à l’aide d’exemples, que la Bible ne ressent aucune gêne à proposer plusieurs versions inconciliables d’un même événement : ainsi [...]le même événement de la sortie d’Égypte est présenté soit comme une fuite soit comme une expulsion.

L’écriture de l’histoire
Cette présentation de l’histoire par la critique moderne, comme toute démarche historienne, doit être reçue non comme une certitude, mais comme une hypothèse. Elle ne fait pas l’unanimité parmi les exégètes surtout quand elle prend une forme radicale, excluant toute possibilité de traditions antérieures aux écrits. De ce Congrès, on retient la conviction que les hypothèses des exégètes s’accompagnent inévitablement de la propre subjectivité de l’historien. [...] Cependant un certain consensus tend à se dégager parmi les intervenants pour souligner l’importance de l’exil (VIe av. J.-C.) comme temps de la mise par écrit des traditions. [...]

L’exposé de J.-M. Carrière, illustré par des textes comme 2 R 17, 1 S 12 et Jos 23, a bien fait apparaître l’importance du travail d’interprétation du passé opéré par l’historien deutéronomiste qui, selon M. Noth, est un ''rassembleur de traditions et un narrateur de l’histoire de son peuple, responsable d’une oeuvre d’art qui mérite notre respect''. Dans cette uvre, les séquences sont articulées, la périodisation bien découpée, l’interprétation de faits bien soulignée en particulier dans des moments décisifs : avènement de la royauté, chute de Samarie, prise de Jérusalem etc. Dans un moment tragique de leur histoire (l’exil), une équipe de croyants a fait uvre historienne en relisant le passé pour tenter de comprendre comment on en est arrivé à une telle débâcle et à quelles conditions une espérance reste possible.

A.-M. Pelletier a mis en valeur le discours prophétique comme ''creuset d’une pensée biblique du temps et de l’histoire''. Le prophète Isaïe, étudié ici dans deux paraboles du laboureur et du champ de la vigne, révèle une profondeur de l’histoire, accessible seulement ''aux curs pauvres'' (Is 66, 2). [...]

Histoire et archéologie
[...] La ''nouvelle archéologie'', apparue dans les années 60 en particulier en Israël, se veut scientifique et non-confessionnelle. Elle étudie le passé humain en travaillant sur des espaces plus étendus que les sites traditionnels (‘archéologie régionale’), et en prenant en compte tout un ensemble de données : ossements, grain, huile, vin, production de pierre, tombes, installations diverses, mais aussi tout ce qui concerne le rapport au milieu : déforestation, irrigation, terrassement, écologie, milieu humain, économie, activités artistiques, mentalité, croyances.

Mais le risque existe pour l’archéologie de vouloir imposer au texte biblique des synthèses historiques qui dépassent ses propres compétences. J. Briend en a fait la démonstration à partir de Josué 2–12. Partant des fouilles archéologiques de K. Kenyon, il a confirmé que les villes de Jéricho et d’Aï n’étaient pas occupées au moment de l’arrivée présumée des Hébreux entre le XIIIe et XIe s. av. J.-C. Par une analyse littéraire, il a montré que les difficultés du récit portent la trace de relectures plus tardives. [...] L’historicité de certains chapitres n’est pas événementielle, mais elle renvoie à des réalités sociologiques postérieures.

Histoire et fiction
L’intervention de J. Briend soulignait que la partie fictionnelle du récit comporte une dimension historique. [...] J.-D. Macchi a fait une démonstration identique à partir du livre d’Esther. Il a souligné les parallélismes troublants entre le livre biblique et la littérature grecque influencée par la Perse [...] Ce récit romanesque nous informerait sur les relations entre Juifs et grecs à Alexandrie au commencement du IIIe s. av. J.-C. Les deux communautés cohabitent au point que certains Juifs accèdent à des responsabilités importantes ; en même temps, une partie de l’intelligentsia grecque juge négativement le particularisme juif. Ainsi la fiction sert-elle de véhicule pour transmettre un enseignement et pour décrire une situation historique donnée.

M.-F. Baslez, en présentant la période du second temple comme l’apogée du genre littéraire historique dans la culture juive, réhabilite la dimension historienne des livres bibliques de cette période d’après l’exil. Son étude l'a illustrée à partir des documents bibliques et non bibliques, sur la constitution des bibliothèques et des archives et sur la circulation des documents entre Jérusalem et Alexandrie.

Histoire et salut
[…] Aujourd’hui la prise en compte de l’écriture de l’histoire oblige à abandonner une vision naïve de l’histoire sainte qui prendrait tous les faits à la lettre. La découverte de la littérature du Proche-Orient depuis le XIXe siècle et la prise en compte de la dimension littéraire des écrits bibliques contraignent à interpréter autrement l’historicité. […] Le théologien Ch. Theobald a su montrer la nécessité mais aussi les conditions, pour les croyants, d’une théologie biblique de l’histoire pour notre temps. Celle-ci devra nécessairement porter les marques de notre époque laïcisée et blessée par la tragédie de la Shoah et les génocides commis par l’homme contemporain. Elle doit donc rester modeste, fragmentaire, attentive à respecter les enjeux éthiques de nos sociétés et être prête à de continuelles révisions. Le parcours des prophètes et leur lecture de l’Histoire nous enseignent qu’hier comme aujourd’hui les risques d’impasse existent, et qu’il faut, pour s’en protéger, relire les Écritures, et particulièrement le parcours du Serviteur souffrant. Dieu précède l’homme dans l’histoire et le destin des vaincus peut être un chemin de sens, comme le destin du Serviteur d’Isaïe l’incarne, préfigurant pour les chrétiens le parcours de Jésus crucifié et ressuscité.
[...]


© Alain Marchadour, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 134 (décembre 2005) "Le livre de Josué, critique historique",  p.50-52 [extraits].
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org